Marcela Hernandez

Depuis trois ans, le REPEM et le CIEA organisent en Uruguay des Semaines mondiales de l'action dans le cadre de la Campagne mondiale pour l'éducation. La Semaine mondiale de l'action, organisée cette année fin avril, était entièrement placée sous le signe de la lutte contre la pauvreté; son slogan: «Éduquer pour mettre un terme à la pauvreté.» Marcela Hernandez, représentante du REPEM/CIEA rend compte de cette campagne. Elle est responsable de la CIEA pour la campagne mondiale pour l'éducation et assistante au secrétariat général de la CIEA.

La Semaine mondiale d'action 2005 en Uruguay

Le Conseil international pour l'éducation des adultes (CIEA), conjointement avec le REPEM (le Réseau d'éducation populaire des femmes d'Amérique latine et des Caraïbes), l'un de ses membres régionaux, se consacre depuis longtemps à l'éducation pour l'inclusion, afin de promouvoir une citoyenneté active en tenant compte de la dimension du genre. C'est dans ce cadre que les deux organisations ont coordonné diverses activités avec la Campagne mondiale pour l'éducation et qu'elles ont organisé des campagnes et différents types d'actions ayant pour but de promouvoir cette démarche. En Uruguay, le CIEA et le REPEM ont organisé la Semaine mondiale d'action trois ans de suite dans ce sens. Cet événement se déroule chaque année sur l'initiative de la Campagne mondiale pour l'éducation qui l'organise et la coordonne dans le monde entier avec l'aide de tout un ensemble d'ONG, de syndicats d'enseignants et d'activistes de plus de cent pays dans le but de promouvoir le droit à une éducation pour tous gratuite et de bonne qualité.

Cette année, la Semaine a principalement mis l'accent sur la pauvreté. Son slogan, «Éduquer pour mettre un terme à la pauvreté», a permis d'approcher les responsables du nouveau gouvernement de gauche, au pouvoir en Uruguay depuis le 1er mars 2005, à un moment où ils étaient sur le point de mettre en place un plan d'urgence pour s'attaquer aux besoins les plus pressants des pauvres et promouvoir l'inclusion sociale. L'ouverture d'esprit et la volonté politique du nouveau gouvernement ont permis au REPEM et au CIEA, en tant qu'organisations de la société civile, d'opérer indépendamment tout en coordonnant leurs activités avec lui sur des questions politiques et sociales aux niveaux local et municipal. Ainsi disposaient-elles d'un cadre parfait pour organiser la campagne.

À cette occasion, des silhouettes en carton furent fabriquées. Elles symbolisaient les gens qui n'achèvent pas leur éducation de base. Leurs différents parcours étaient relatés sur ces silhouettes qui furent ensuite présentées à des responsables du gouvernement auxquels il fut demandé de signer une promesse les engageant à intervenir de manière à «envoyer ces gens à l'école».

Les principaux objectifs de la campagne

  • Mieux sensibiliser les gens à la situation de l'éducation en Uruguay et montrer le rapport entre l'éducation et la pauvreté qui touche environ un tiers de la population du pays (l'Uruguay compte trois millions et demi d'habitants), les femmes et les filles en étant les principales victimes. L'éducation est à la fois la cause et la conséquence de cette pauvreté.
  • Amener le gouvernement et les collectivités locales à s'engager à intervenir non seulement en 2005, mais aussi ultérieurement pour permettre à tous les gens d'accéder à une éducation gratuite et de bonne qualité, et pour réaliser la parité des sexes.
  • Sensibiliser à trois niveaux:

    • à celui des responsables du gouvernement et du monde politique;
    • à celui des intervenants de l'éducation (par l'intermédiaire de centres de formation des enseignants, d'écoles urbaines et rurales, d'établissements d'enseignement secondaire, etc.);
    • à celui des organisations et réseaux de la société civile (ex.: syndicats d'enseignants, réseaux de femmes dans les zones rurales, groupes de descendants d'Africains, etc.) pour qu'ils reconnaissent l'importance, particulièrement pour les femmes, de l'éducation et de l'alphabétisation en tant qu'outils permettant de rompre avec le cercle vicieux de la maladie, de la faim et de la pauvreté, et comme droits leur donnant les moyens d'exercer d'autres droits tels les droits sociaux, économiques, culturels et sexuels, mais aussi ceux liés à la question du genre.

Les impacts de la campagne

Le succès de la Semaine mondiale d'action en Uruguay réside dans le fait qu'elle a littéralement secoué les leaders sociaux et politiques, et qu'elle a particulièrement favorisé un processus de sensibilisation et de reconnaissance au niveau national en ce qui concerne les conditions et la situation de l'éducation dans un pays dont la population, avec des indicateurs de 94 %, a toujours été considérée comme hautement éduquée. Ceci montre en fait que l'accès au système d'éducation uruguayen et sa capacité de couverture ne font que masquer les problèmes de rupture de scolarité et la non-conformité avec le mandat constitutionnel concernant les dix ans de scolarité de base obligatoire.

Les activités de la campagne furent principalement menées dans des écoles, avec des enfants. Ces derniers citèrent toutefois des exemples de jeunes et d'adultes illettrés qui, ayant été dans l'impossibilité de terminer leur scolarité, étaient touchés par la pauvreté, le chômage, et la maladie, et qui éprouvaient de grandes difficultés à s'intégrer dans la société. Outre les enfants, un groupe d'alphabétisation appartenant à une ONG participa à ces activités. L'objectif de ce groupe est d'aider des jeunes et des adultes en rupture de scolarité depuis leur enfance à réintégrer le système d'éducation. Des histoires relatées sur les silhouettes en carton se détachent sept raisons qui forcent les enfants et les jeunes à abandonner l'école:

  • entrée précoce/durant l'enfance dans le monde du travail;
  • problèmes familiaux (mauvais traitements infligés aux enfants, enfants chargés de soigner des membres de leurs familles, grossesses précoces, décès de parents, chômage des parents);
  • problèmes économiques (pas de vêtements, pas de chaussures, manque de moyens pour payer les fournitures scolaires);
  • absence de moyens de transport (en particulier dans les campagnes).

Soixante pour cent des histoires relatées sur les silhouettes en carton concernaient des filles et des femmes. Ceci montre clairement qu'elles font partie des groupes de population les plus touchés, et si nous voulons mettre un terme à la pauvreté, nous devons d'abord nous attaquer à la question du genre car il est bien connu qu'améliorer le niveau d'instruction des filles a un impact favorable non seulement sur la croissance économique, mais aussi sur la mortalité infantile, la nutrition et la prévention du SIDA.

Nous devons donner la possibilité à tous les gens de terminer leur scolarité (et non nous contenter de leur permettre d'y accéder) en nous attaquant aux causes principales des abandons et en promouvant une éducation de qualité. C'est pour cette raison que nous défendons le droit à l'apprentissage tout au long de la vie et à l'éducation pour l'inclusion de tous. D'ailleurs, cette campagne nous permet de confirmer une fois de plus ce qui ressort des débats conceptuels sur l'intersectionnalité et les formes multiples que revêt la discrimination, à savoir que la pauvreté est étroitement liée au genre, à la race et à toutes les formes de discrimination. Ceci montre que les politiques publiques et sociales doivent être axées sur différentes questions en même temps si nous voulons mettre fin à la pauvreté et offrir à tous des services publics de qualité.

Durant la Semaine mondiale d'action, nous sommes restés fidèles à nos objectifs, qui visent à sensibiliser et à provoquer. En outre, nous sommes aussi parvenus à tirer profit de notre intervention à laquelle ont suivi plusieurs actions organisées par le CIEA et le REPEM ainsi que par d'autres organisations qui s'étaient largement engagées dans la campagne. En chiffres, et en tenant compte du fait que la population de l'Uruguay compte trois millions et demi d'habitants, nous pouvons faire état des résultats suivants:

  • plus de mille silhouettes découpées
  • environ soixante-dix promesses signées par des responsables des pouvoirs publics
  • participation de onze provinces/départements sur dix-neuf
  • participation de plus de cent organisations et écoles

Nous vous présentons ci-dessous quelques exemples d'activités qui nous ont permis après la campagne «d'entretenir la flamme».

  1. Exposition: «Voices Urging for Action» (des voix qui exhortent à l'action).

Avec le soutien du président de la Chambre des représentants, nous avons réussi à organiser une exposition qui réunissait un certain nombre de silhouettes en carton présentées lors de la Semaine mondiale d'action ainsi que des témoignages recueillis à cette occasion. L'exposition s'est déroulée en juin dans les locaux du parlement. Elle est ensuite partie en tournée dans tout le pays.

  1. Notre participation à des actions de mobilisation menées au niveau mondial

Les silhouettes en carton ont été envoyées au sommet du G8 en Écosse pour exhorter les chefs d'États à prendre des mesures. Récemment, elles ont été expédiées au Sommet du millénaire qui s'est tenu à New York.

  1. Coordination des actions avec notre gouvernement

Il est primordial de noter que nous nous sommes mis d'accord avec le ministère du Développement social et le ministère de l'Éducation et de la Culture du gouvernement uruguayen pour coordonner les activités entamées à la suite de la Semaine mondiale d'action. L'idée consiste à mettre sur pied un projet visant à mener des actions dans le domaine de l'éducation des adultes dans le but de promouvoir l'inclusion sociale. Ce projet vise à créer trois types de centres dans les domaines suivants: alphabétisation technologique, formation de bénévoles pour le plan d'urgence (contre la pauvreté) et formation de promoteurs socioculturels.

  1. Enquête et concours

La Semaine mondiale d'action a inspiré un groupe de femmes artisans d'une région rurale, qui ont conçu, à l'école où elles vont, une enquête qu'elles ont menée auprès de leurs familles et voisins. Cette enquête porte sur les adultes qui ne sont pas allés jusqu'au bout de la scolarité. En classe, elles ont organisé des discussions autour des informations recueillies qu'elles ont analysées dans le but de déterminer les causes possibles à cette situation ainsi que d'éventuelles solutions pour y remédier. En outre, ces informations ont été enregistrées à l'école sous forme de statistiques. À la suite de cela, chaque classe a fabriqué une silhouette en carton, créée à partir des histoires des gens auprès desquels l'enquête avait été menée, et un concours a été organisé.