x

Chère Lectrice, cher Lecteur,

Nous procédons actuellement à une évaluation de notre revue Éducation des adultes et développement. Les résultats nous aideront à améliorer la revue. Nous vous prions de bien vouloir apporter votre soutien à notre revue en remplissant notre questionnaire en ligne, ce qui vous prendra environ un quart d’heure.

Le questionnaire en ligne

Aditya Raj / Papia Raj

L’élimination des langues ethniques, élément essentiel de l’identité culturelle, est un problème mondial qui touche particulièrement l’Inde, l’un des pays où le multilinguisme est le plus répandu. Cette déculturation linguistique entraîne la disparition de valeurs culturelles des ethnies concernées. Les auteurs ont choisi les Gonds, la plus grande tribu indienne, pour examiner les répercussions et les raisons d’un tel processus. Ils montrent en même temps des voies nouvelles. Aditya Raj et Papia Raj sont des étudiants indiens du Commonwealth qui mènent des recherches de doctorat à l’université McGill, au Canada. Dans le cadre de recherches qu’ils ont respectivement entreprises ainsi que de campagnes de sensibilisation aux droits de l’Homme et de promotion de l’alphabétisation à la base dans des communautés indiennes, ils se sont déjà consacrés à l’éducation des adultes.

La déculturation linguistique et l’importance de l’éducation populaire chez les Gonds en Inde

La langue est un élément essentiel de l’identité ethnique. À l’ère de l’urbanisation résurgente et de la mondialisation, conserver les langues ethniques est une tâche ardue. La disparition graduelle des langues peu répandues s’accélère, et plus de la moitié de celles parlées dans le monde aura disparu dans le courant du siècle prochain. L’Inde multilingue ne fait pas exception à ce phénomène planétaire. Bien que dans ce pays la Constitution reconnaisse plusieurs langues, de nombreuses langues tribales sont en voie d’extinction, et un grand nombre d’entre elles disparaîtra bientôt à jamais si nous n’enrayons pas ce processus de déculturation induit par la perte de contact permanent avec cet élément culturel. Nous pouvons considérer que la déculturation linguiste équivaut au passage à une autre langue, c’est- à-dire quand une langue vient remplacer la langue ethnique. Étant donné que les Gonds constituent la plus grande tribu indienne, nous avons analysé la déculturation linguistique chez eux et les causes probables de cette situation. Nous proposons également plusieurs mesures d’éducation populaire visant à y remédier. La présente étude a été menée dans les États suivants: Andhra Pradesh, Madhya Pradesh et Maharashtra. Le gondi y fait partie des dix langues les plus parlées. Dans ce document, nous avons seulement analysé les districts, dans lesquels le pourcentage de la population gond se monte à plus de un pour cent de la population indigène totale.

Tableau 1: Progression du gondi, Inde 1961-1991

Tableau 1: Progression du gondi, Inde 1961-1991

Appartenant à la famille dravidienne, le gondi fut classé parmi les langues non officielles lors du recensement de 1991 en Inde. Ce dernier nous révèle que le gondi est la troisième langue non officielle avec 2 124 852 locuteurs, soit 0,25 % de la population totale. Il se classe ainsi derrière le bhil (0,66 %) et le santali (0,62 %). Si l’on prend le nombre de personnes qui déclarent que le gondi est leur langue maternelle, on observe une augmentation du nombre de ses locuteurs bien que celui des personnes déclarant que le gondi est leur langue maternelle ait décru au fil des années. Une analyse au microniveau révèle un énorme changement linguistique chez les Gonds, indépendamment du pourcentage de leur population par rapport au total des tribus établies dans la région. Le chapitre suivant sera par conséquent consacré à la typologie de leur déculturation linguistique et aux langues qui sont privilégiées.

La typologie du changement de langue et les langues privilégiées

Dans l’ensemble, seulement dix pour cent des districts examinés présentent un changement linguistique touchant moins de cinquante pour cent des gens, alors que ce changement s’élevait à cent pour cent dans trente-deux pour cent des districts – bien que ces chiffres varient selon les régions. On enregistre des chiffres élevés dans l’Andhra Pradesh où quatre-vingt pour cent des gens ont changé de langue dans les districts de Nizamabad, de Karimnagar et de Khammam. Warangal fait exception, la langue maternelle de ses habitants s’y étant maintenue à cent pour cent.

Dans le Maharashtra, les districts présentent eux aussi de forts pourcentages de changement. Un changement complet s’est opéré dans les districts de Bid, de Satara et de Sindhudurg. Toutefois, les districts de Nanded (11% de locuteurs gonds) et de Garhchiroli (88%) enregistrent respectivement des changements linguistiques inférieurs à quarante pour cent.

Tableau 2: typologie du changement de langue chez les Gonds, 1991

Tableau 2: typologie du changement de langue chez les Gonds, 1991

Dans le Madhya Pradesh, la situation se présente de deux manières: changement complet et conservation complète. Les districts ayant complètement changé de langue sont plus nombreux que ceux qui l’ont conservée. Dans le district de Betul, où soixante-douze pour cent de la population tribale enregistrée se compose de Gonds, seuls sept pour cent des gens ont changé de langue. Nous ne pouvons toutefois pas en conclure que la prédominance de la tribu est le seul facteur ayant contribué à maintenir le gondi. Dans les districts de Narsimhapur (90% de locuteurs gonds), de Damoh (86%) et de Raisen (77%), le changement linguistique s’est opéré à cent pour cent.

Le district de Morena illustre un cas extrême: bien qu’il ne soit peuplé qu’à cinq pour cent par des Gonds, le changement linguistique ne s’y élève qu’à 47 pour cent. Par conséquent, la taille de la population gonde n’a pas grande influence sur le changement linguistique.

On enregistre des changements linguistiques chez les Gonds sur tout le territoire qu’ils occupent, mais à des degrés variés. S’il est important de comprendre la typologie du changement linguistique, il est éminemment essentiel de connaître les langues ensuite privilégiées, c’est-à-dire de savoir quelles langues viennent remplacer les autres. Ce changement s’opère vers des langues tribales ou des langues régionales. Un examen des chiffres du recensement révèle que les gens adoptent principalement la langue régionale de la contrée qu’ils habitent.

Dans l’Andhra Pradesh, le telegu est la langue prédominante avec un pourcentage de 84,8 pour cent de locuteurs. Dans cet État, les plus importants changements se sont opéré au bénéfice du telegu et du marathi. Dans les districts situés à la frontière du Maharashtra et de l’Andhra Pradesh, à Adilabad par exemple, nous avons observé que le marathi avait été adopté. Dans le Mahrashtra, excepté dans les districts de Greater Bombay et Sindhudurg où l’hindi a principalement été privilégié, le changement linguistique s’est principalement opéré vers le marathi. La principale langue du Maharashtra est également le marathi, parlé par 73,3 pour cent de la population. La proximité de Mumbai, sa capitale (anciennement Bombay), explique peut-être le caractère cosmopolite de Greater Bombay et l’origine du changement linguistique qui s’y est opéré au bénéfice de l’hindi. Dans certains districts, le telegu a été adopté du fait qu’ils se situent à la frontière du Maharashtra et de l’Andhra Pradesh.

Dans le Madhya Pradesh le changement s’est pratiquement opéré totalement au bénéfice de l’hindi, langue régionale et prédominante dans cet État (85,6 pour cent de la population parle hindi). Il est intéressant de noter qu’en dehors de l’hindi, le parji (à Morena) et le halabi (à Bastar), deux langues tribales, ont elles aussi été largement privilégiées dans les districts de Morena et de Bastar. À Betul par contre, où le changement linguistique a été très restreint, le marathi a été privilégié. Il s’agit d’une langue tribale non régionale. Le fait que Betul soit situé à la frontière du Madhy Pradesh et du Maharashtra explique cette situation.

Nous pourrions par conséquent conclure que la situation géographique du district joue un rôle essentiel dans le choix de la nouvelle langue. Dans l’ensemble, nous n’avons noté à ce point de vue aucune différence entre les régions rurales et urbaines.

Les raisons du changement de langue

Le changement de langue reflète une transformation culturelle qui s’opère en raison de nombreux facteurs. Nous pouvons dire d’une manière générale que certains d’entre eux sont d’ordre socioéconomique et politique. D’un point de vue historique, les régions tribales sont restées isolées. Plus tard, avec l’arrivée de l’économie monétaire, elles entrèrent en contact avec des marchands itinérants venus des plaines. Le gouvernement britannique étendit sa juridiction administrative à ces régions durant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Cette évolution entraîna l’apparition d’une langue commerciale qui favorisa à long terme le passage à d’autres langues.

De plus, les régions habitées par les Gonds sont riches en minerais, ce qui les a rendues attrayantes pour différentes industries liées à ce domaine. Ceci a modifié les structures professionnelles chez les Gonds et entraîné la création de différents centres urbano-industriels ainsi que l’amélioration du réseau de transport. Ces centres urbains ont donné l’occasion aux groupes tribaux d’interagir à un niveau socioéconomique non tribal. La transformation des structures professionnelles a provoqué des changements au niveau des relations sociales, des coutumes, des habitudes, du système de valeurs et, bien sûr, de la langue.

Parmi tous les facteurs qui ont influencé le changement de langue, l’éducation semble avoir joué le plus grand rôle. La diffusion de l’alphabétisation grâce aux langues régionales, dont les origines étaient invariablement non tribales, a accéléré le processus de déculturation linguistique. La conversion au christianisme a joué un rôle clé dans la progression de l’alphabétisation, tout comme dans la déculturation linguistique. La langue utilisée pour convertir les tribus, de l’évangile aux activités pédagogiques, n’était (ou n’est) pas indigène dans la plupart des cas. Pour les Gonds cependant, la religion n’est pas un facteur très important.

Être politiquement actif et faire des démarches administratives exige par exemple de parler une autre langue que le gondi. Néanmoins, c’est la situation géographique des tribus qui a ici été déterminante: les tribus résidant au cœur des régions tribales ont été les moins enclines à renoncer à leur langue traditionnelle. D’un autre côté, les groupes tribaux vivant à la périphérie du centre de la région gonde ont affiché une propension à s’adapter pour communiquer dans plus d’une seule langue. À un certain moment, cette tendance au bilinguisme a entraîné un changement de langue, en particulier parmi les membres des nouvelles générations pour qui la langue traditionnelle était moins fonctionnelle que celles des communautés non tribales. L’apprentissage des langues non tribales est devenu pour eux un atout leur permettant de s’intégrer au nouvel ordre social, et la souplesse/l’obligation est la raison majeure de cette évolution.

Il est important de comprendre le rôle subversif qu’ont joué dans tous les cas les structures socioéconomiques et politiques dominantes ainsi que les institutions. Les tribus comme les Gonds n’avaient pas le choix, elles devaient changer pour survivre. L’obstacle structurel impose indirectement des changements à l’environnement culturel.

Le rôle de l’éducation populaire

Quand une langue meurt, ce sont aussi des aspects culturels, y compris tout un ensemble de notions, qui disparaissent avec elle. La langue fait également partie intégrante des valeurs et de l’identité de la tribu; la perte de cette identité ne peut par conséquent pas favoriser l’autonomisation de ses membres. Non seulement l’alphabétisation des adultes doit donc intervenir ici, mais aussi ce que Freire appellerait la «conscience critique en tant que moteur de l’émancipation culturelle». Les ONG qui se consacrent à l’édification des tribus et les politiques devraient s’inspirer de cela et prendre des mesures pour s’attaquer à ce problème. Les tentatives de résistance sont généralement admises par l’État répressif, et le seul moyen de se sortir de cette situation consiste à conscientiser les membres des tribus. Ce processus doit être entamé à la base dans un effort de construire la communauté et de fournir une éducation populaire en gondi. L’éducation populaire des adultes est un moyen de contenir le flot des événements.

L’éducation populaire des adultes devraient aider les membres des tribus à reconnaître leur rôle en tant que sujets et agents capables de résister de manière constructive à l’oppression. Les Gonds doivent engager le dialogue pour révéler le moteur de l’émancipation culturelle. Il est absolument impératif de recommencer à se consacrer aux adultes et aux jeunes. Les Gonds n’ont pas seulement besoin de savoir lire, écrire et compter, ils doivent aussi acquérir des compétences leurs permettant de gagner leur vie si nous ne voulons pas qu’ils tombent dans le piège des structures socioéconomiques prédominantes. Toutefois, ceci ne revient pas à dire qu’il faille s’aligner sur les organisations coercitives à la base qui sont financées aux niveaux national ou international, la plupart de leurs activités étant cooptées. Dans sa politique de l’Éducation, le gouvernement indien a complètement omis d’aborder ces questions. Sa politique semble uniquement axée sur l’alphabétisation et non sur l’acquisition de compétences génératrices de revenus et la conscientisation. Les efforts communautaires entrepris grâce à la mise sur pied de réseaux tribaux et d’organisations devraient contribuer à créer le capital social nécessaire pour résister à l’assimilation. Ce capital social émergent sera un produit de la nouvelle conscience que nous pourrions créer en commençant par dispenser une éducation populaire aux Gonds et pour les Gonds.

Référence

Census of India. 1991. Special Tables for Scheduled Castes and Schedule Tribes. Government of India.