Michael Omolewa

Outre les questions concernant l’utilité de l’alphabétisation et l’ampleur de son influence sur le développement économique, la discussion tourne principalement autour du rôle de la langue à employer dans ce domaine. Celle-ci est l’expression de l’identité culturelle d’un peuple, le reflet de ses expériences et de l’univers dans lequel il se meut, le véhicule de ses traditions. Peut-on conserver la diversité des langues indigènes (rien qu’au Nigeria, il en existe plus de quatre cents)? Ou est-il plus judicieux d’alphabétiser les gens dans les langues officielles des pays et dans celles les plus répandues dans le monde? – Le professeur Dr. Michael Omolewa, ambassadeur et délégué permanent du Nigeria à l’UNESCO incite à la réflexion. Avant de prendre ses fonctions à Paris, il a, durant de longues années, été le détenteur de la chaire d’éducation des adultes de l’université d’Ibadan, au Nigeria. C’est d’ailleurs là-bas qu’a été mis en place un projet d’alphabétisation intéressant auquel l’UNESCO a décerné le prix de l’alphabétisation voici quelques années.

La langue de l’alphabétisation


Personne ne devrait chercher à imposer une langue à un peuple. De par le monde, les administrations coloniales ont tenté sans succès de remplacer la langue des conquis par celle des conquérants. Au bout du compte, la diversité, le respect des cultures et des traditions ont triomphé. Il a été établi que l’identité des peuples se fondait sur leur langue, celle dans laquelle ils rêvaient et qui permettait aux gens de mieux apprendre. La langue illustre parfaitement la culture d’un peuple; elle reflète sa manière de concevoir les objets, croyances et coutumes. Cet article encourage à apprécier les différences et permet aux cultures des pauvres et des laissés-pour-compte d’être au premier rang de la promotion de l’alphabétisation.

Trois grandes questions semblent avoir dominé dans le débat concernant la promotion et la mise en pratique de l’alphabétisation au cours du siècle passé. La première était de savoir si l’alphabétisation devait être le moyen de parvenir à une fin ou une fin en soi. L’UNESCO semble avoir résolu le problème en encourageant la discussion sur l’introduction d’une alphabétisation fonctionnelle dans le but de supplanter l’alphabétisation traditionnelle des années soixante. On considérait que dans les pays où on la promouvait, l’alphabétisation devait aller au-delà de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture et permettre d’utiliser ces compétences pour engendrer un progrès économique et social. La deuxième question concernait le problème des limites de l’alphabétisation dans le contexte du développement économique. L’opinion selon laquelle l’alphabétisation n’était pas forcément génératrice d’emplois et ne remplissait pas nécessairement le ventre des familles était communément répandue durant les années quatre-vingt, un point au sujet duquel les intervenants indiens et la Confédération allemande pour l’éducation des adultes entamèrent alors un débat. À l’époque, on soulignait le fait que, eu égard à la réalité, on attendait trop de l’alphabétisation. Il semble que la discussion n’ait pas tari à ce propos. La troisième question, qui ne semble pas avoir été adéquatement formulée, était celle de la langue choisie pour alphabétiser les gens. Étant donné l’importance de l’alphabétisation pour la mobilité individuelle, sociale et politique, on se demandait dans quelle mesure la langue constituait un facteur critique. En d’autres termes, devait-on accorder une grande attention à la langue? On présumait que la démarche adoptée était éminemment importante si l’on voulait que tous les aspects de l’alphabétisation et de sa promotion aient un impact majeur. Le but de cet article est d’attirer l’attention sur le problème de la langue.

Nous devons dire clairement qu’il existe actuellement deux catégories de spécialistes qui se consacrent constamment au sujet de la langue employée dans le domaine de l’alphabétisation et par ailleurs de l’éducation en général. Les premiers appartiennent au groupe qualifié d’émotionnel et les autres font partie du groupe dit rationnel. Tous s’intéressent au choix de la langue dans laquelle on alphabétise les gens. Le groupe émotionnel est souvent guidé par le facteur culturel, le besoin de préserver l’identité des peuples et de respecter ce don de la nature. Il soutient que les rêves naissent de la langue d’un peuple et que l’enseignement doit donc se fonder sur les langues autochtones. Il pense en outre que la création d’une identité culturelle aidera inévitablement à promouvoir le nationalisme et même le patriotisme. Nous devons ajouter qu’une grande part de cette argumentation ne repose encore sur aucune preuve scientifique et empirique. Le deuxième groupe soutient que ce qui devrait influer sur le choix d’une langue dans ce domaine relève de considérations réalistes et pratiques. Il considère la langue comme un outil servant à atteindre l’objectif de l’alphabétisation. Dans les grands pays tels le Nigeria où l’on parle plus de quatre cents langues, les gens qui adhèrent à cette opinion disent qu’il serait inefficace et peu réaliste de promouvoir la pluralité linguistique. Ils proposent que l’on adopte les langues principalement en usage dans la communauté pour prendre en compte les intérêts de la majorité et pensent que le but final de l’éducation est l’uniformisation et qu’il convient de choisir sciemment la langue qui devra servir à réaliser cet objectif.

Les Africains considèrent que la préservation des langues autochtones est primordiale pour la croissance et le développement. La plupart d’entre eux pensent que les langues sont un don divin et qu’il faut témoigner du respect à l’égard de leur Donateur en les préservant et en les utilisant. Si l’on observe la majorité des pays européens, on s’aperçoit que ceux-ci n’ont qu’une seule langue nationale, tandis que dans de nombreux pays d’Afrique, on en rencontre jusqu’à cent, voire quatre cents comme c’est ýe cas au Nigeria. Dans ce pays, une grande partie des groupes linguistiques s’efforcent avec ténacité de promouvoir l’emploi croissant des différentes langues comme moyen d’expression oral et écrit. Au Nigeria, une lutte acharnée est en cours pour la survie, la viabilité et la reconnaissance de plus de deux cents langues parlées par des minorités.

Conjointement avec la Communauté économique européenne, le gouvernement fédéral a soutenu un projet pour préparer des abécédaires rédigés dans huit des langues autochtones parlées dans deux États du Nigeria. Les habitants de ces régions ont accueilli cette mesure avec enthousiasme et de nombreux adultes qui autrement ne seraient pas allés aux cours d’alphabétisation s’y sont inscrits et continuent à les suivre. Ils participent à la rédaction d’une nouvelle version de leur histoire et aident à faire le relevé des chansons, idiomes et proverbes de la région. Un grand nombre de langues parlées par les petits groupes linguistiques qui continuent à lutter pour que celles-ci soient également choisies n’ont pas de système d’écriture. Dans un ouvrage intitulé Language Endangerment and Language Empowerment in Nigeria et publié en 1999 par l’Institut national des langues nigerianes, les intervenants rejetaient la notion de discrimination des petits groupes linguistiques. En 1994, Adegbija, l’un de leurs représentants, s’exprimait ainsi à ce propos: «Quoique l’égalité semble généralement régner entre les langues, certaines d’entre elles paraissent être tout au moins» plus égales «que les autres au niveau de leur fonctionnalité nationale et officielle.»

L’expérience de l’Association université-village (UNIVA) est très révélatrice. Lors du démarrage de ce projet d’alphabétisation, les gens répugnaient à apprendre la langue locale. Ils préféraient les langues européennes car elles permettaient aux expatriés de trouver du travail et aux autres de se faire embaucher plus facilement dans les services gouvernementaux. Toutefois, l’UNIVA encouragea les gens à se mettre à utiliser la langue locale. On prépara du matériel d’alphabétisation et de postalphabétisation. Le projet rencontra un succès considérable à partir du moment où le nombre des participants commença à s’accroître. La communauté était satisfaite d’avoir un projet qui respectait sa culture et sa langue, et la participation de ses membres augmenta. Ils se mirent à chanter des chansons locales, à tirer fierté de porter les vêtements traditionnels et commencèrent rapidement à participer au projet en érigeant des centres communautaires et en organisant des cours d’alphabétisation.

Les arguments contre l’emploi des différentes langues étaient principalement d’ordre économique. Ils partaient du principe qu’il était néfaste de commencer à utiliser plusieurs langues dans des communautés qui depuis un certain temps parlaient une langue commune. Au Nigeria, la politique nationale à cet égard a consisté à opter pour les trois langues principales: le haoussa, le yoruba et l’ibo. Ce sont les trois langues officielles dans lesquelles sont diffusées les actualités. On sait aussi que le double rôle que joue une langue ainsi choisie est tout aussi néfaste. Ainsi, les partisans qui préconisaient que l’on limite le nombre de langues demandèrent-ils si l’on pouvait rédiger des chèques en efik, en ibibio, en jukun ou en fufulde, des langues parlées par de petites minorités. Ils se demandaient à quoi servait l’alphabétisation si elle on ne pouvait pas utiliser partout les compétences acquises.

Des recherches ont prouvé que l’apprentissage d’une langue autochtone facilitait celui d’une deuxième langue. On s’est également aperçu que la promotion de la langue maternelle ou de la langue locale enrichissait la qualité de l’enseignement.

Ainsi, Keran Beambo d’Aba dans l’État d’Abia au Nigeria a déclaré que les apprenants se sentaient souvent plus à l’aise lorsqu’ils utilisaient la langue locale qu’ils connaissaient très bien plutôt qu’une langue qu’ils maîtrisaient mal et qu’ils rechignaient à employer de peur que l’on se moque d’eux. Il a également attiré l’attention sur les propos d’Ayo Banjo de l’université d’Ibadan qui conclut que «après avoir enseigné l’anglais à deux groupes pendant douze mois, on s’est aperçu que les résultats du groupe expérimental (alphabétisé en yoruba) étaient meilleurs que ceux du groupe de référence (qui était analphabète). Cette expérience a démontré que l’alphabétisation dans une langue vernaculaire avaient des effets positifs pour le passage à l’alphabétisation dans une seconde langue.»

Nous devrions ajouter que tous les types d’alphabétisation (sociale, politique, scientifique, informatique, culturelle, fonctionnelle, visuelle, sensibilisation à la question féminine, prose, etc.) profiteront de l’emploi des langues autochtones et contribueront sans aucun doute à rajeunir la culture et à sensibiliser les gens à son égard.

L’instauration récente de la démocratie au Nigeria va servir à encourager le développement des langues autochtones et aider à en promouvoir d’autres, en particulier celles d’Europe, qui sont les langues de la communication, de la diplomatie et de l’informatique.

Pour que l’Afrique puisse sortir de l’impasse, on pourrait encourager l’emploi de la langue maternelle et promouvoir activement l’apprentissage des langues plus répandues. Le premier lauréat africain du prix Nobel, le professeur Wole Soyinka, préconisait pendant un certain temps l’usage du swahili pour tous les Africains. Soyinka avait sûrement été inspiré par la vie simple de dévouement du Nwalima Julius Nyerere mais aussi par l’utilisation répandue de cette langue dans de nombreux pays d’Afrique, en particulier à l’est et au centre. Sa croisade pour le swahili n’aboutit pas. Au contraire, de nombreux groupes linguistiques originaires de pays tels que le Kenya prennent aujourd’hui encore grand plaisir à pratiquer leur langue comme s’ils voulaient prouver qu’il n’existe aucun substitut au «lait maternel». Le haoussa, le yoruba et le fufulde rivalisent actuellement en Afrique car plusieurs millions de personnes dans différents pays du continent les parlent. Le choix d’une langue pourrait consister à permettre à la démocratie de décider en laissant les langues (comme c’est le cas avec la monnaie) trouver leur propre place.

En conclusion, nous devons souligner le fait qu’en dépit de l’offensive lancée par la technologie moderne, les langues autochtones continueront à exister durant le nouveau millénaire. En effet, nous savons, par exemple, que l’ordinateur n’a pas réussi à respecter les langues que lui ou ses constructeurs ne connaissaient pas. Les langues autochtones resteront le moyen d’expression des désirs intimes. Le folklore, les proverbes et les devinettes qui contribuent à promouvoir la culture, les valeurs, la tradition et les usages les perpétueront. De leur côté, ces derniers préservent la société. Dans cette logique, les langues autochtones continueront à être pratiquées et il conviendra donc de choisir à bon escient celle qui servira à alphabétiser les gens.

Il est vrai que le monde contemporain a besoin d’une forme d’alphabétisation destinée à trouver des solutions aux problèmes du chômage, de la maladie et de l’intolérance. Il est toutefois également juste de dire que le gain de la confiance en soi dépasse les limites de la dimension matérielle. C’est à ce niveau-là qu’il faut procéder à un choix judicieux de la langue. L’alphabétisation devrait contribuer à bâtir les nations et à lutter contre la corruption, l’oppression, la manipulation, l’abus de pouvoir et l’immoralité. Les communautés non alphabétisées ont déjà élaboré des stratégies pour réaliser ces objectifs. Il est primordial d’employer les langues dans lesquelles elles ont été mises au point si l’on veut promouvoir l’alphabétisation et sa mise en pratique.

Il reste encore à remarquer que la beauté d’une langue ressort de manière beaucoup plus convaincante et décisive lorsqu’on l’écrit. Elle peut ainsi être employée dans le domaine de l’alphabétisation et devenir un outil plus puissant pour conserver et préserver le savoir. Cette langue devient de plus en plus un moyen de communiquer, de partager des informations, de promouvoir des idées et d’établir des valeurs. Les personnes de tous les milieux peuvent contribuer à ce processus en tenant des journaux intimes, en répertoriant les lois et ouvrages publiés dans cette langue et en écrivant des comptes rendus des événements, ce qui sera générateur d’idées et/ou de critiques. L’écriture est donc un investissement primordial dans le processus de développement, la langue devenant ainsi partie intégrante de la vie et sa richesse source de joie, d’émotions et de satisfaction, piliers du développement.