Isaac Adekeye Abiona

L'auteur a choisi deux fables pour illustrer que le développement communautaire ne peut porter ses fruits que si tous les membres de la communauté y participent et si chacun met à sa disposition ses aptitudes et compétences. Le Dr Isaac Adekeye Abiona enseigne et mène des recherches sur le développement communautaire à l'université d'Ibadan au Nigeria. Il s'intéresse à la participation des populations à la base au processus de développement.

Enseignements du royaume des animaux: une approche de la mobilisation communautaire et de la participation des citoyens au développement de la communauté

Mobilisation et développement communautaire

La mobilisation en faveur du développement communautaire revient à entamer un processus par lequel on prépare les gens au changement à des niveaux psychologique, mental et attitudinal. Il s'agit d'un mouvement destiné à les galvaniser de manière à les pousser à agir dans le sens du développement. Mobiliser les gens est essentiel pour leur faire adopter la bonne attitude à l'égard des programmes de développement. Cette démarche donne à la communauté les moyens d'utiliser efficacement les ressources humaines et matérielles dont elle dispose.

La mobilisation suppose que l'on regroupe les ressources disponibles dans une communauté pour les mettre au service du développement. Ceci encourage les gens à se montrer prêts à participer au développement communautaire. Une fois mobilisés, ils s'impliquent tant dans la planification et la mise en œuvre des programmes que dans leur surveillance et leur évaluation. Pour mobiliser les gens, il convient de recourir à l'intérêt qu'ils portent à leurs propres affaires, ceci à différentes fins: amélioration des services de santé, de la productivité économique, de l'alphabétisation, du développement physique, etc.

La participation des citoyens signifie que les gens prennent part activement et librement aux débats et décisions qui se répercutent sur leur bien-être. Dans ce processus, les gens identifient les ressources qui existent dans leur communauté et en planifient l'utilisation pour le bien de tous ses membres.

La mobilisation s'étend à tous les groupes de la communauté. Tous ses membres et organisations font office de dépositaires d'enjeux assurant la participation des gens au développement communautaire. Les problèmes identifiés ici incluent la pauvreté, la santé, le logement et l'analphabétisme.

La mobilisation donne par conséquent conscience aux gens de la responsabilité collective des citoyens de s'appliquer à résoudre leurs propres problèmes. De là émerge un changement d'attitude et de comportement induit par l'acquisition de nouvelles connaissances concernant des problèmes, situations ou tâches spécifiques auxquels les communautés se trouvent confrontées. Ces connaissances incitent les gens à accepter de nouvelles valeurs et des innovations. Ils sont ainsi plus aisément enclins à se mettre au service de la production de biens et de services au profit du développement national.

Les agents de mobilisation sont, entre autres, les suivants: médias (radio, télévision, presse, etc.), organisations religieuses, écoles, organismes de la jeunesse, clubs de loisirs, etc. Pour assurer une diffusion adéquate de l'information à la base, il conviendrait d'utiliser la langue locale. Le message devrait être simple et clair, sans ambiguïté, il devrait attirer l'attention des gens et être axé sur la résolution des problèmes. En outre, il faudrait identifier et utiliser les moyens de communication permettant d'atteindre les gens de manière efficace.

Pourquoi apprendre de l'éducation indigène?

L'on a pu observer que dans la plupart des sociétés, particulièrement dans les communautés africaines, les histoires constituaient une stratégie vitale. Leur narration est un excellent outil pour transmettre des valeurs communes, que ce soit en Afrique ou ailleurs. De telles histoires ne sont pas faites uniquement pour distraire; elles contiennent des morales. Un grand nombre d'entre elles sont des fables du royaume des animaux. En les analysant, nous nous apercevons qu'elles ont un rapport avec les actions et le milieu des hommes.

Cet article présente deux de ces histoires auxquelles l'auteur a eu recours en de nombreuses occasions pour mobiliser les communautés afin de les inciter à participer aux programmes de développement communautaire. Elles ont en outre servi à enseigner aux apprenants l'importance de la communication, de l'entraide et de la participation et coopération des citoyens au développement communautaire.

Participation et coopération des citoyens

II était une fois un ruisseau où les animaux venaient s'abreuver. Un jour, tout à coup, il disparut dans une crevasse. Ce jour-là, une fois qu'ils eurent mangé, les animaux ne purent pas trouver d'eau pour se désaltérer. Tous leurs efforts pour trouver un autre ruisseau d'eau potable furent vains. L'eau du seul autre ruisseau était si arrière et toxique qu'aucun animal ne voulait s'en approcher.

Un jour, le roi Lion rassembla les animaux. Cette réunion avait principalement pour but de trouver une solution au besoin de trouver de l'eau. Il croyait que les efforts coopératifs et les idées de ses sujets pourraient résoudre le problème. D'autant que certains animaux s'étaient déjà mis à se plaindre de ses médiocres qualités de dirigeant. Le crieur public, un perroquet, parcourut le royaume jusque dans ses moindres recoins, annonçant la tenue de cette importante réunion. Le réseau de communication était très efficace.

La tâche qui consistait à identifier les besoins amena les animaux à former une communauté. Des animaux de différentes races étaient présents: certains portaient des cornes, d'autres en étaient dépourvus, il y avait aussi des oiseaux, des reptiles et des insectes. Il y avait foule à cette réunion, présidée par le roi Lion.

Les animaux firent de nombreuses suggestions pour trouver une nouvelle source d'eau potable; certains allèrent même jusqu'à proposer de chercher l'origine de la crevasse dans laquelle leur ancien ruisseau avait disparu. D'autres suggérèrent de consulter des sorciers pour transformer l'eau toxique en eau potable. En fin de compte, ils tombèrent d'accord pour creuser un puits à proximité de l'ancien ruisseau.

Le jour dit, tous les animaux se retrouvèrent et se mirent à l'ouvrage pour mener à bien ce projet d'entraide à vocation communautaire. Celui-ci avait été mis en œuvre convenablement, et chacun y participa activement. Tous œuvrèrent dans la mesure de leurs possibilités. On nota toutefois qu'un animal manquait à l'appel. Il s'agissait de la tortue. Tous la connaissaient, et elle passait pour être paresseuse et rusée. Le roi Lion envoya la chercher pour qu'elle se joigne aux autres, mais elle s'y refusa, prétendant qu'elle avait un bras malade. Étant donné qu'elle était connue pour sa roublardise, les animaux ne la crurent pas. Ils décidèrent donc de la punir en lui refusant l'accès à l'eau du puits. Après tout, les communautés prennent des sanctions sociales leur permettant de maintenir l'ordre. Ils allèrent jusqu'à poster un chien de faction devant le puits.

Les animaux burent de l'eau à leur convenance et rentrèrent joyeusement chez eux. Quant au chien, il ne quitta pas son poste, continuant de monter la garde devant le puits. Au cœur de la nuit, la tortue arriva pour se désaltérer. Elle était couverte de calebasses brisées et d'autres objets attachés ensemble et qui faisaient du bruit. À mesure qu'elle avançait, ces objets faisaient un effrayant tintamarre. Elle s'approcha en chantant dans une corne qui rendait sa voix méconnaissable. Voici les paroles de la chanson:

Si un éléphant garde le puits kandu
Si un hippopotame garde le puits kandu
Je les écraserai tous les deux kandu
Je les mettrai dans ma soupe kandu

Le chien ne se le fit pas dire deux fois. Il prit ses jambes à son cou et s'en fut au palais du roi Lion pour lui rapporter l'incident. Le jour suivant, le roi Lion convoqua ses chefs et, plus tard, tous les animaux. Le chien leur raconta ce qu'il avait enduré. Il déclara qu'un monstre, plus puissant que tous les animaux était venu boire de l'eau en chantant d'une voix de tonnerre qui l'avait fait fuir. Les animaux décidèrent de mettre en faction deux sentinelles, plus fortes et plus grandes que le chien. Ils portèrent par conséquent leur choix sur un éléphant et un tigre.

Au cœur de la nuit, la tortue réitéra sa visite au puits. Elle chanta et dansa comme le jour précédent. L'éléphant fut le premier à prendre la fuite. De son côté, le tigre, malgré sa frayeur, jeta un coup d'œil sur ce monstre couvert d'une quantité de choses, avant de pousser un hurlement et de se sauver à toutes jambes.

Cet incident fut lui aussi rapporté aux animaux. À la réunion, ils firent des suggestions et certains d'entre eux affirmèrent qu'aucun monstre ne pouvait être aussi fort que tous les animaux réunis. Finalement, ils acceptèrent les services de Sokoti, un puissant sorcier.

Une fois mis au courant, Sokoti prépara une effigie, qu'il enduisit de colle. Durant la soirée, les animaux étaient déjà partis, il plaça l'effigie à côté du puits. Celle-ci brandissait une énorme massue pour abattre les intrus.

Comme à son habitude, la tortue arriva, chantant plus affreusement que jamais. Elle se dit que les animaux avaient dû prendre la fuite mais fut surprise de l'immobilité de ce garde qui brandissait une massue et restait imperturbable malgré son tintamarre et sa chanson. La tortue l'avertit tout d'abord de ce qu'il risquait à ne pas bouger. L'effigie ignora son avertissement et la tortue se rapprocha d'elle, la frappant de sa main droite qui y resta collée. La tortue lui lança de nouveau un avertissement, lui ordonnant de lâcher sa main droite si elle ne voulait pas qu'elle le frappe de la gauche qui resta de même collée sur l'effigie après qu'elle lui eut asséné un coup. La tortue finit par se mettre en colère et donna deux coups de chacun de ses pieds qui se retrouvèrent eux aussi englués.

Le matin, tous les animaux parurent et trouvèrent la tortue qui n'avait pu se dépêtrer du piège qu'ils lui avaient tendu. Elle se sentit embarrassée et humiliée. La communauté la punit pour n'avoir pas participé au projet de développement et pour avoir essayé de l'abuser. À partir de ce jour-là, elle prit part avec les autres au développement et aux activités communautaires.

Morale n° 1: le développement communautaire signifie que tous les membres de la communauté doivent participer, chacun ayant une contribution à fournir: les jeunes, les anciens, les hommes, les femmes, tous sont concernés par le processus de développement communautaire.

Communication et participation de tous les membres

II y a aussi une histoire qui illustre les souffrances d'une communauté qui avait exclu l'un de ses membres, ne l'invitant pas à participer aux activités de développement. Cette histoire souligne la nécessité d'impliquer tous les citoyens, de quelque condition qu'ils soient, et l'importance pour la communauté de disposer d'un bon réseau de communication.

Au royaume des oiseaux, l'Autruche était reine. Elle convia tous ses congénères à se réunir pour ériger un palais digne de leur souveraine. Cette invitation spéciale fut envoyée à tous les sujets de la reine, sauf à Tintin, le plus délicat et le plus petit de tous les volatiles. Il apprit que la reine avait entrepris un projet collectif auquel tous, lui excepté, avaient été conviés à participer

Le jour dit, tous les oiseaux se présentèrent pour procéder à la construction du palais. Ils avaient apporté différents outils avec eux. Le premier jour, ils réussirent à déblayer le terrain.

Durant la nuit, Tintin s'y rendit et examina ce que ses congénères avaient fait pendant la journée. Tintin possédait les dons de la divination et de la sorcellerie, des pouvoirs secrets dont la plupart des oiseaux n'avaient pas connaissance. Il se mit donc à user de ses sortilèges en chantant ainsi:

La reine Autruche a invite tous les oiseaux a participer  
au projet collectif: Tintin
Mais elle m'a exclu, pensant que je suis inutile: Tintin
Que tous les buissons coupés repoussent: Tintin
Que tous les arbres abattus repoussent: Tintin
Que tous dansent au son de ma musique: Tintin
Et que chacun reste debout: Tintin

Tout le labeur des oiseaux fut annihilé par ces paroles. Tous les buissons et les arbres qui avaient été coupés le matin repoussèrent. La forêt était redevenue aussi épaisse qu'avant et Tintin s'envola comme si de rien n'était.

Le matin suivant, les oiseaux arrivèrent pour poursuivre le travail qu'ils avaient entamé le jour précédent, mais eurent du mal à retrouver l'emplacement du chantier à cause de l'épaisse forêt. C'était incroyable.

Les oiseaux travaillèrent de nouveau une journée entière au terme de laquelle le terrain fut fin prêt pour la construction de l'édifice royal. Tintin s'y rendit de nouveau la nuit, et la forêt obéit à ses ordres. Les oiseaux décidèrent de trouver le responsable. Tintin finit par avouer son crime.

La reine Autruche se mit en colère. Elle lui reprocha le problème qu'il avait causé. Tintin plaida toutefois non coupable, arguant que c'était la faute de la communauté qu'il accusa d'avoir méprisé ses talents et la contribution qu'il aurait pu apporter, et que, par conséquent, il s'était vu contraint de montrer ce dont il était capable. Il insista sur la nécessité de faire participer tous les membres de la communauté au développement de cette dernière.

Morale n° 2: il convient d'impliquer tous les membres de la communauté car chacun a une contribution à faire. Il faut souligner l'importance de la communication pour que chacun soit au courant des programmes communautaires.

Ces histoires ont eu un grand impact dans beaucoup de communautés et sur de nombreux étudiants en développement communautaire. L'éducation indigène a encore beaucoup à nous apprendre.

Conséquences pour l'éducation des adultes et le développement communautaire

Les méthodes traditionnelles de développement communautaire restent très utiles pour produire un changement social. Elles sont les garantes d'une participation de la base. Les gens tiennent à certaines valeurs liées à leurs coutumes. Comprendre ces coutumes comme des comportements appris qui régissent leur attitude à l'égard de l'éducation des adultes et du développement communautaire enrichira les individus et la communauté plus que tout autre développement.

L'importance de la coopération et de la participation des citoyens doit être soulignée. La réussite est assurée quand tous les membres d'une communauté participent de plein gré à ses programmes de développement. C'est grâce à cette participation qu'ils découvrent le sentiment d'appartenance à la communauté et la fierté de posséder des équipements qui sont les fruits d'un effort collectif.

Pour assurer la participation des gens, la communauté doit disposer de moyens de communication convenables et adéquats. C'est par l'intermédiaire d'un réseau de communication efficace qu'elle fera prendre conscience à ses membres de l'existence de ses programmes, ce qui amènera les citoyens à participer aux projets de développement.

L'entraide, l'autodéveloppement et l'autonomie peuvent fournir les bases d'une communauté stable et ouverte. La communauté est capable de mobiliser les ressources locales pour satisfaire ses propres besoins.