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Le questionnaire en ligne

Heribert Hinzen

Le prof. (H) Dr Heribert Hinzen, directeur de I'IIZ/DW, présente un aperçu historique de l'évolution du CIEA, les événements abordés allant de la conférence mondiale organisée en 1972 à Tokyo par l'UNESCO à la création du CIEA en 1973, en passant par la 7e assemblée mondiale qui se tiendra en janvier 2007. Il rend aussi hommage à des personnalités qui ont influencé l'histoire du CIEA.

Julius K. Nyerere et le CIEA: de la première Assemblée mondiale du CIEA à Dar es-Salaam en 1976 à celle de Nairobi en 2007

La conférence mondiale sur l'éducation des adultes organisée par l'UNESCO en 1972 à Tokyo avait réuni, pour la première fois, non seulement des représentants gouvernementaux mais aussi un grand nombre d'éducateurs d'adultes appartenant à des ONG et des associations d'éducation des adultes. Elle s'intercalait entre les premières conférences d'Helsingör en 1949 et de Montréal en 1960, et celles de Paris en 1985 et de Hambourg en 1997, clôturée par la déclaration «Le droit d'apprendre».

C'est à l'occasion de la conférence de Tokyo qu'est née l'idée de fonder un Conseil international d'éducation des adultes (CIEA), avec le soutien énergique du Canadien Roby Kidd, de l'Allemand Helmuth DoIff et du Tanzanien Paul Mhaiki. Le but était de mettre à l'unisson les voix des ONG nationales, régionales et internationales, afin de mieux les faire entendre et représenter dans le monde. L'idée bénéficiait du soutien bienveillant de Pal Bertelson, du secrétariat de l'UNESCO.

Le CIEA a été créé en 1973; son premier secrétaire général, Roby Kidd, a installé son siège au Canada, où il est resté 30 ans avant d'être transféré en Uruguay. La première Assemblée mondiale du CIEA, en 1976 à Dar es-Salaam, a été inaugurée par le président tanzanien Julius Nyerere dont le discours officiel, appelé plus tard la Déclaration de Dar es-Salaam, a été publié sous différents titres: «Éducation des adultes et développement», «Le développement pour l'homme, par l'homme, et de l'homme», «L'homme libéré - l'objectif du développement». Nyerere a été le premier président honorifique du CIEA, et suivi plus tard par Paolo Freire.

Ce discours, document historique de grande importance et tout à fait actuel, affirme que «la fonction primordiale de l'éducation des adultes est de susciter un désir de changement et de faire comprendre que le changement est possible»; rappelant le peu de reconnaissance et de soutien dont jouit ce secteur, Nyerere ajoute:

«Comme le dit le proverbe, ce qui vaut la peine d'être fait vaut la peine d'être bien fait; et on ne peut pas dire que l'éducation des adultes ne vaille pas la peine: elle est assurément la clef du développement des hommes libres et des sociétés libres, c 'est elle qui aide l'être humain à penser, décider et exécuter ses propres décisions en toute autonomie».

C'est à l'occasion de l'Assemblée générale de l'UNESCO tenue cette même année 1976 à Nairobi qu'ont été adoptées les recommandations en matière d'éducation des adultes. La lecture de ces recommandations, visiblement influencées par les ONG et les consultations de la conférence de Dar es-Salaam, est encore enrichissante aujourd'hui.

Le CIAE a l'intention d'organiser sa prochaine Assemblée mondiale en janvier 2007 à Nairobi; s'inscrivant dans le contexte du Forum social mondial, elle sera à la fois une sorte de retour aux sources et un rappel de la conférence historique de Dar es-Salaam, dont nous republions les résultats essentiels afin de faire le point des progrès réalisés. Le texte intitulé «Design for Action» (Plan d'action) fait le bilan des changements intervenus depuis lors et des problèmes qui persistent encore. Il est difficile de dire si la situation en matière d'éducation des adultes s'est réellement améliorée.

L'éducation avec Nyerere

Julius Kambarage (l'esprit de la pluie) Nyerere (1922-1999) était issu d'un milieu villageois. Son père était chef de village, et Nyerere avait 25 frères et sœurs. Après avoir accompli avec succès ses études scolaires et universitaires d'histoire et de sciences économiques, Nyerere a travaillé comme instituteur et s'est engagé politiquement dans le mouvement anticolonialiste. Il a été le premier président de la Tanzanie, née de la fusion entre le Tanganyika et le Zanzibar, jusqu'à sa démission en 1985.

Nyerere n'a écrit aucun livre, mais ses nombreux discours ont été compilés dans plusieurs ouvrages, notamment dans la collection en trois tomes intitulés «Freedom and Unity; Freedom and Social-ism; Freedom and Development», qui rassemble ses plus importants textes politiques jusqu'à 1972, et plus particulièrement «Ten Years after Indépendance», la «Déclaration d'Arusha», «Socialism and Rural Development», «Education for Self Fteliance».

Ses textes pédagogiques sont consacrés à l'école, l'université et la formation des adultes car ce sont, selon lui, les principaux lieux de préparation à l'activité professionnelle. Le rôle de l'école, estime-t-il, est de qualifier les enfants et les jeunes pour les travaux agricoles: l'école primaire ne doit par conséquent commencer qu'à l'âge de sept ans, durer plus longtemps, former une unité en soi et ne pas être (seulement) considérée comme un outil de sélection pour l'enseignement secondaire. Quant à l'université, elle est aussi et avant tout un lieu de préparation à l'activité professionnelle.

On peut dire que Nyerere a peu adhéré au concept des quatre piliers de l'éducation, dans lequel l'école, l'université, la formation professionnelle et la formation des adultes ont valeur égale et se complètent. Ses écrits revendiquent plutôt un apprentissage et un savoir professionnels adaptés au quotidien et axés sur les besoins, dans lesquels revient l'usage fréquent des mots «purpose» et «fonction» (objectif et fonction) dans le but de souligner la fonction utilitaire de l'éducation. On remarquera cependant que l'idée prépondérante commune à tous ces domaines est très proche du concept de l'éducation tout au long de la vie.

Dans ses discours prononcés à l'occasion du nouvel an en 1969 et 1970, publiés plus tard sous les titres «Education never ends» ou «Education has no end» (l'éducation n'a jamais de fin), Nyerere affirme que la formation des adultes est la part essentielle de l'éducation tout au long de la vie et que «l'éducation est quelque chose que chacun de nous doit acquérir, de sa naissance jusqu'à sa mort».

Il y souligne le rôle de l'éducation des adultes en ces termes: «On ne saurait trop accentuer l'importance de l'éducation des adultes, tant pour notre pays que pour chacun d'entre nous». Aucun autre chef d'État ou ministre de l'Éducation ne s'est jamais exprimé en termes aussi clairs. Et il poursuit: «le rôle de l'éducation des adultes est de motiver les individus (adultes), de les qualifier et de les orienter». Nous ne poursuivrons pas ici l'exégèse et vous prions de lire vous-mêmes le texte.

Nous nous contenterons de rappeler ici la position de Nyerere par rapport à l'université, souvent traitée de tour d'ivoire pendant la période postcoloniale, et sur le rôle qu'il en attendait en termes d'éducation et de développement. La Tanzanie n'ayant pas d'université propre à l'époque, c'est le Makerere-College ougandais qui offrait ses prestations aux trois pays de la communauté est-africaine. L'Université de Dar es-Salaam fut inaugurée solennellement en 1970. Dans son discours d'inauguration «Relevance and Dar es-Salaam University», Nyerere identifie deux dangers et trois objectifs majeurs:

«...nous devons éviter deux positions aussi dangereuses l'une que l'autre: soit créer notre université d'après les <critères internationaux^ qui sont contestables, soit la forcer à se renfermer sur elle-même et à s'isoler de notre monde... Une université est une institution d'enseignement supérieur; un lieu où l'esprit apprend à penser clairement, de manière autonome, à analyser et à résoudre des problèmes au niveau le plus élevé... j'estime que l'université a trois fonctions sociales majeures. Premièrement, elle transmet d'une génération à l'autre des connaissances avancées pouvant servir soit de base à l'action, soit de tremplin pour la poursuite de la recherche. Deuxièmement, l'université sert à faire avancer la connaissance: elle doit réunir dans un même lieu des personnes ayant de hautes capacités intellectuelles et libérées de responsabilités administratives ou professionnelles quotidiennes, et se doter d'une bonne bibliothèque et de bons équipements. Troisièmement, c'est l'université qui, parle biais de son enseignement, procure la main d'œuvre de haut niveau nécessaire à notre société.» (Nyerere 1973, p. 192).

Jusqu'à la fin de sa vie, Nyerere a été un défenseur du tiers-monde; membre de la commission Nord-Sud, il a dénoncé les injustices structurelles de notre monde. Ses constats, qui ont valeur de citations, restent aujourd'hui encore ancrés dans nos esprits: «nous devons courir alors que les autres marchent», dit-il en référence aux efforts des pays en développement pour rattraper le retard, ou encore: «tes pauvres continuent encore d'enrichir les riches» en référence à la dépendance vis-à-vis des marchés mondiaux.

Le CIEA peut être fier d'avoir choisi Julius Nyerere comme premier président. Son discours prononcé à Dar es-Salaam en 1976 est la preuve de son engagement en faveur de la formation des adultes et de l'éducation tout au long de la vie.

Le CIEA, lobby mondial de l'éducation des adultes

Nous ne reproduisons pas «Design for Action» par simple sentiment de nostalgie. Ce document est bien plus un témoignage de l'étendue et de la profondeur des travaux réalisés par les 500 participants à la première Assemblée mondiale du CIEA, en 1976, aux fins d'analyser la situation de l'éducation des adultes et du développement, et de formuler des objectifs de projets et de programmes.

S'interrogeant pour la première fois sur la mission des ONG régionales et internationales en matière d'éducation des adultes, les participants ont discuté de questions d'organisation et passé à la loupe les options de financement. Ils ont réfléchi sur les alternatives pédagogiques, clarifié les objectifs et les contenus, débattu du rôle des médias, etc. Lisez vous-mêmes.

Depuis, le CIEA a eu une histoire mouvementée qui n'est pas encore terminée et dans laquelle Budd Hall a joué un rôle primordial. Après avoir travaillé à l'Institut d'éducation des adultes de Dar es-Salaam au début des années 70, il est entré au CIEA à Toronto, dont il a été le secrétaire général après Roby Kidd jusqu'au début des années 90, peu après la grande Conférence mondiale du CIEA en Thaïlande. Aujourd'hui, la présidence est assurée par Paul Bélanger et le secrétariat général par Celita Eccher. La revue Convergence publiée par le CIEA est l'une des plus importantes publications en matière d'éducation des adultes dans le monde. Les newsletters électroniques Voices Rising fournissent des informations fréquentes et régulières aux membres, mais aussi à toutes les personnes qui s'intéressent aux aspects mondiaux de l'éducation des adultes.

Aujourd'hui, les associations régionales ASPBAE (Bureau d'éducation des adultes pour l'Asie et le Pacifique Sud), CEAAL (Conseil d'Amérique latine pour l'éducation des adultes) et EAEA (Association européenne pour l'éducation des adultes) sont des piliers suffisamment solides pour pouvoir soutenir le CIEA. En revanche, les associations pour l'Afrique, l'Amérique du Nord et les Caraïbes ne sont pas assez développées et n'ont pas encore pu s'affirmer en tant que leaders dans leurs régions respectives.

Même dans les périodes les plus difficiles, le CIEA n'a cessé de prendre des initiatives marquantes: par ses prises de position (p. ex. auprès de la commission Delors), il a contribué à valoriser l'éducation des adultes par rapport aux autres domaines de l'éducation; par son engagement au Forum social mondial, il a démontré l'interconnexion entre l'éducation des adultes et la réduction de la pauvreté; enfin, il a entrepris très tôt de former la prochaine génération d'éducateurs d'adultes globaux en leur faisant suivre les cours d'été de son académie de promotion de l'éducation tout au long de la vie, l'IALLA.

Nous allons donc nous rencontrer au début 2007 lors de la prochaine Assemblée mondiale du CIEA à Nairobi. Le texte que nous reproduisons ici marque la direction que vont prendre les débats. Les travaux sont préparés par dix commissions thématiques et s'articulent autour de l'éducation des adultes, d'une part en tant que mouvement social, d'autre part en tant que profession et spécialisation. Les premiers textes des commissions circulent d'ores et déjà, et seront publiés sur Voices Rising www.icae.org.uy.

En 2003, le bilan de mi-parcours CONFINTEA en prévision de la CONFINTEA VI, prochaine Conférence mondiale de l'UNESCO sur l'éducation des adultes, a eu lieu à Bangkok. Le document le plus important de ce bilan est peut-être le rapport du CIEA intitulé «L'Agenda pour l'avenir six ans après», sorte de suivi de l'éducation ou de mo-nitoring mondial de la société civile qui permet d'évaluer dans quelle mesure l'éducation pour tous est véritablement concrétisée. De grands progrès ont été faits dans les domaines de l'alphabétisation et de l'éducation à l'environnement et à la santé. Mais les indicateurs montrent que nous sommes loin d'avoir atteint les objectifs....

«... le Rapport a été révélateur à la fois de la médiocrité des résultats, et des importants changements à opérer si nous voulons promouvoir le droit universel d'apprendre tout au long de la vie comme outil de développement participatif. Avec des progrès si inégaux en faveur de l'alphabétisation universelle et de l'accès illimité des adultes à l'éducation de base, avec un niveau si insuffisant de programmes centrés sur les populations concernées et plus particulièrement les groupes défavorisés, nous sommes encore loin de pouvoir atteindre les objectifs de la CONFINTEA Vet de Dakar en ce qui concerne l'éducation des adultes.» (CIEA 2003, p. 127).

De ces constatations émane d'autant plus clairement la mission révisée du CIEA:

«Le mandat et la responsabilité publique du CIEA consistent à informer l'opinion publique mondiale sur la nécessité d'encourager l'autonomisation individuelle et collective de l'humanité: c'est le meilleur outil pour construire un autre monde possible... Ce rapport a déjà mis en marche un processus de suivi systématique à la fois du développement du droit d'apprendre pour tous les adultes, et du développement durable et équitable de l'intelligence collective.» (p. 128).

Le mouvement en faveur de l'éducation des adultes se dirige à grands pas vers la CONFINTEA VI, qui aura lieu en 2009 soit au Brésil, soit en Afrique du Sud et sera précédée par une conférence régionale préliminaire en 2008. Il s'agit maintenant de se préparer à cet événement aussi bien sur le plan professionnel qu'organisationnel. L'Assemblée mondiale de Nairobi est un important jalon de l'agenda de la Conférence, au même titre que l'avaient été la Conférence allemande sur l'éducation des adultes de mai 2006, la Conférence de Montevideo en juillet 2006 et la Conférence organisée en Chine en octobre 2006, avec leurs objectifs et priorités thématiques respectifs.

Bibliographie

Hall, Budd L. / J. Roby Kidd (Éd.) (1978): Adult learning: A design for action. Oxford: Pergamon Press

Hinzen, H. / V.H. Hundsdôrfer, (Éd.) (1979): Education for Liberation and Development. TheTanzanian Expérience. Hamburg: Unesco Institute for Education, London: Evans Brothers

ICAE (1994): Adult Education and lifelong learning: Issues, concerns and recommendations. Submission to the International Commission on Education and Learning for the Twenty-First Century. In: Adult Education and Development, 43, p 418-424

ICAE (2003): Agenda for the Future Six Years Later. Montevideo: ICAE

Nyerere, J.K. (1966): Freedom and Unity / Uhura na Umoja. A sélection from writings and speeches 1952-1965. Dar es Salaam etc.: Oxford University Press

Nyerere, J.K. (1968): Freedom and Socialism / Uhura na Ujamaa. A sélection from writings and speeches 1965-1967. Dar es Salaam etc.: Oxford University Press Nyerere, J.K. (1973): Freedom and Development / Uhuru na Maendeleo. A sélection from writings and speeches 1968—1973. Dar es Salaam etc.: Oxford University Press

Mayo, P. (2001): Julius K. Nyerere (1922-1999) and Education - a tribute. In: International Journal of Educational Development, 21, p 193-202.

Smith, K. Mark (1998): Julius Nyerere, lifelong learning, informai éducation, www.infed.org