Inkochasan/Trayaporn/Van der Putten

Au sein d’un système en pleine évolution et de son environnement, les professionnels de la santé publique doivent faire face à de plus en plus de défis pour satisfaire les besoins des collectivités. C’est particulièrement le cas en Thaïlande en raison de la croissance économique des décennies passées et des priorités accordées à la réforme de la santé publique. Pour aller au devant de ces besoins, en particulier pour soutenir le développement des réserves de ressources humaines qui doit nécessairement être entrepris dans les campagnes thaïlandaises, l’institut de santé publique (College of Public Health) de l’université Chulalongkorn a élaboré en 1996 un cursus international d’études à temps partiel permettant d’obtenir une maîtrise dans le domaine de la santé publique. Il s’intitule «Learning@the Workplace» (apprendre au travail). Notre article se penche sur la démarche initiale de cette évaluation qui consistait à examiner les points de vue des professionnels pour déterminer, parmi eux, le groupe cible du cursus, les besoins d’apprentissage spécifiques et les nécessités d’un tel cursus. Les auteurs sont membres du Collège de la Santé Publique, Chulalongkorn University, Thaïlande.  

L’enseignement de la santé publique dans les campagnes en Thaïlande: points de vue des professionnels sur le cursus intitulé «Learning@the Workplace»

Introduction

Ce cursus a pour but de former un nouveau type de professionnels de la santé publique bien informés, aptes à émettre des jugements critiques et disposant de connaissances suffisamment profondes dans leur domaine d’activité pour relever les nouveaux défis que pose la santé publique.1

Le cursus peut être comparé à une forme d’apprentissage empirique dans lequel les étudiants se consacrent à des activités axées sur les systèmes de santé et les besoins communautaires. De plus, ses structures sont conçues pour promouvoir l’apprentissage et le développement en groupe. Les approches par la réflexion et ce que les intervenants clés – tels que l’administration des services publics de santé, la collectivité et les étudiants – s’apportent les uns les autres, font partie des principaux concepts du cursus.

Le bien-fondé du cursus s’illustre dans le modèle d’apprentissage empirique de Kolb2 qui suppose que des connaissances essentielles peuvent être acquises quand on allie la conceptualisation abstraite (apprentissage) à l’expérience concrète (sur le lieu de travail) en rattachant cette combinaison à un processus de réflexion sur l’ensemble de l’apprentissage suivi.

En raison des priorités formulées en Thaïlande dans le 9e Plan national de développement de la santé (2002-2006),3 l’institut de santé publique a commencé à examiner les objectifs de son cursus. La démarche initiale consistait à évaluer les besoins généraux pour élaborer les contenus d’un cursus de développement professionnel destiné aux étudiants du troisième cycle dans le domaine de la santé publique.

La méthode

Six discussions de groupes sur ce thème central furent organisées. L’un des groupes réunissait les directeurs provinciaux de la Santé publique tandis que les cinq autres groupes se composaient d’étudiants ayant suivi ou actuellement inscrits au cursus et issus de tous ses sites d’implantation. Chaque groupe était formé de 6 à 8 participants sélectionnés en conséquence.

Suivant un protocole de discussion, une animatrice et un observateur dirigeaient ces débats d’environ deux heures qu’ils enregistraient.

La marche à suivre, les comptes-rendus, les transcriptions, la comparaison des analyses et le logiciel Ethnograph facilitèrent l’analyse des renseignements recueillis.4

Résultats

I. Le groupe cible

On considère que ce cursus de santé publique est destiné à des étudiants des zones rurales en troisième cycle, à des niveaux allant des directions provinciales de la Santé publique aux dispensaires d’arrondissement. Les participants ont fait remarquer que les groupes cibles avaient trois préoccupations centrales: la formation, les compétences professionnelles et les niveaux fonctionnels au sein du système provincial de santé.

(a) La formation

Les participants ont fait allusion à deux groupes spécifiques au sein du système provincial de santé, à savoir le personnel disposant d’une formation médicale ou paramédicale et celui qui n’en dispose pas. À leurs yeux, un cursus de santé publique au niveau du troisième cycle ne devrait pas exclure les candidats détenteurs d’une licence acquise dans un autre domaine.

En outre, les participants ont indiqué l’importance de disposer de critères précis concernant les caractéristiques et prérequis du groupe cible, y compris la connaissance de langues étrangères et l’expérience professionnelle, pour sélectionner les étudiants.

(b) Les responsabilités professionnelles

Les opinions des participants divergeaient en ce qui concerne les compétences professionnelles du groupe cible. Plusieurs d’entre eux ont attiré l’attention sur le fait qu’ils préfèreraient un groupe cible se composant de personnes issues de l’enseignement, de la formation professionnelle et de l’éducation, ce qui sous-entend néanmoins que les réserves de ressources humaines et les domaines de compétences changent parfois au sein du système provincial de santé. Il conviendrait par conséquent d’inciter l’ensemble du personnel à pousser ses études plus loin.

En conclusion, nous pouvons distinguer deux points de vue différents parmi les participants: le premier repose sur la disponibilité de réserves de ressources humaines à tous les niveaux de compétences au sein du système provincial de santé et le second sur un principe plus sélectif focalisé sur les instructeurs et enseignants au sein de la province, ce qui serait censé profiter directement aux directions provinciales de la Santé. Les participants ont ensuite abordé la question des niveaux fonctionnels au sein du système de santé, ce qui s’est avéré très utile pour approfondir le problème.

(c) Les niveaux fonctionnels

Pour évaluer les besoins, on peut classer les niveaux fonctionnels du système provincial thaïlandais de santé en trois catégories: la province, le district et l’arrondissement. Les points de vue des participants convergeaient le plus sur la question des niveaux fonctionnels. La majeure partie d’entre eux s’est prononcée en faveur d’un cursus à tous les niveaux, du système provincial de santé aux dispensaires d’arrondissement.

Toutefois, lors de l’identification du groupe cible, la motivation personnelle, l’aptitude à gérer l’emploi du temps des études et les capacités semblaient être aussi importantes que la formation, les compétences professionnelles et les niveaux fonctionnels.

II. Les besoins en matière d’apprentissage

Les besoins en matière d’apprentissage peuvent varier selon les groupes en fonction des compétences présentes ou futures et des niveaux fonctionnels. Les objectifs des provinces, qui peuvent également varier, sont eux aussi des facteurs essentiels qui se répercutent sur ces besoins.

Les directeurs provinciaux de la santé publique ont exprimé les besoins suivants qui, selon eux, sont primordiaux pour les réserves des provinces en ressources humaines: analyse de la situation, développement d’interventions, surveillance et évaluation des compétences et développement d’un comportement propice à l’apprentissage tout au long de la vie.

Pour les étudiants qui participaient aux discussions, l’éducation permanente est aussi importante que la mise en pratique des acquis dans un contexte professionnel. La plupart des participants ont exprimé leurs propres besoins d’apprendre dans des domaines tels que les méthodes de recherche qualitatives et quantitatives, l’évaluation du cursus et la planification stratégique. Certains d’entre eux ont indiqué qu’ils souhaitaient approfondir leurs connaissances dans les domaines de la gestion et de la recherche appliquée, tandis que d’autres désiraient apprendre à rédiger des projets et des comptes-rendus.

Au niveau des ressources humaines, on note un manque de compréhension des aspects sociaux et déterminants de la santé publique, ainsi que la nécessité d’améliorer l’aptitude à communiquer.

III. Les nécessités du cursus

Les points de vue des participants sur différents aspects du cursus peuvent être répartis en 5 catégories.

(a) L’approche éducative

Les participants accordent de l’importance à un apprentissage axé sur les problèmes, sur les étudiants et sur le système de santé. L’approche consistant à se servir de la situation professionnelle des étudiants, mais aussi de leur communauté, et la possibilité pour eux d’étudier sur le lieu de travail semblent être à leurs yeux des points importants du cursus.

(b) La conception du cursus

La plupart des directeurs provinciaux de la santé publique ont jugé que pour eux, l’important était de collaborer au cursus pour associer la réforme du système de santé au développement des ressources humaines dans leurs provinces.

Tous les étudiants ont affirmé que le concept consistant à «apprendre en travaillant» était à leurs yeux l’élément essentiel du cursus. Pour eux, il est important de ne pas devoir s’arrêter de travailler pour étudier. En même temps, ils ont exprimé des inquiétudes concernant la collaboration et l’autorisation des employeurs locaux et de l’administration des services de santé dans les provinces.

(c) La sélection des étudiants

Le cursus qui s’adresse aux étudiants des campagnes thaïlandaises se déroule en anglais, ce qui exclut certains candidats, donnant la préférence à ceux qui maîtrisent cette langue. De plus, selon les participants, le problème de la langue gêne l’apprentissage. Les étudiants ont par conséquent demandé que des critères de sélection et des normes clairs et cohérents soient établis.

(d) Le niveau universitaire

Les discussions sur les multiples possibilités offertes au niveau universitaire permettent de conclure que les stages de formation dans la santé publique sanctionnés par un certificat sont moins intéressants. Un diplôme du troisième cycle pourrait répondre à certains besoins à la condition d’avoir des équivalents pour les unités de valeur acquises si l’étudiant se décide à poursuivre ses études en vue de passer une maîtrise. On considère par conséquent que la maîtrise est l’objectif qui motive le plus les professionnels. Selon les étudiants, il est également primordial que l’institut se penche sur son potentiel et ses performances avant d’étendre ses options et qu’il examine s’il est en mesure de le faire.

(e) Le site d’implantation

La majorité des directeurs provinciaux de la santé publique préféraient une implantation du cursus au niveau des provinces car selon eux, l’intégration de l’apprentissage et du travail serait plus faisable et plus bénéfique pour l’apprentissage en groupe.

Par contre, les étudiants semblaient préférer une mise en place au niveau régional parce qu’à leurs yeux, l’échange d’expériences entre étudiants était positif. D’un autre côté, du point de vue administratif, la mise en place d’un cursus régional comportait des inconvénients, particulièrement du point de vue de la coordination, des distances à couvrir et du temps passé par les étudiants pour se rendre aux cours.

Discussion et conclusions

Les auteurs reconnaissent que l’interaction entre les participants, mais aussi entre les participants et l’animatrice, risquaient d’avoir des effets indésirables. Cependant, l’animatrice ne se consacrait pas professionnellement au cursus et disposait en outre de suffisamment d’expérience pour gérer la dynamique du groupe.

De par la démarche faisant appel à des échantillons délibérément choisis et la nature de cette étude, les résultats ne reflètent que l’opinion des participants et ne peuvent être appliqués à un groupe plus vaste de professionnels de la santé publique.

Ils permettent de conclure que le groupe cible du cursus devrait se composer de professionnels de la santé publique disposant d’une formation médicale ou paramédicale, ou d’une formation d’un autre type, principalement dans le domaine de l’enseignement, de la formation et de l’éducation, et que ces professionnels peuvent exercer leur activité à n’importe quel niveau du système provincial de santé.

Les besoins perçus en matière d’apprentissage se concentrent dans les domaines suivants: acquisition de compétences en gestion stratégique et opérationnelle, y compris surveillance et évaluation, recherche qualitative et quantitative appliquée et développement d’un comportement propice à l’apprentissage tout au long de la vie.

Les participants jugent que si dans l’enseignement et l’apprentissage on adopte une démarche reposant sur les problèmes existants, la mise en pratique de certaines compétences essentielles dans le domaine de la santé publique peut permettre de se consacrer à des priorités et des thèmes d’ordre local.

En ce qui concerne les nécessités du cursus, les participants préféraient l’approche pédagogique, la conception du cursus et le niveau académique actuels, mais ils suggérèrent que l’institut se penche sur la sélection des étudiants et les sites d’implantation du cursus.

Les résultats des discussions de groupes nous permettent de comprendre plus profondément le point de vue des professionnels et ils s’ajouteront à d’autres méthodes d’évaluation des besoins pour soutenir les efforts entrepris dans le but de développer les contenus du cursus.   

Notes  

1 Sitthi-amorn, C. (1993) Proceedings of the international consultative workshop: attributes and threshold capacities of public health graduates: College of Public Health, université Chulalongkorn. Bangkok: CPH, Chulalongkorn University, ISBN 974-7571-33-1 

2 Kolb, D. (1984) Experiential Learning. New Jersey: Prentice Hall Inc.

3 Ministère de la Santé publique. (2001). Ministry of Public Health and the 9th National Health Development Plan in Thailand. Bangkok: MOPH Bureau of Health Policy & Planning.

4 Seidel, J. (1998) Ethnograph V. 5.0: A User’s Guide. Londres: Sage Publications Software, Inc.