x

Chère Lectrice, cher Lecteur,

Nous procédons actuellement à une évaluation de notre revue Éducation des adultes et développement. Les résultats nous aideront à améliorer la revue. Nous vous prions de bien vouloir apporter votre soutien à notre revue en remplissant notre questionnaire en ligne, ce qui vous prendra environ un quart d’heure.

Le questionnaire en ligne

Abdul Moktader Mamoon

L’alphabétisation sur le lieu de travail n’est pas un courant à part de l’éducation, mais une forme d’éducation non formelle eu égard à l’approche dont elle fait usage et selon laquelle les gens peuvent s’alphabétiser dans leur environnement professionnel durant les heures de travail. Une organisation internationale expérimentée dans le domaine de l’alphabétisation a conçu des cours de ce type pour un groupe d’ouvriers analphabètes de YOUNGONE (le plus grand fabricant bengali de vêtements de sport destinés à l’exportation). Le concept de l’alphabétisation sur le lieu de travail est tout nouveau au Bangladesh et n’a, jusqu’à présent, été utilisé que dans le secteur des entreprises, en particulier dans l’industrie de la confection. L’auteur est coordinateur en éducation à Dhaka, au Bangladesh.

Un exemple d’alphabétisation sur le lieu de travail 

Le contexte des cours

Au Bangladesh, le taux d’alphabétisation chez les adultes s’élève à environ 41,3 % (rapport 2001 de la Banque mondiale sur le développement humain), bien que les statistiques officielles indiquent un pourcentage de 65,5 %. En matière d’alphabétisation, le Bangladesh a dans l’ensemble pris du retard par rapport aux autres pays d’Asie. Les opinions sont partagées quant aux raisons de ces mauvais résultats, quoique chacun s’accorde à dire que la pauvreté en est la cause principale: une grande partie de la population a un faible niveau de vie, reçoit le salaire minimum et est analphabète.

YOUNGONE, une société coréenne, est le plus grand fabricant mondial de vêtements de sport pour l’exportation, mais aussi le plus grand investisseur étranger au Bangladesh. La firme Nike est l’acheteuse principale des produits YOUNGONE, la majeure partie de ceux fabriqués pour l’exportation étant destinés à l’Europe occidentale. La direction de YOUNGONE a décidé de donner des bases en alphabétisation à tous ses ouvriers illettrés afin de se doter d’un personnel entièrement alphabétisé. Au départ, c’est Nike qui en eut l’idée au terme d’une campagne pour des «vêtements propres» organisée en Europe par des ONG et militants, et un mouvement ouvrier pour la protection du travail dont les membres opéraient sur leur lieu de travail respectif. Nike s’engagea à réformer ses pratiques professionnelles, ce qui fut également appliqué à ses filiales et à ses opérations contractuelles. Nike fit preuve d’un grand engagement dans la réforme de six secteurs clés: santé et sécurité; travail des enfants; surveillance indépendante; éducation des ouvriers; crédits aux micro entreprises; financement de recherches concernant la pratique responsable des affaires. YOUNGONE, qui produit pour Nike, est actuellement en passe de satisfaire à presque tous les engagements ainsi pris.

YOUNGONE exploite sept usines au Bangladesh avec un effectif total d’environ 20 000 employés. Une enquête de base a révélé que plus de 20 % du personnel était analphabète. La direction de l’entreprise a choisi des ouvriers analphabètes et invité l’organisation Concern (une ONG internationale opérant au Bangladesh dans le domaine de la santé, de l’éducation et du développement communautaire) à concevoir et animer des cours d’alphabétisation. Concern a organisé des cours d’alphabétisation de six mois pour 3 600 ouvriers des usines de Dhaka et Chittagong.

La situation des ouvriers

La plupart des ouvriers de YOUNGONE sont des femmes issues de familles pauvres et âgées de 15 à 35 ans. Les ouvriers analphabètes n’ont pas été scolarisés dans leur enfance en raison du manque d’argent ou de barrières sociales. Si l’on tient compte des millions d’analphabètes au chômage dans le pays, ils ont eu de la chance de se faire embaucher dans des usines.

La mise en place des cours

Le programme des cours

Le programme des cours d’alphabétisation sur le lieu de travail était spécialement conçu pour les ouvriers et employait l’approche par l’expérience langagière.1 Cette stratégie ne faisait usage d’aucun matériel imprimé. Les enseignants encourageaient à la place les participants à identifier les mots, les expressions et les termes numériques couramment employés dans les usines YOUNGONE, et propres aux besoins des participants en matière d’alphabétisation. Le vocabulaire enseigné dans ce cours reflétait ainsi des questions que les apprenants rencontraient au quotidien, leur situation professionnelle, le code de conduite dans l’enceinte de l’usine (ce qui incluait aussi les avis, les ordres, les instructions, les étiquettes et paquets des produits) et le langage qui y était usité.

La sélection des apprenants

Concern et YOUNGONE s’étaient mis d’accord pour sélectionner les apprenants selon une méthode dite de l’«examen en douceur» que l’ONG fit passer aux futurs participants. Cet examen qui permettait d’évaluer le degré d’alphabétisation des ouvriers fut très utile pour former des groupes d’un niveau homogène. Concern sélectionna également les animateurs en leur faisant passer des entretiens et organisa un stage de formation de cinq jours pour les éducateurs afin de les familiariser au programme, à l’organisation des classes, au processus d’enseignement et d’apprentissage, et à l’évaluation des progrès des apprenants.

Les contenus des cours

Les cours reposaient sur l’enseignement de bases de lecture, d’écriture et d’arithmétique succinctement présentées ci-dessous.

Lecture 

  • Comprendre à leur lecture des mots de quatre lettres composés de différents signes en bengali (langue nationale du Bangladesh) et certains mots clés en anglais

  • Lire des phrases de jusqu’à six mots en bengali

  • Lire les nombres de 1 à 100, tant en bengali qu’en anglais

Écriture

  • Suivre une dictée, écrire des mots qu’ils ont lus en bengali et en anglais

  • Rédiger au moins trois phrases en bengali

  • Suivre une dictée, écrire les nombres de 1 à 100 en bengali et en anglais (en chiffres)

Arithmétique

  • Additionner deux lignes à deux chiffres, soustraire deux lignes

  • Se familiariser avec l’ordre des unités, des dizaines et des centaines

  • Acquérir quelques bases concernant la multiplication, la division et les unités de mesure

L’organisation des classes

Cent-vingt classes de vingt participants furent mises en place, ce qui permettait de donner un total de cent-vingt heures de cours par jour. Les apprenants venaient en classe un jour sur deux et totalisaient ainsi au bout du compte soixante-douze heures de cours.

Le processus d’apprentissage

Comme nous l’avons déjà indiqué, l’alphabétisation se déroulait selon l’approche par l’expérience langagière. Cette stratégie permet aux apprenants de commencer à apprendre une langue au moyen de leur propre vocabulaire et de leur façon de s’exprimer. Ils peuvent choisir d’apprendre par des mots ou des phrases. Ils commencent par se familiariser avec le contexte avant d’apprendre les lettres. Une fois qu’ils ont appris quelques lettres, ils les emploient pour construire de nouveaux mots. C’est ainsi qu’ils apprennent les bases de la lecture et de l’écriture. Ils apprennent aussi les nombres et de simples opérations de calcul au moyen d’exemples puisés dans leur quotidien.

Le soutien opérationnel

Concern fournit une aide technique sous forme de supervision et de surveillance du programme. Ce dernier démarra en septembre 2001 et s’acheva en avril 2002. Concern assura la supervision des cours en employant un superviseur expérimenté pendant les sept mois que durèrent l’organisation, la mise en place et les périodes d’évaluation du cours. Ce superviseur se rendait chaque jour dans les classes d’alphabétisation pour examiner le processus d’apprentissage et les progrès des apprenants, et pour offrir un soutien immédiat aux éducateurs. La direction de YOUNGONE se chargea du soutien administratif et logistique par l’intermédiaire de conseiller, veilla à l’assiduité des apprenants auxquels elle offrit par la suite son soutien.

L’évaluation des cours

Une évaluation des cours offerts fut entreprise une fois que ceux-ci eurent pris fin. Elle comprenait un examen écrit et oral pour chaque apprenant, des entretiens avec les éducateurs et les conseillers, et une analyse des documents de surveillance.

Résultats de l’évaluation

Taux de présence et résultats aux examens

Afin d’évaluer ces cours d’alphabétisation sur le lieu de travail, des statistiques furent calculées pour analyser la corrélation entre les taux de présence et les résultats aux examens qui se révéla satisfaisante (0.7459813).

Résultats des apprenants dans différentes catégories

Les résultats des examens furent classés selon un barème de quatre notes correspondant aux différents niveaux.

  • 28% des apprenants obtinrent entre 80 et 100% (note A)

  • 24% des apprenants obtinrent entre 60 et 79% (note B)

  • 29% des apprenants obtinrent entre 40 et 59% (note C)

  • 84% des apprenants obtinrent moins de 40% (note D)

Assiduité

  • 1. Le taux d’assiduité était généralement assez faible (31% en moyenne).

  • 2. En période creuse, il était plus élevé que durant les époques de forte production, ce qui indique que la pression durant ces périodes était la raison majeure du manque d’assiduité des apprenants.

Examen d’aptitude

  • 1. Les apprenants obtinrent de meilleurs résultats en arithmétique qu’à l’oral et à l’écrit, tant en bengali qu’en anglais.

  • 2. Les apprenants étaient bons en calcul, mais leurs résultats en écriture descriptive laissaient à désirer.

  • 3. Les résultats d’ensemble des apprenants étaient bons (61%) si l’on tient compte du taux d’assiduité, et ils auraient été meilleurs s’ils avaient suivi les cours plus régulièrement.

  • 4. Un nombre considérable d’apprenants obtint plus de 80%.

Assimilation durable

L’assimilation durable des acquis en alphabétisation dépend entièrement des occasions qui s’offrent de les mettre en pratique. Dans les usines YOUNGONE, les néo-alphabètes ont différentes possibilités de les employer, ce qui laisse à penser que les résultats fructueux du projet devraient être durables.

Conclusion

Ce projet d’alphabétisation sur le lieu de travail indique que si les responsables sont enclins à en prendre l’initiative, ils seront à même d’aider au développement de leur personnel. YOUNGONE est une entreprise industrielle qui s’efforce d’améliorer la situation dans ses usines. Elle pourrait servir d’exemple pour que d’autres sociétés du Bangladesh créent à leur tour un environnement de travail salubre dans leurs fabriques. L’alphabétisation sur le lieu de travail vise à donner l’occasion aux ouvriers de s’instruire, un effort qui pourrait largement être copié dans tout le secteur des entreprises. 

Notes

1 Système d’apprentissage axé sur l’apprenant et facilitant l’apprentissage par l’emploi du langage dans lequel il s’exprime couramment.