Sabrina Boscolo Lips

Des femmes et des hommes qui n’ont presque pas suivi de scolarité lisent Joyce, Cervantès et Dostoïevski? Des participants aux tertulias qui ont créé leur propre association, qui organisent des journées de la littérature? Comment les choses présentées ici vont-elles ensemble ? Sabrina Boscolo Lips nous renseigne dans son article sur un mouvement hors du commun et étonnant. L’auteur travaille depuis des années dans le secteur de l’éducation des adultes, elle est spécialiste des fêtes de l’apprentissage (www.lw5.org) et se consacre actuellement au problème de la toxicomanie.

Les tertulias: une bouffée d’optimisme en matière d’éducation des adultes et d’apprentissage tout au long de la vie

J’ai entendu parler la première fois des tertulias dans le cadre d’un projet de l’UE qui s’intitulait «Diffusion et renforcement de la dimension européenne au sein du mouvement des fêtes de l’apprentissage »1 (j’y prenais part pour le compte de l’IIZ/DVV). C’est ainsi que nous, les participants au projet, c’est-à-dire des collègues bulgares, roumains, slovènes et allemands, prîmes part à un congrès des «Tertulias Literarias Dialogicas» (également dit «congrès des participants») qui se déroulait à Madrid dans le cadre de la première fête espagnole de l’apprentissage.

Lorsque je fis personnellement la connaissance de participants aux tertulias et que j’y pris moi-même part avec quelques-uns d’entre eux, je me sentis touchée par l’incroyable énergie et l’aura positive de ces gens, qui furent si contagieuses que je me mis en route pour Barcelone, la patrie des tertulias, pour en savoir plus sur ce mouvement. J’avoue qu’il me ravit tellement que j’ai eu peine à contenir mon enthousiasme dans les descriptions qui vont suivre…

Mais, que sont les tertulias?

En fait, ils s’appellent «tertulias dialogiques» (voir plus bas), on les désigne en anglais de l’expression «cercles littéraires dialogiques» (Dialogic Literary Circles). Le mot espagnol «tertulias» désignait à l’origine des groupes de voisins qui, en particulier avant l’ère de la télévision, se réunissaient le soir dans la rue pour bavarder de tout et de rien.

En Espagne, voici une vingtaine d’années que l’on désigne ainsi un type particulier de cercles littéraires. Les participants aux tertulias se réunissent régulièrement dans des universités populaires, des centres d’éducation familiale, des bibliothèques, des centres des citoyens, etc. Ils lisent alors ensemble des classiques de la littérature mondiale, c’est-à-dire des auteurs comme Cervantès, Lorca et Joyce. Dans la plupart des cas, ils n’ont aucun diplôme, ils n’ont souvent même pas achevé leur scolarité et ont parfois même tout juste fini de suivre des cours d’alphabétisation.

Les tertulias sont nés à l’école La Vernada2 de Barcelone au début des années 80. Cet établissement fut lui-même fondé en 1978 sur l’initiative d’ouvriers du voisinage qui avaient occupé dans ce but cet ancien bâtiment de l’administration Franco, vide à l’époque. Le centre accueille aujourd’hui chaque année environ 1600 apprenants et compte 125 aides et enseignants bénévoles ainsi que quatorze employés permanents.

À présent, les tertulias espagnols sont réunis au sein de la CONFAPEA,3 une sorte de confédération des groupes ou organisations de participants. La CONFAPEA organise régulièrement des réunions, participe à des projets de l’UE et entretient des contacts internationaux. La FACEPA,4 l’un de ses membres fondateurs, est connue au niveau international pour avoir coordonné un projet Sokrates qui a abouti sur la rédaction de la Charte des participants, présentée dans le cadre de la cinquième édition de la CONFINTEA en 1997, à Hambourg.

Comment opèrent-ils?

D’ordinaire, la littérature classique est le sujet de discussion des tertulias. Les participants choisissent ensemble le livre qu’ils souhaitent lire et dont ils souhaitent débattre. La question principale lors de ces réunions: «Que signifie le message de cette oeuvre ou son histoire dans ma vie/pour moi?» La question du message que l’auteur a voulu transmettre n’est pas soulevée, sauf si quelqu’un souhaite entreprendre des recherches dans ce sens. Les participants aux réunions discutent sur des passages du texte, posent des questions, tentent de le comprendre sous des angles différents, s’exercent à argumenter, mais ne recherchent jamais une interprétation absolue du texte. Un ou deux animateurs veillent à ce qu’un certain ordre soit respecté quand les participants prennent la parole: ils accordent la priorité aux participants généralement peu loquaces et s’assurent du respect des principes dialogiques (voir plus bas). Chacun peut animer une discussion.

Qu’est-ce que les tertulias ont pour effet?

Les ouvrages (cf. la bibliographie) et les témoignages s’accordent à dire que quand les gens remarquent qu’ils sont tout à fait capables de comprendre des textes et d’en discuter, quand ils parlent avec des gens qui ont les mêmes idées et qu’ils se soutiennent mutuellement, ils commencent à vouloir autre chose: ils se remettent à étudier pour obtenir des diplômes, décident d’apprendre des langues et/ou un métier. Ils s’aperçoivent que leur opinion compte. Ils s’impliquent activement dans des centres de citoyenneté, deviennent bénévoles, fondent des groupes de protection de l’environnement, organisent des excursions culturelles et de nouvelles fêtes dans leurs quartiers. En traitant des questions qui n’avaient jamais été abordées ouvertement auparavant (ex. les droits des femmes, l’abus de l’alcool, la xénophobie), ils font souffler un vent nouveau dans leurs propres familles. De ce fait, l’Institut de recherches sociales (CREA)5 de l’université de Barcelone n’est plus seul depuis longtemps à s’intéresser aux tertulias qui suscitent à présent dans le secteur de l’éducation des adultes l’intérêt des éducateurs et des spécialistes du monde entier.6

Que signifie «dialogique»?

Dans son ouvrage intitulé Sharing Words (Partager les mots), Ramon Flecha,7 professeur à l’Institut de recherches sociales (CREA) de l’université de Barcelone, explique les principes de «l’apprentissage dialogique» en les illustrant avec des exemples concrets, issus de la pratique des tertulias. Il cite principalement Paulo Freire et Jürgen Habermas. Nous nous contenterons ici de mentionner ces principes.

1. Égaux dans le dialogue 
Toutes les contributions reçoivent la même écoute et font l’objet de débats. Le but n’est pas de parvenir à un consensus. Il n’existe pas de bonne réponse, quel que soit le contexte culturel et social des interlocuteurs.
2. Intelligence culturelle 
Tous les gens sont capables de prendre part à des dialogues d’égaux à égaux. Durant sa vie, chaque individu apprend différentes choses qui peuvent se révéler utiles en fonction des situations.
3. Changement L’apprentissage dialogique modifie le rapport entre les gens et leur milieu/environnement.
4. Dimension instrumentale 
Le processus de lecture et d’échange d’idées améliore la capacité des participants à apprendre et à développer de nouvelles connaissances, ce qui en retour facilite l’apprentissage de choses nouvelles.
5. Création d’une signification 
La signification naît du dialogue, du rapport entre les participants aux tertulias.
6. Solidarité 
Dans la pratique, les tertulias se basent sur la conviction que la solidarité entre tous les hommes est souhaitable et nécessaire. Ils sont ouverts à tous, sans obstacles économiques ou académiques.
7. Égalité dans la différence 
Tous les hommes sont égaux et en même temps différents.

Les tertulias: une expérience au-delà des frontières

«D’où que nous soyons, dans les questions humaines, nous sommes tous pareils. Quand des personnes originaires d’autres pays se sont jointes au cercle, nous sommes tombés d’accord sur beaucoup de points, ce qui nous a surpris» (témoignage d’un participant, extrait de la brochure sur le dialogue multiculturel en Europe).8

1001 tertulias dans le monde entier: cette devise, qui constitue tant une vision qu’un objectif, fut présentée en 2000 à l’occasion du premier congrès des «Tertulias Literarias Dialogicas». Bien qu’atteindre ce nombre ne soit encore qu’un rêve, les tertulias se sont déjà répandus en Europe, en Australie, aux USA et au Brésil.

Il semble que les tertulias soient exportables. L’évolution de la société en Espagne, l’utilité apparente des tertulias quand certains défis se posent, se ressemblent dans beaucoup d’endroits: l’individualisation, l’atomisation de la société qui s’accompagnent d’un sentiment d’impuissance largement répandu, l’éloignement progressif des possibilités de participation qu’offre en fait le système démocratique, les vastes groupes de population qui ont peine à exercer une influence, l’isolement des personnes âgées, la coexistence des cultures, la pauvreté, l’analphabétisme et la nécessité d’apprendre tout au long de la vie. Les jeunes démocraties pourraient, elles aussi, profiter des tertulias.

Les tertulias sont peut-être le papillon dont le battement d’ailes déclenchera un cyclone…

«Pour créer un cercle littéraire dialogique, il n’est pas nécessaire de connaître la littérature ou de réunir de nombreux participants. Il suffit d’avoir de l’espoir».9

1 Verbreitung und Stärkung der europäischen Dimension der Lernfestbewegung (LLW5) (Diffusion et renforcement de la dimension européenne au sein du mouvement des fêtes de l’apprentissage) – EU-Projekt 100924 – CP – 1 – SI – GRUNDTVIG GI; Internet: http//www.llw5.org
2 École La Verneda, Barcelone www.neskes.net/projecteverneda
3 CONFAPEA – Confederación de federaciones y asociaciones de participantes en educación y cultura democrática de personas adultas (Confédération des fédérations et associations des participants à l’éducation et à la culture démocratique des adultes) www.neskes.net/confapea
4 FACEPA – Federació d’Associacions Culturals i Educatives per a Persones Adultes (Fédération d’associations culturelles et éducatives d’adultes) www.facepa.org
5 Université de Barcelone, Institut de recherches sociales – CREA www.pcb.ub.es/crea/
6 Sánchez Aroca, Montse, La Verneda-Sant Martí: A school where people dare to dream. Dans: Harvard Educational Review, vol. 69, n°. 3, Fall 1999, p. 320 et Suda, Liz, Journal d’une éducatrice d’adultes partie en voyage d’études sur les traces des tertulias en Europe (en anglais), users.tpg.com.au/adslsrxj/spanish_literary_circles/ index.html
7 Flecha, Ramon, Sharing Words: Theory and Practice of dialogic learning. Lanham: Rowmann & Lietfield, 2000 (Original: Compartiendo Palabras: El aprendizaje de las personas adultas a través del diálogo. Barcelone: Paidós, 1997).
8 Brochure réalisée dans le cadre du projet de l’UE intitulé: European Multicultural Dialogue: Participating in the cultural diversity in Europe through the classics of universal literature, FACEPA (Dialogue européen multiculturel: participer à la diversité culturelle en Europe au moyen des classiques de la littérature universelle, FACEPA), p. 14.
9 ibid, p. 19.

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