Henner Hildebrand / Heribert Hinzen

L’éducation pour tous (EPT), tel était l’engagement collectif pris par les 1500 participants au Forum de l’éducation mondiale qui se tint en 2000 à Dakar. L’un des objectifs adoptés consistait «d’ici 2015 à améliorer de cinquante pour cent le pourcentage des adultes alphabétisés, en particulier celui des femmes, et de créer un accès équitable à l’éducation de base et à l’éducation permanente pour tous les adultes». Depuis, les gouvernements et les organisations donatrices qui se consacrent à la mise en place de l’EPT ont focalisé un grand nombre de leurs efforts sur les enfants scolarisés. Cet état de fait a conduit des collègues comme Maria Almazan Khan à déclarer que l’EPT était devenue une éducation pour tous, sauf pour les adultes. Le rapport général de surveillance de l’EPT est une entreprise très sérieuse, permettant de suivre les résultats de ce qui fut déclaré au forum de Dakar. L’avant dernier rapport était principalement consacré à la dimension du genre, le dernier à la qualité. Le rapport 2006 se penchera sur l’alphabétisation des adultes dans l’EPT. Ce fut le prof. Alan Rogers qui suggéra à «Convergence» de publier un numéro spécial sur le thème de la réinsertion des adultes dans l’EPT. Ce numéro (Education for All: Putting Adults back in the Frame; n° 3/2004 ) vient de paraître. Il contient plusieurs articles dont celui publié ici. Henner Hildebrand est actuellement le représentant de l’IIZ/DVV pour l’Afrique de l’Ouest. Il opère de Conakry, la capitale guinéenne. Heribert Hinzen est directeur de l’IIZ/DVV, éditeur d’«Éducation des Adultes et Développement» et il se consacre depuis trente ans à la dimension de l’éducation des adultes dans le développement.  

L’EPT inclut l’éducation et l’alphabétisation de tous les adultes, partout dans le monde

Quand on vous invite à contribuer au numéro spécial d’une revue, vous commencez par vous demander pourquoi vous avez été choisi. Une fois que vous avez proclamé votre intérêt à l’éditeur, tout en posant quelques obstacles bureaucratiques, impossible de faire marche arrière: vous avez déjà mordu à l’hameçon. C’est ce qui nous est arrivé. Nous ne pouvions plus nous esquiver, il fallait écrire l’article que voici.

Nous souhaitons d’emblée nous excuser de n’avoir pas été aussi exhaustifs que nous aurions voulu pour de nombreuses raisons. Néanmoins, nous avons tenté, depuis l’Allemagne et la Guinée, les pays où nous travaillons actuellement, de combiner différentes idées et expériences du passé et du présent, et nos réflexions seront peutêtre de quelque utilité pour étendre et améliorer les activités d’alphabétisation des adultes.

Pourquoi avons-nous été invités?

Nous supposons que l’étendue de notre expérience pratique à différentes époques et dans différents secteurs de l’alphabétisation, et que nos tentatives de réflexion critique sur ce que nous essayons de faire en furent les raisons. Commençons par conséquent par donner quelques exemples, particulièrement pour ceux qui ne connaissent peut-être pas ce que nous représentons et ce que nous soutenons en collaboration avec nos partenaires du monde entier.

Qui sommes-nous? Nous sommes membres du personnel de l’Institut de coopération internationale de la Confédération allemande pour l’éducation des adultes (IIZ/DVV) et ensemble, nous totalisons plus de quarante ans d’ancienneté à son siège de Bonn ou au service des projets qu’il organise dans différents pays. Nous pouvons nous prévaloir par conséquent d’une certaine continuité pour ce qui est de l’expérience et de la part que nous prenons dans des innovations que nous ne cessons d’initier (www.iiz-dvv.de).

Sur le plan institutionnel, nous sommes peut-être mieux connus pour la publication de notre revue Éducation des Adultes et Développement (EAD) qui paraît depuis plus de trente ans. Avec environ 20.000 abonnés dans plus de 150 pays, il se peut qu’EAD soit la revue d’éducation des adultes la plus largement diffusée dans le monde. L’un des derniers numéros (62/2004) contient un index qui sera publié en ligne sur notre site Internet. Il montre que presque tous les numéros ont abordé le thème de l’alphabétisation en présentant ses théories, ses pratiques, ses méthodes, ses matériels, et le point de vue de ses planificateurs, fournisseurs et participants, et en ouvrant le débat sur tous ces points.

Exemples et indices

Les lecteurs plus âgés se rappelleront peut-être le débat amorcé par un article de Heribert Hinzen, Jakob Horn, Wolfgang Leumer et Rolf Nieman, intitulé Coopérer ou faire des campagnes pour l’alphabétisation: repoussons les promesses douteuses et occupons-nous des choses praticables (EAD 31/1988, p. 125–130). À cette époque, nous faisions partie tous les quatre du personnel de l’IIZ/DVV à Bonn. On nous avait surnommé «les gamins d’Allemagne» ou la «bande des quatre» en raison des discussions passionnées qu’il nous arrivait d’engager lors des conférences. Nous avions remis en question l’expression «éradication de l’analphabétisme» (ou élimination de l’analphabétisme) et faisions preuve d’un esprit tout aussi critique à l’égard des campagnes centralisées. Au contraire, nous pensions qu’au lieu de dire «alphabétisation = ignorance = indignité: une équation erronée » nous demandions des approches plus sensibles, ne laissant aucune place à la stigmatisation et à la discrimination. Plusieurs articles qui suivirent parurent dans des forums de lecteurs d’EAD. Un grand nombre d’entre eux nous soutenaient, tandis que d’autres se demandaient si, sans le vouloir, nous ne sapions pas l’alliance pour une «croisade de l’alphabétisation» bien nécessaire. Aujourd’hui, près de vingt-cinq ans plus tard, nous sommes certains d’une seule chose: malgré les «stratégies d’éradication», le nombre des adultes illettrés n’a pas diminué.

Ce débat eut une autre retombée sur notre travail: nous suivîmes deux idées. L’une consistait à intégrer des activités d’alphabétisation dans le plus de projets possibles en partant du principe que l’alphabétisation (en tant que partie intégrante de l’éducation) est un droit humain, et à de nombreux points de vue un point de départ pour étendre son éducation – nous savons d’ailleurs combien l’alphabétisation est importante dans l’éducation de base (Torres, 2003). L’autre idée concernait le fait que nous savons tous qu’un grand nombre de gens dans le monde entier devaient par le passé réussir à vivre sans être alphabétisés, et que c’est encore le cas aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’une minorité puisque près d’un milliard de personnes doivent encore survivre sans avoir la possibilité de s’alphabétiser et de rester alphabétisées, ou ne disposent même d’aucun accès à l’alphabétisation.

Au milieu des années quatre-vingt, la Peoples Educational Association of Sierra Leone (PEA – Association d’éducation du peuple de Sierra Leone) lança un projet baptisé Histoires et chansons en collaboration avec l’IIZ/DVV (Fisching, 1987). Ce projet cherchait à mettre à profit la richesse de la littérature orale de nombreuses ethnies du pays pour favoriser l’alphabétisation du point de vue culturel. Des centaines d’histoires, de chansons, de devinettes, de proverbes et de fables dans une dizaine de langues furent effectivement recueillis. Un grand nombre d’entre eux furent transcrits, traduits, édités et publiés, ce qui permit de produire des matériels de lecture destinés à un environnement fragile et à peine alphabétisé. Néanmoins, ceux de nos lecteurs qui connaissent un peu l’histoire récente du Sierra Leone sauront que par rapport aux fournisseurs d’éducation des adultes des années quatre-vingt, ceux d’aujourd’hui doivent presque recommencer à zéro maintenant que la guerre civile est terminée.

La Somalie est également l’un des pays où l’IIZ/DVV a opéré de grands investissements pendant plus d’une décennie par l’intermédiaire du Centre national d’éducation des adultes. La formation des éducateurs et des organisateurs de classes et de centres d’alphabétisation, la préparation d’abécédaires, de matériels de lecture et de posters, leur impression et leur diffusion dans des zones rurales à faible densité de population comptaient parmi les éléments principaux du projet.

Là aussi, quand les troubles de la guerre auront un jour cessé, de nouvelles tentatives d’alphabétisation devront être entreprises, peutêtre en collaboration avec notre institut.

Alphabétisation et moyens d’existence

Il serait facile de présenter beaucoup plus d’exemples illustrant les interventions passées et présentes de notre institut aux quatre coins du globe dans le domaine de l’alphabétisation. Nos partenaires les apprécient, et les acteurs mondiaux du développement les reconnaissent, eux qui ont besoin de sonder la pertinence de l’éducation et de l’alphabétisation pour la réduction de la pauvreté.

Le Forum mondial de Dakar sur l’éducation pour tous (EPT) qui se tint en 2000 réitéra vivement l’importance de l’alphabétisation dans l’éducation de base. Nous fûmes heureux de faire partie de la délégation allemande et de représenter en son sein la section non gouvernementale (ONG). Les présentations et discussions ne laissèrent aucun doute sur le fait qu’il fallait faire passer l’éducation de base avant tout, que sa qualité et sa quantité devaient être bonnes, et qu’elle devait être organisée et soutenue par les gouvernements respectifs. Toutefois, personne ne déclara à Dakar que des programmes extrascolaires d’alphabétisation, organisés sous d’autres formes par les ONG et les églises méritaient moins de soutien et de reconnaissance, et personne ne prétendit que l’alphabétisation des adultes jeunes ou plus âgés avait moins de valeur. Les participants s’engagèrent même à «améliorer de 50 % le pourcentage des adultes alphabétisés, en particulier celui des femmes, d’ici 2015.» Nous allons toutefois pouvoir constater que l’éducation de base dispensée dans les écoles publiques occupe le devant de la scène, ce qui a conduit différents collègues à l’esprit critique à se demander si l’EPT était faite pour tout le monde, «sauf pour les adultes».

En tant qu’institut, nous n’avons pas réfléchi deux fois lorsque la section de développement humain pour la région Africaine de la Banque mondiale nous demanda si nous avions envie de coordonner une étude intitulée Skills and Literacy Training for Better Livelihoods (Oxenham, 2002 – Formation professionnelle et alphabétisation pour améliorer les moyens d’existence). Nous y vîmes une chance de faire quelque lumière sur l’alphabétisation et la formation professionnelle, sur ce qui pourrait être abordé en premier et en second, et sur certaines relations de cause à effet. Nous procédâmes en combinant un travail documentaire solide avec un regard nouveau sur les textes officiels et la littérature grise de ces dernières décennies ainsi que sur un certain nombre d’études de cas réalisées dans différents pays d’Afrique de l’Ouest et de l’Est. Comme classification introductive, nous utilisâmes un cadre élaboré par Rogers (1997), dans lequel l’alphabétisation est une condition préalable (à tout); ou l’alphabétisation vient d’abord et la formation ensuite; ou l’apprentissage de moyens d’existence peut conduire à l’alphabétisation; ou l’apprentissage de moyens d’existence et l’alphabétisation sont intégrés; ou les deux sont menés parallèlement, mais séparément.

Le rapport renferme une mine d’informations, précautionneusement extraites de documents souvent déjà poussiéreux qui se trouvaient dans les archives de nombreuses organisations qui opéraient dans ce secteur ou qui lui fournissaient un soutien financier. Dans le récapitulatif des points importants, dix-sept résultats de l’étude sont présentés. Parmi eux: les moyens d’existence d’abord, l’alphabétisation semble mieux réussir, les ONG semblent faire preuve de plus de souplesse dans leur respect des besoins locaux, les projets des ONG qui intègrent développement et alphabétisation paraissent être plus efficaces. En outre, il contient dix recommandations à l’intention des politiques sur la formation professionnelle, l’éducation et l’alphabétisation.

Avant de passer à une présentation un peu plus longue de nos activités d’alphabétisation financées par la Banque mondiale en Guinée dans le cadre de l’EPT, nous souhaitons ajouter un exemple pour illustrer le travail de notre confédération en Allemagne.

Alphabétisation des adultes en Allemagne

Une chose devrait toujours être claire: dans la même mesure qu’elle soutient l’éducation et le développement des adultes par le biais d’une coopération internationale, la Confédération pour l’éducation des adultes (DVV) est l’organe allemand qui regroupe les seize associations régionales ou nationales qui englobent les mille universités populaires (Volkshochschulen = VHS). Ainsi, la DVV est en premier lieu une association professionnelle qui fournit son appui à l’éducation des adultes en Allemagne.

Toutefois, quel rapport y a-t-il entre des activités d’alphabétisation et un pays où la scolarité obligatoire a été décrétée il y a plus de cent ans. Comment se fait-il qu’il puisse y avoir là-bas environ quatre millions d’analphabètes fonctionnels (adultes avec de grosses lacunes en lecture, en écriture et en arithmétique), un chiffre actuellement utilisé dans des spots télévisés pour montrer la gravité du problème?

Quelques chiffres approximatifs, rapidement donnés aideront peut-être à répondre en partie à cette question: l’Allemagne a une population d’environ 80 millions d’habitants. Quelque huit millions d’élèves sont scolarisés dans différents types d’écoles. Chaque année, en gros 800 000 d’entre eux achèvent leur scolarité. Ils sont approximativement 80 000 à quitter l’école sans avoir passé de diplôme de fin de scolarité qui pourrait leur ouvrir les portes d’un établissement d’enseignement supérieur ou d’une formation professionnelle. En dix ans, si l’on tient compte de certains effets cumulatifs, on obtient un chiffre qui approche le million, soit un total de 4 millions pour les quarante dernières années. D’un autre côté aucun système n’est en mesure d’offrir des cours d’alphabétisation ou des formations de la seconde chance à si vaste échelle, malgré tous les efforts des universités populaires et autres centres d’éducation des adultes.

Le débat sur les analphabètes fonctionnels dans les pays industrialisés est en outre influencé par les vives discussions entre les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) qui cherchent à savoir si des élèves de quinze ans maîtrisent suffisamment la lecture, l’écriture et le calcul selon les critères de l’étude comparative PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves). À la suite de sa parution, bon nombre de gens ont avancé que la qualité de l’apprentissage à l’école ne suffisait pas pour apprendre tout au long de la vie.

Conjointement avec l’Association fédérale pour l’alphabétisation, la DVV dirige actuellement le projet APOLL (un portail d’alphabétisation en ligne) financé par le ministère fédéral de l’Éducation et des Sciences. Il a pour but d’ouvrir aux analphabètes fonctionnels un univers éducatif sur Internet et vise à créer une plate-forme d’apprentissage par l’intermédiaire de la toile. Il permet aux apprenants potentiels d’utiliser un moyen de s’éduquer au moment et au rythme qui leur conviennent le mieux. Il doit leur offrir des matériels d’apprentissage basés sur des situations réelles, par exemple acheter un ticket de train, procéder à des transactions bancaires ou lire le journal qui a été spécialement conçu pour eux. Des tuteurs guident les participants et commentent les résultats des exercices. Il existe un fort potentiel de participation, et il reste de l’espoir pour ceux qui préfèrent ce type d’apprentissage plus personnalisé (Fiebig 2004; www.apoll-online. de).

Alphabétisation en Guinée dans le cadre de l’EPT – Conakry

L’IIZ/DVV opère en Guinée depuis 1993, année où elle entreprit d’y appuyer le projet d’une ONG. En 1999, nous inaugurâmes notre bureau de projets et nous entretenons depuis des partenariats avec une dizaine d’ONG et avec le Service national d’alphabétisation (SNA). Notre mission consiste à contribuer efficacement à réduire la pauvreté grâce à des projets d’éducation de base des adultes et d’éducation civique ainsi que par la formation initiale et continue de personnel dans ce secteur. Les partenaires à la base, en d’autres termes les apprenants, sont en grande majorité des paysans et paysannes organisés au sein de groupes d’entraide. Le développement organisationnel de ces associations va de pair avec les activités d’éducation de base ou d’alphabétisation des adultes.

Depuis 2002, beaucoup d’argent a été investi dans la création de capacités chez les partenaires et dans le développement d’approches efficaces, ce qui a été précédé et s’est accompagné d’études, d’évaluations des projets et d’échanges d’expériences avec des institutions au Sénégal, au Mali et au Burkina Faso (Centre Djoliba, 2004). Une des modifications apportées aux approches concernait par exemple la durée des projets en partenariat. En 2003, nous passâmes de projets prévus sur un an à des projets sur trois ans, une condition préalable nous semblait-il si nous voulions disposer d’une durée raisonnable pour un apprentissage durable et axé sur le développement. Examinons maintenant de plus près les pratiques d’alphabétisation couramment usitées en Guinée.

Pratiques courantes

Lorsque l’on parle d’activités d’alphabétisation, il convient de réaliser que pratiquement tous les programmes de développement menés en Guinée prétendent intégrer l’alphabétisation dans l’enseignement de moyens de subsistance/l’apprentissage de moyens d’existence, que ce soit dans le cadre de programmes d’aide au développement (Banque mondiale, UNICEF, UE, FIDA, FAO, FAD, GTZ) ou de projets d’ONG à plus petite échelle. On s’est aperçu dans un certain nombre de cas que l’alphabétisation était le chaînon qui manquait pour réaliser d’autres objectifs de développement. Ceci sert un but tout à fait pratique puisque les objectifs de ces projets ne peuvent être réalisés sans un certain niveau de connaissances en arithmétique, en lecture et en écriture.

Dans la plupart des cas, l’organisation bailleresse passe un contrat avec des ONG qu’elle charge de mener les activités d’alphabétisation. Ces ONG disposent ainsi d’importants moyens externes de financement, mais n’ont que peu d’influence sur les programmes. Les organisations d’aide du Nord comme l’IIZ/DVV appuient aussi le développement de projets au sein des ONG. Dans le cadre de ces projets, les ONG s’adressent à des groupes d’entraide organisés et s’efforcent de les aider à se développer au plan organisationnel.

Afin d’analyser les pratiques courantes en 2002, l’antenne de l’IIZ/ DVV en Guinée invita ses partenaires ainsi que l’ONG ENDA-Graf, la Coordination nationale des opérateurs en alphabétisation au Sénégal (CNOAS) et GTZ-Alphafemmes du Sénégal. La réunion permit d’identifier non seulement les possibilités et les bonnes pratiques, mais aussi les contraintes imposées par les activités en cours. Un atelier organisé à la suite de cela reprit les résultats de la première réunion et formula l’ébauche d’un document sur une stratégie d’alphabétisation harmonisée en Guinée.

Les participants s’accordèrent aisément à dire que l’alphabétisation est l’instrument qui permet d’améliorer les moyens d’existence et que c’est un facteur d’intensification du développement participatif local. C’est ce que nous appelons l’alphabétisation intégrée. Ainsi, l’alphabétisation doit être intégrée dans une approche qui appuie l’entraide et le développement communautaire. Pour être efficace, une telle approche favorable à l’entraide doit tenir compte des éléments essentiels suivants: autogestion par la collectivité, autofinancement, instruments de surveillance/d’évaluation adaptés, validation par la politique nationale d’alphabétisation. Ces caractéristiques ont un dénominateur commun: favoriser une entraide viable qui se traduit par le désengagement progressif du soutien externe, c’est-à-dire par une appropriation croissante des projets par les acteurs locaux. Certaines ONG essayent d’œuvrer en direction d’une approche intégrée de l’alphabétisation. Les mesures généralement adoptées dans ces cas-là sont les suivantes: soutien au groupe d’entraide et à son développement pour favoriser l’auto-organisation, soutien aux centres d’alphabétisation déjà en service, formation relatives aux compétences d’animation et, parfois, soutien à des activités génératrices de revenus, destinées plus tard à financer des activités d’alphabétisation en cours pour d’autres membres de la collectivité.

Toutes les organisations qui se consacrent à l’alphabétisation prétendent avoir une démarche fonctionnelle, reposant sur les besoins des apprenants et créant et consolidant des capacités locales. Si nous considérons que cette affirmation est une vision, nous pouvons constater, qu’en Guinée, toutes les ONG la partagent. Toutefois, l’analyse que nous avons réalisée conjointement nous a d’abord montré un grand nombre de faiblesses.

Les programmes d’alphabétisation dirigés par des ONG locales sont soumis aux principales contraintes suivantes:

 
  • d’un côté, le manque de coordination et de consultations entre les ONG et le Service national d’alphabétisation (SNA) et de l’autre entre les ONG elles-mêmes

  • formation insuffisante des instructeurs/animateurs

  • diversité des méthodes et des approches qui négligent les besoins des apprenants

  • confusion en ce qui concerne la terminologie

  • utilisation peu efficace des ressources humaines et financières

  • études insuffisantes sur le caractère profitable et la faisabilité des activités génératrices de revenus

  • formation, surveillance et conseils insuffisants en ce qui concerne les activités génératrices de revenus

  • sous-estimation des coûts de l’alphabétisation intégrée

  • manque de capacités externes permettant de procéder à des évaluations

 

Dans un autre ordre d’idées: comment la situation sur le terrain se présente-t-elle en ce qui concerne la planification?

  • Sauf dans le cas de quelques ONG, aucune évaluation des nécessités concernant la démarche à emprunter, que ce soit dû aux compétences insuffisantes ou au manque de moyens financiers. Les programmes présentent par conséquent peu d’intérêt. 

  • Pas de négociations entres les bailleurs de fonds/ONG et les bénéficiaires.

 

 
  • Dominance des bailleurs de fonds dans la conception des projets.

  • Absence de systèmes fonctionnels d’épargne et de crédit tels que les Associations de services financiers (ASF).

  • Faiblesses conceptuelles au niveau des activités génératrices de revenus devant servir au moment opportun à financer les coûts de l’alphabétisation.

 

La situation sur le terrain: conception de matériels pédagogiques d’alphabétisation et de postalphabétisation

 
  • Prolifération de la production de matériels ayant le même contenu, mais présentant de grandes différences au niveau de la qualité.

  • Contenus inappropriés.

  • Mauvaises compétences méthodologiques.

  • Mauvaise articulation des questions relatives au quotidien.

  • Stagnation au niveau de la postalphabétisation – manque d’expérience pratique dans ce domaine.

  • Consultations insuffisantes avec le Service national d’alphabétisation en ce qui concerne les textes et la qualité.

 

La situation sur le terrain: participation au niveau local

 
  • Au niveau local, la participation en termes de ressources humaines et d’achat de fournitures individuelles est possible. Toutefois, 95 % des appuis financiers proviennent de ressources externes.

  • L’alphabétisation intégrée se limite à la formation d’animateurs locaux et à l’aide fournie par la communauté pour trouver un centre d’alphabétisation.

  • Création limitée de capacités en ressources humaines au niveau local.

  • Les contrats sont seulement passés à deux niveaux: animateurs/ ONG et bailleurs/ONG.

  • Absence de mesures visant une appropriation des projets au niveau local.

  • Pas d’appropriation et manque de viabilité dans les centres d’alphabétisation.

  • Manque de synergies avec d’autres activités de développement.

 

D’une manière générale, on peut dire qu’en 2002, en Guinée, aucune structure d’organisation de l’alphabétisation ne réunissait les conditions idéales permettant une appropriation au niveau local et un désengagement des organismes d’aide.

Contre ces idées et considérations – quelles sont les principales hypothèses relatives à la réussite de l’alphabétisation?

La nécessité de disposer d’une stratégie fonctionnelle de désengagement des acteurs externes, les ONG et les bailleurs de fonds, constitue un grand défi quand on opte pour une approche reposant sur l’entraide. Nous avons identifié les principes suivants, nécessaires à la réussite de l’alphabétisation:

1. évaluation des besoins participatifs avant de planifier l’activité – les besoins en alphabétisation doivent être formulés par le groupe cible, de préférence par des apprenants organisés en groupes d’entraide
2. identification du rôle de l’alphabétisation dans le contexte de développement et validation par la collectivité
3. prises de décisions participatives concernant les éléments suivants de l’activité: langue, durée, période, responsabilités des gens, matériels et apports financiers
4. suivre une stratégie d’autogestion
5. suivre une stratégie de participation financière et d’autofinancement (ex.: activités génératrices de revenus, suffisamment rentables pour contribuer et, ultérieurement, couvrir le financement local de l’activité d’alphabétisation et/ou créations d’associations de services financiers, c.-à-d. d’un système auto-organisé d’épargne/ de crédit)
6. appropriation et responsabilité à tous les niveaux par la contractualisation entre tous les acteurs (ce qui inclut les administrations municipales et les services techniques gouvernementaux compétents)
7. possibilités d’améliorer les compétences de l’animateur et du personnel des ONG
8. lobbying constant/promotion de l’alphabétisation, au niveau local pour commencer
9. utilisation d’instruments adaptés de surveillance, de conseils et d’évaluation à tous les niveaux (de l’auto-évaluation à l’évaluation externe)

Pour que les structures de soutien se désengagent progressivement et que les acteurs se consacrent largement à la durabilité des projets, il est essentiel que les intervenants, à savoir les apprenants, la collectivité, l’ONG, le Service national d’alphabétisation et l’organisation donatrice, partagent les mêmes points de vue. Vous trouverez ci-dessous des explications à ce sujet.

 
  • Un apprenant qui sait lire, écrire et calculer et qui peut en particulier mettre ces connaissances en pratique pour son bien-être économique, social et culturel.

  • Au bout du compte, c’est la communauté qui permet de créer un environnement alphabétisé. Il ne faut pas se borner à focaliser les efforts sur le premier groupe d’apprenants, il faut impliquer aussi d’autres membres de la collectivité, y compris les membres du conseil communal.

  • L’ONG satisfaite par (i) sa réussite à se désengager sans problèmes pour travailler avec d’autres communautés, (ii) la contribution des intervenants au développement de la communauté, (iii) la bonne utilisation des ressources mises à leur disposition.

  • Le Service national d’alphabétisation, avec son infrastructure nationale et son personnel, doit à terme remplir son rôle en matière de surveillance et d’orientation politique, ce qui permettra d’inscrire les interventions locales dans la politique nationale d’alphabétisation et de tirer profit des expériences acquises.

  • Un bailleur de fonds dont les ressources sont déployées efficacement et durablement pour améliorer les conditions de vie des communautés.

 

Le Programme d’éducation pour tous (EPT) – le domaine de l’alphabétisation

En 2003, cinq organisations internationales et une organisation nationale furent invitées à présenter des offres pour la création d’une agence d’exécution du programme d’EPT organisé par le gouvernement guinéen. L’EPT est financée au moyen d’un crédit octroyé par l’AID/la Banque mondiale. La mission de l’agence consiste à gérer les fonds attribués à l’alphabétisation dans la première phase pilote s’étalant de 2004 à 2006. Cette approche faisant appel à un partenariat public-privé repose sur le modèle sénégalais dit du «faire-faire». Grâce à l’orientation conceptuelle que nous avons déjà esquissée, l’IIZ/DVV remporta cet appel d’offres et créa en février 2004 l’Agence EPT.

Les trois réunions qui ont eu lieu jusqu’à présent (à l’occasion desquelles des représentants de divers organismes gouvernementaux, deux délégués d’ONG et le coordinateur de l’Agence EPT se réunirent) ont aboutit sur la signature de contrats avec vingt-et-une ONG locales ou nationales qui vont maintenant pouvoir mettre en place leurs propres projets d’alphabétisation, l’accent étant mis ici sur la participation des femmes. Les premières réunions avec les représentants de ces ONG révélèrent un manque d’aptitude à conceptualiser et surveiller les projets, à former le personnel, à élaborer des matériels d’apprentissage et à mettre en place des pratiques comptables professionnelles. Le défi fut immédiatement relevé: l’IIZ/DVV et son agence entreprirent d’immenses efforts pour organiser des séminaires de formation afin d’aborder un certain nombre de questions comme le concept de l’alphabétisation intégrée, le développement et l’utilisation d’instruments de surveillance adaptés, la gestion des fonds alloués aux ONG.

À un autre niveau, le comité de sélection des projets fut confronté en 2004 aux faiblesses et au manque d’expérience de plusieurs des structures qu’il avait choisies. Il prit alors une décision stratégique importante: à l’avenir seuls seront acceptés les candidats opérant au minimum depuis trois ans et disposant de deux ans d’expérience dans le domaine de l’alphabétisation. Les candidats devront prouver leur statut d’ONG nationale. Cette orientation diverge du modèle sénégalais du «faire-faire», où des centaines de groupes opérant au niveau local ont obtenu des contrats. En Guinée, nous voulons nous efforcer de promouvoir des services de qualité offerts par un nombre limité d’ONG compétentes organisant des programmes d’éducation en partenariat avec des groupes d’entraide dans des communes.

Enquête nationale sur l’alphabétisation

En général, la base d’informations des ONG est mal établie, les instruments et approches de la surveillance sont mal développés et, par conséquent, la gestion de l’information est mauvaise, voire inexistante. Au niveau national, les chiffres du pourcentage d’alphabétisation dans le pays ne sont pas vérifiables et diffèrent selon les sources. Afin de se donner une base d’informations fiables et reconnues officiellement, l’IIZ/DVV a mené dans tout le pays une enquête de juin à août 2004. Les recherches ont été effectuées par des membres de huit ONG nationales qui avaient d’abord été formés pour cela et qui furent étroitement supervisés par l’IIZ/DVV. Ils se penchèrent sur les projets d’alphabétisation réalisés entre 1984 et 2004, sur les types de programmes, les niveaux de participation, l’élaboration de matériels, les accords institutionnels pour la création de programmes, etc. Sur ces vingt ans, 3001 centres d’alphabétisation ont opéré pendant la durée d’au moins une campagne/un an. 105 818 apprenants ont participé à ces programmes, à raison de 59 % de femmes et de 41 % d’hommes.

Aujourd’hui, nous pouvons tabler sur un pourcentage d’analphabétisme de 80,67 % en Guinée.

Les disparités régionales furent répertoriées, par exemple le fait que près de 20 % des 303 communes guinéennes n’avaient jamais ou rarement bénéficié de mesures d’alphabétisation. On y trouve de véritables poches d’analphabétisme. La durée des programmes d’alphabétisation varie de un an à deux ans et sept mois, la durée moyenne pour le pays s’élevant à un an et huit mois. Toutefois, la durée ne correspond pas forcément à un nombre élevé d’heures de cours qui varie de 126 à 338,98 heures. Étant donné que le minimum devrait s’élever à 500 heures réparties sur deux ou trois ans, la moyenne nationale de 246,25 heures ne peut suffire pour passer de la phase d’alphabétisation de base à celle de postalphabétisation qui débouche sur la création d’un environnement alphabétisé. Elle correspond à un pourcentage de 61 % d’apprenants qui ne dépassent pas le niveau de l’alphabétisation de base. Seuls 15 % des apprenants parviennent à lire, à écrire et à calculer couramment.

Les instruments de gestion tels les emplois du temps et les fiches de préparation pour les instructeurs sont largement utilisés, mais il n’existe pratiquement pas de plans de formation et de suivi des progrès des apprenants. Dans 54,61 % des centres, on rencontre un comité de gestion, composé toutefois majoritairement de participants aux cours, mais duquel d’autres membres de la collectivité qui feraient office de conseillers locaux sont absents.

En général, les matériels d’apprentissage sont produits par les ONG, 98 % des ressources étant destinées à l’alphabétisation de base. Jusqu’à présent, seules 2 % des ressources ont été investies dans l’élaboration de matériels de postalphabétisation, tandis que le débat conceptuel sur l’«environnement alphabétisé» a à peine été amorcé.

Les 3001 centres répertoriés ont recours à 351 animateurs. Parmi eux, 68 % ne sont pas qualifiés pour enseigner au-delà de la phase de postalphabétisation.

Cette étude a permis au Service national d’alphabétisation et à l’IIZ/ DVV de disposer d’une analyse précieuse de la situation et d’une base d’informations au niveau national, et de se faire une idée des défis qui se posent actuellement en Guinée pour promouvoir une alphabétisation intégrée dans le développement. L’EPT offrira dans les années qui viennent une occasion très propice d’atteindre un nombre sans cesse croissant d’adultes analphabètes: comme l’enquête l’a révélé, seuls 105 818 personnes ont participé à des projets d’alphabétisation entre 1984 et 2004, alors que les activités d’EPT sélectionnées durant les six premiers mois après le lancement du programme en 2004 ont déjà attiré environ 10 000 apprenants (l’étude complète sera disponible sur www.iiz-dvv.de à partir de fin octobre 2004).

Étant donné les obstacles rencontrés par l’EPT, mais compte tenu des possibilités qu’elle offre et de l’apport de fonds propres à l’IIZ/ DVV, nous sommes convaincus que pour réussir dans les années qui viennent nous devrons poursuivre avec rigueur la mise en place de la stratégie qui a été définie.

Références

Éducation des adultes et développement (EAD), revue semestrielle sur l’éducation des adultes en Afrique, en Asie, et en Amérique latine qui paraît depuis 1973. Bonn: IIZ/DVV.
Centre Djoliba + IIZ/DVV: Les pratiques de formation pour le renforcement des processus de décentralisation en Afrique de l’Ouest: cas du Burkina Faso, de la Guinée, du Mali et du Sénégal» rapport d’un atelier du 23–27 septembre 2003 à Bamako / Mali, www.iiz-dvv.de – actualités.
Christian Fiebig (2004) Alphabétisation en ligne: apprendre à écrire sur Internet. EAD 61: 73–78.
Heribert Hinzen, Frederick Bobor James, Jim Martin Sorie, Sheikh Ahmed Tejan Tamu Eds. (1987) Fishing in Rivers of Sierra Leone: Oral Literature. Freetown: PEA.
IIZ/DVV Guinée (2004): Étude de référence sur l’alphabétisation et l’éducation non formelle en Guinée. Conakry: Agence EPT + IIZ/DVV.
John Oxenham, Abdoul Hamid Diallo, Anne Ruhweza Katahoire, Anna Petkova-Mwangi, Oumar Sall (2002) Skills and Literacy Training for Better Livelihoods: A Review of Approaches and Experiences. Washington: Banque mondiale, région Afrique.
Alan Rogers (1997) Women, Literacy, Income Generation. Reading: Education for Development.
Rosa María Torres (2003) Apprentissage tout au long de la vie. Une relance et des chances nouvelles pour l’Apprentissage et l’Éducation de Base des Adultes (AEBA) dans les Pays du Sud. Supplément EAD 60.

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