Hissa Al Thani

Cet article donne une idée générale de la situation des personnes handicapées dans le monde arabe. Il souligne le fait que, malgré la culture, la langue et la religion qu'ils ont en commun, les pays de la région sont tous différents. Il se penche en outre sur les attitudes et points de vue dans la mesure où ils affectent les personnes handicapées, notamment les femmes. Hissa Al Thani est rapporteur spécial des Nations unies sur le handicap. Cet article a déjà été publié dans Behinderung und Dritte Welt. Journal for Disability and International Development, 3/2006, p. 4-9.

Être handicapé dans les pays arabes: état des lieux et perspectives

Introduction

J'ai été très heureuse que l'on me demande de rédiger un article pour l'excellente revue Behinderung und Dritte Welt (Handicap et le Tiers Monde) étant donné que le mouvement des personnes handicapées traverse une phase passionnante à laquelle je me réjouis beaucoup de participer. J'ai d'ailleurs été doublement heureuse d'apprendre que le présent numéro de la revue serait principalement consacré aux pays arabes, une région à laquelle on ne prête pas suffisamment attention, sauf dans le contexte géopolitique mondial.

Par conséquent, je souhaite saisir cette occasion pour faire un peu la lumière sur la diversité culturelle et sociale de la région, et sur ses répercussions sur le mouvement des personnes handicapées. En outre, je souhaiterais aborder l'effet positif que la Convention internationale sur les droits des personnes handicapées et la rédaction de son texte ont eu sur les activités menées à ce sujet dans les pays de la région.

Contexte

Les vingt-deux pays1 dont se compose le monde arabe ont de nombreux points communs quant à la religion, la culture et la langue. Toutefois, la diversité dans ces domaines est grande et les différences y sont subtiles. Il y règne aussi des disparités économiques, sociales, politiques et géographiques qui ont un impact immense sur les mouvements sociaux et politiques, y compris sur les droits de l'homme et les questions relatives aux personnes handicapées. Cette diversité représente tant un défi qu'une richesse, et les normes culturelles et sociales constituent un avantage et un inconvénient pour les personnes handicapées.

Dans cet article, je me pencherai brièvement sur la situation des personnes handicapées dans la région. J'aborderai la Convention internationale sur les droits des personnes handicapées et la réaction du mouvement des personnes handicapées au texte élaboré à cette occasion. Je souhaite aussi mentionner quelques résultats de l'enquête mondiale sur la mise en place par les gouvernements de règles concernant l'égalisation des chances pour les personnes handicapées2 - une enquête menée par mon bureau et dont les résultats, actuellement encore en cours d'analyse, seront publiés en janvier 2007.

Les pays de la région se différencient plus ou moins aux plans social, politique et économique. Ces caractéristiques affectent la façon dont les gouvernements et la société répondent aux handicaps, et influent sur la situation des personnes handicapées dans ces pays.

En outre, les guerres et conflits armés auxquels la région est mêlée depuis de nombreuses années ont eu plus de répercussions directes sur certains pays que sur d'autres, comme c'est par exemple le cas pour le Liban, l'Iraq, la Palestine et le Soudan. Paradoxalement, ces guerres ont contribué à une augmentation sensible du nombre des personnes handicapées dans ces pays et ont en même temps empêché les gouvernements de leur fournir des services appropriés.

D'un autre côté, les pays riches en pétrole du Golfe jouissent depuis nombre d'années d'une prospérité économique qui, jusqu'à une très récente époque, ne les a pas conduits à considérer le changement social comme une priorité. Dans ces pays, la société civile et les organisations non gouvernementales n'ont pas encore totalement acquis leur indépendance de l'État quant aux perspectives et points de vue dans l'optique desquels elles s'inscrivent.

La pauvreté, le sous-développement et le manque de ressources dans certains pays ont également eu un impact sur la fréquence des handicaps et sur les mesures totalement inappropriées que les gouvernements ont prises à ce sujet.

Il y a toutefois aussi des pays pour lesquels le désir de changement social et de développement, et les efforts à entreprendre dans ce sens, ne correspondent pas aux ressources disponibles. Toutefois, ces pays ont atteint un haut niveau en ce qui concerne l'alphabétisation, les soins médicaux et autres services sociaux, et ont également réussi à promouvoir un mouvement de la société civile sain et indépendant, au sein duquel des organisations représentatives de personnes handicapées ont leur place. Enfin, certaines questions spécifiquement liées à la culture ont eu une répercussion particulière sur la situation des femmes handicapées dans nombre de pays de la région.

Il est tout naturel que ces facteurs ainsi que le rôle central de la religion dans la vie des populations de la région influent sur la façon dont les gens abordent les questions relatives aux personnes handicapées et sur le comportement social et officiel à leur égard.

Causes et prévention

La prévention des handicaps - aux niveaux social, politique et médical - a été identifiée comme une priorité lors de toutes les réunions et rencontres auxquelles j'ai pris part avec des fonctionnaires dans cette région. Les gouvernements et les organisations de personnes handicapées de la région ont dû faire face à un certain nombre de causes directes de handicaps et ont élaboré des politiques et programmes pour s'y attaquer. Les campagnes de sensibilisation du public, menées par les grands médias constituent l'un des principaux outils de prévention.

Comme nous l'avons déjà dit, les guerres, les conflits civils et ce qu'ils entraînent, par exemple la présence de mines et de pièces d'artillerie non explosées, sont pour une grande part responsables de la multiplication des handicaps. Bien qu'il n'existe pas de statistiques précises au sujet des handicaps résultant des guerres, des estimations non officielles et des observations permettent d'évaluer que pour une personne tuée, trois sont victimes de handicaps définitifs.

Bien entendu, l'idéal pour prévenir les handicaps dus aux guerres et aux conflits armés serait de déclarer la paix universelle. Pour désirable qu'elle puisse paraître, il est peu probable qu'elle se réalisera dans un proche avenir. Par conséquent, la prévention dans ce domaine repose principalement maintenant sur l'éducation aux risques des mines antipersonnelles et sur des campagnes de sensibilisation du public aux dangers des bombes à fragmentation et autres engins de ce type. Très récemment (le 4 novembre 2006), les citoyens libanais ont organisé la Journée nationale de lutte contre les bombes à fragmentation, avec, entre autres, des activités de sensibilisation et d'éducation à ces dangers.

Des hommes jeunes, des bolides, des routes libres: la course se solde souvent par des blessures à la tête ou à la colonne vertébrale. Les handicaps résultant d'accidents de la route augmentent à mesure que le niveau de vie s'améliore; un problème devenu l'une des principales préoccupations dans la région. Pourtant, l'éducation et la sensibilisation du public à la sécurité routière et aux dangers des excès de vitesse sont loin d'être adaptées pour faire face à ce problème.

Il a également été constaté que certaines pratiques sociales étaient à l'origine de la fréquence des handicaps. Dans les sociétés arabes, les liens familiaux passent avant tout autre chose et la tradition gouverne encore la vie sociale. Parmi les pratiques traditionnelles, sociales et familiales, on rencontre celle des mariages intrafamiliaux ou consanguins. Ces types d'unions sont plus populaires dans certains pays que dans d'autres, mais on les rencontre partout et ils jouent un rôle majeur dans la perpétuation intergénérationnelle des handicaps.

Dans les localités démunies, rurales et/ou agricoles, en plus des mariages intrafamiliaux, la pauvreté, les soins pré, post et néonataux inadéquats, et les pourcentages des mères jeunes et analphabètes contribuent à l'augmentation des handicaps et aggravent les conditions de ceux-ci chez les jeunes femmes et les nouveau-nés. Des mesures sont actuellement prises pour repousser l'âge légal du mariage et éduquer les jeunes mères en matière de santé et de nutrition, notamment dans les localités rurales et démunies.

Néanmoins, il ne serait certes pas exagéré de constater que bien des choses restent à faire dans le domaine de la prévention.

La situation dans la région

Au plan historique, les personnes handicapées n'ont pas plus ni moins été discriminées et marginalisées dans les pays arabes que dans le reste du monde. D'une manière générale, les services et les aides à ces personnes y sont motivées par la pitié et la charité, et principalement offerts par des institutions et organisations religieuses. L'approche des besoins des personnes handicapées reposant sur les droits a vu le jour avec le Programme mondial d'action concernant les personnes handicapées,3 adopté en 1982 par l'assemblée générale des Nations unies.

L'élaboration des Règles au sujet de l'égalisation des chances pour les personnes handicapées suivit dix ans plus tard; elles furent adoptées à l'unanimité par l'assemblée générale, ce qui traduisait l'engagement international moral et politique à l'égard des questions relatives aux personnes handicapées. Malheureusement, comme l'a révélé l'enquête mondiale, douze ans après l'adoption des Règles, aucun pays n'a réussi à les appliquer complètement.

Selon cette enquête, les gouvernements de dix-huit des vingt-deux pays arabes interrogés doivent encore relever un certain nombre de défis élémentaires concernant l'instauration de ces règles, à savoir: sensibiliser davantage le public aux causes et à la prévention des handicaps et aux droits et possibilités des personnes handicapées; voter des lois; recueillir des informations et statistiques sur les handicaps, et les utiliser; soutenir les organisations de personnes handicapées et assurer leur représentation; créer un environnement physique accessible.

L'un des principaux défis qui se posent en ce qui concerne la reconnaissance des droits des personnes handicapées dans la région réside dans la reconnaissance des handicaps en eux-mêmes. Sans informations précises et fiables sur l'ampleur, les types, la fréquence et les causes des handicaps, il est impossible d'offrir des services ou programmes appropriés, et de répondre adéquatement aux besoins.

L'existence d'une corrélation directe et positive entre le niveau de développement d'un pays et les pourcentages de personnes handicapées que l'on y recense est peut-être révélatrice. Alors que ces pourcentages sont des nombres à deux chiffres dans les pays européens, les pays arabes déclarent invariablement que ce taux se situe chez eux en dessous de cinq pour cent.

Si l'on tient compte de tous les facteurs à l'origine de handicaps dans la région, comme nous en avons fait état ci-dessus, de tels pourcentages ne sont certainement pas réalistes et ne reflètent pas la situation. Par conséquent, force est pour moi de conclure que les fonctionnaires du gouvernement ne sont pas enclins à reconnaître que les handicaps constituent un problème exigeant l'attention de la société et du gouvernement. À bien des égards, c'est comme s'ils «niaient la situation». Il est plus facile en effet de nier l'existence d'une chose que de devoir s'en occuper.

Contrairement à la plupart des sociétés occidentales individualistes, les sociétés arabes sont axées sur la famille et la communauté. Par conséquent, on y croit profondément que «les gens doivent s'occuper des leurs» plutôt que d'en remettre la responsabilité au gouvernement. Ce credo, le tissu aux mailles bien serrées de la famille élargie, l'absence de soutien gouvernemental et les prestations de service reposant sur des organisations et institutions se traduisent d'une certaine manière par une intégration forcée des personnes handicapées. Aucun environnement physique accessible ni services spécifiques ne favorisent cette intégration dans la société.

Ayant dit cela, je dois souligner que ce type d'intégration ne repose pas sur les droits et ne vient pas en réponse aux initiatives en faveur de l'égalisation. Pour les personnes handicapées, elle est l'alternative à l'isolation et à la marginalisation. Elle ne découle pas de la reconnaissance des besoins, des qualités potentielles et capacités des personnes handicapées à contribuer de la même manière que les autres à la vie de la société. Elle est le plus souvent le résultat des efforts personnels d'une famille disposant de moyens financiers suffisants et de la personne handicapée qui cherchent à faire tomber des barrières et à surmonter des obstacles qu'ils soient d'ordre social, physique, environnemental ou liés aux états d'esprit.

Dans les sociétés arabes, la situation générale des personnes handicapées se caractérise par leur invisibilité. Celles touchées par des handicaps intellectuels, de développement ou psychosociaux sont notamment considérées par leurs familles comme une source de honte et un fardeau. Toutefois, cette situation affecte en premier lieu les femmes handicapées. Si dans d'autres régions du monde elles sont doublement discriminées, du fait de leur sexe et de leur handicap, on peut affirmer, si telle chose est possible, que dans les pays arabes, elles subissent une triple discrimination.

Bien que dans le monde arabe leur situation varie en fonction des pays, les femmes handicapées y sont plus ou moins partout discriminées. Dans les pays plus pauvres ou au sein des groupes plus conservateurs, cette marginalisation est plus profondément ancrée et plus difficile à combattre.

En tant que femmes, elles sont déjà tenues à l'écart de la société masculine, mais en tant que femmes handicapées, elles sont aussi isolées de la vie des autres femmes. Elles sont en fait invisibles: on ne s'intéresse pas ou peu à leurs problèmes, et très peu de programmes les ciblent spécifiquement. Dans une structure sociale à dominante masculine les femmes n'ont dans le meilleur des cas aucune chance de bénéficier des mesures de rééducation et d'éducation, et d'accéder aux services offerts aux hommes handicapés.

Dans des groupes où le statut d'une femme est régi par des règles l'obligeant à faire «un bon mariage» et à être une «bonne épouse» et une «bonne mère», les femmes handicapées n'ont aucune chance. On considère qu'elles ne sont pas mariables, et leurs frères et sœurs, auxquels on les associe, ne sont pas non plus retenus comme candidats au mariage.

Les femmes handicapées sont de loin les principales victimes potentielles de mauvais traitements et de violences sexuelles. Le paragraphe 152 du récent rapport du secrétaire général des Nations unies sur la violence contre les femmes,4 paru ce mois-ci, constate que:

«Les femmes handicapées peuvent subir des violences... chez elles et dans un cadre institutionnel, perpétrées par des membres de leurs familles, des personnes chargées de s'occuper d'elles ou des étrangers.»

Il constate également que selon des enquêtes et des recherches,

«plus de la moitié des femmes handicapées, contre un tiers des femmes non handicapées, ont été victimes de mauvais traitements.»

Ceci s'applique aussi à certains pays de la région. On y rencontre d'autres formes de violence contre les filles et les femmes handicapées. Dans les localités pauvres, notamment dans les zones rurales, les filles souffrant de légers troubles du développement ou de légers handicaps intellectuels sont souvent placées comme domestiques et subissent, dans le meilleur des cas, des violences verbales se rapportant à leur handicap.

Les femmes handicapées de la région n'ont pas d'organisations pour les soutenir et répondre à leurs besoins spécifiques en tant que femmes et personnes handicapées. En même temps, elles se situent hors du mouvement des droits de la femme qui connaît une croissance exponentielle dans la région. Socialement, elles se trouvent dans une zone grise. Ces deux dernières années, des efforts encouragés et soutenus par le bureau du rapporteur spécial ont commencé par offrir aux femmes de la région un forum leur permettant de raconter leurs expériences, d'identifier leurs besoins, de mieux prendre conscience de leurs droits et de se mobiliser et s'organiser pour elles-mêmes.

L'un des autres défis auxquels la région se trouve confrontée est lié à l'éducation des enfants et des adultes handicapés. Des recherches menées par le bureau du rapporteur spécial ont montré que les enfants handicapés ne sont pas intégrés dans le principal système d'enseignement de la région. Les écoles ne leurs sont pas accessibles, tout comme les formats des matériels éducatifs. En outre, les enseignants sont relativement rarement formés à ce type spécial d'enseignement. Bien que les pourcentages d'alphabétisation varient considérablement d'un pays à l'autre de la région, l'UNESCO le situe en moyenne à 46 % pour les femmes et à 25 % pour les hommes.5 Il ne serait pas exagéré de dire que l'absence de possibilités de s'instruire pour les personnes handicapées est l'un des facteurs qui contribuent aux pourcentages élevés d'analphabétisme dans la région.

Récemment, il est venu à ma connaissance que le langage des signes, son interprétation et ses interprètes constituent un défi majeur pour les personnes sourdes dans les pays arabes. Les enfants et les adultes sourds sont frustrés de leur droit à l'éducation en raison de l'absence de services d'interprétariat dans les écoles et dans les établissements d'enseignement supérieur. Dans le cadre d'une initiative conjointe avec le gouvernement finlandais et la Fédération mondiale des sourds, j'ai lancé un projet pilote pour évaluer les besoins et examiner les moyens d'y répondre en formant des enseignants, des interprètes et des animateurs socioculturels, et en disséminant largement des matériels d'apprentissage du langage des signes.

Dans le monde arabe, des efforts sont entrepris en permanence pour créer des capacités dans les organisations de la société civile et pour les consolider et les soutenir. J'ai déduit des résultats de l'enquête mondiale que ces efforts s'appliquent particulièrement aux organisations de personnes handicapées. En comparant les réponses des gouvernements et des organisations de personnes handicapées aux questions sur l'existence de services, nous avons découvert avec surprise qu'au contraire des réponses provenant d'autres régions, les organisations arabes de personnes handicapées exagèrent l'existence de services alors que les gouvernements la marginalisent. Ceci reflète peut-être la situation des systèmes politiques au sein desquels les organisations de personnes handicapées opèrent, mais traduit peut-être aussi l'immaturité de la société civile - dans de nombreux pays, la société civile et les organisations non gouvernementales sont apparues à une époque relativement récente. Ceci pourrait aussi indiquer que l'absence d'informations fiables et de statistiques précises dans la région a faussé la perception des organisations de personnes handicapées.

Quoi qu'il en soit, il se pourrait au bout du compte que la combinaison des facteurs suivants soient à l'origine des nombreux défis qui se posent aux personnes handicapées des pays arabes: le manque de ressources, l'absence de reconnaissance et de sensibilisation, les systèmes politiques restrictifs et les niveaux de développement social et économique.

Si l'on me demandait ce qu'est à mes yeux le plus grand de ces défis, je répondrais que c'est l'absence de sensibilisation à l'égard des droits des personnes handicapées, associée au manque de lois claires et praticables pour leur protection. Je pense que ces deux facteurs concourent principalement à entretenir les comportements sociaux dominants auxquels les personnes handicapées se trouvent confrontées.

Les personnes handicapées sont une source de honte, un fardeau financier et même une malédiction pour leurs familles; les mots employés pour décrire un handicap sont désobligeants ou péjoratifs; les gens sont souvent désignés du terme correspondant à leur handicap, quand on n'utilise pas ce dernier en guise de nom pour les appeler. Dans les langues familières, les mots décrivant différents types de handicaps sont couramment devenus des jurons. Ce type d'attitudes vis-à-vis des personnes handicapées n'est plus aussi dominant qu'il y a une dizaine d'années. Toutefois, on les rencontre encore et elles constituent la base à partir de laquelle les pays arabes doivent sensibiliser le public.

Il est important de noter que ces attitudes ne sont pas le produit de croyances religieuses islamiques. En fait, le Coran n'aborde que très peu la question du handicap. S'il fait mention par exemple de la cécité ou de la surdité, c'est à titre figuré (ex. l'aveuglement du cœur ou la surdité aux enseignements de Dieu). Selon le spécialiste de l'Islam Sheikh Isse A. Musse du Conseil islamique de Victoria,

«L'Islam a un point de vue moral neutre à l'égard des handicaps qu'il ne considère ni comme une bénédiction, ni comme une malédiction. Manifestement, il accepte les handicaps comme faisant inévitablement partie de la condition humaine. C'est simplement une réalité à laquelle la société du moment doit faire face fournir la réponse qui convient.»6

En ma qualité de rapporteur spécial sur les personnes handicapées et en tant que femme musulmane du monde arabe, je trouve que les déclarations de ce type, faites par des érudits musulmans, sont extrêmement utiles pour défendre les droits des personnes handicapées. Dans des sociétés aussi profondément religieuses que celles des pays de la région, il est important d'utiliser les outils de la croyance pour faire changer les comportements sociaux, afin que la discrimination puisse faire place à la tolérance. Ceci s'applique particulièrement aux obligations de la société envers les personnes handicapées et aux dispositions qui doivent être prises pour qu'elles puissent prendre pleinement part à la vie sous toutes ses facettes.

Ces trois dernières années, j'ai chargé un groupe de jeunes cinéastes de produire des spots télévisés destinés à sensibiliser le public. Ils devaient pour cela insister sur les qualités potentielles et les capacités des personnes handicapées, et faire ressortir les pratiques qui les empêchent de les mettre à profit. La dernière de ces productions est un morceau de rap en arabe intitulé «La différence, c'est normal»7 et interprété par des jeunes ayant des handicaps différents et un célèbre rappeur arabe. Ce clip a commencé à être diffusé sur des chaînes arabes de télévision le 1er novembre 2006 et passera aussi par la suite sur des chaînes de musique pop et de culture populaire pour la jeunesse.

En plus de sensibiliser les jeunes et la société en général aux droits des personnes handicapées, il est également essentiel, pour améliorer la situation, d'élaborer, de consolider, de promulguer et de faire appliquer des lois reposant sur le principe de l'égalisation des chances et visant la pleine participation des personnes handicapées à la vie de la société. Le symposium organisé par le bureau du rapporteur spécial et l'Union parlementaire arabe entreprennent actuellement des efforts dans ce sens pour sensibiliser davantage les législateurs et pour leur donner des moyens de légiférer sur les droits des personnes handicapées et de les protéger. Les parlements et conseils législatifs arabes se sont montrés très ouverts à l'égard du symposium à l'occasion duquel se sont réunis des personnes handicapées, des organisations qui les représentent et des membres du parlement pour discuter pendant deux jours et se pencher sur la question d'un droit spécifique comme l'expriment les Règles concernant l'égalisation des chances pour les personnes handicapées.

Malgré l'amélioration des attitudes à l'égard des personnes handicapées en général, il reste encore difficile de s'attaquer à la honte qui entoure les handicaps psychosociaux. Cette situation, nous le savons, n'est pas particulière aux seuls pays arabes. En effet, l'enquête mondiale a révélé que moins de 30 % des pays prennent en compte les besoins et exigences des personnes souffrant de handicaps psychosociaux et leurs offrent des services correspondants. D'ailleurs, même au sein du mouvement des personnes handicapées, on ne reconnaît que lentement ce type de handicaps.

Cependant, comme je l'ai indiqué au début, le mouvement des personnes handicapées traverse une phase passionnante, et les pays arabes n'y font pas exception. Le mouvement mondial en faveur des droits qui s'est illustré par l'élaboration et l'adoption de la Convention internationale sur les droits des personnes handicapées a eu un grand impact sur les questions relatives aux handicaps dans les pays arabes, et j'ai de nombreuses raisons de croire que les perspectives d'avenir sont positives pour les personnes handicapées de la région.

L'élaboration de ce texte a permis de parcourir beaucoup de chemin pour que les questions relatives aux handicaps soient couramment abordées et pour créer un forum permettant de mener des discussions générales sur ces thèmes. Elle a été déterminante pour définir le rôle des organisations de personnes handicapées et pour consolider la prise en main de l'activisme et de la défense des droits par les personnes handicapées elles-mêmes.

Bien que les pays arabes aient été les derniers à lancer une Décennie pour les personnes handicapées (2004), ils ont pu tirer profit de nombre d'expériences et d'enseignements des Décennies africaine, asiatique et latino-américaine. Cette démarche venait aussi en réaction à l'élan suscité par la rédaction du texte de la Convention.

L'enquête mondiale à laquelle une majorité des pays arabes a répondu permettra, elle aussi, de faire du chemin pour déterminer les questions et les faiblesses, et définir des moyens d'y répondre. Grâce à elle, les organisations de personnes handicapées de la région pourront aussi mieux comprendre et cibler les efforts nécessaires pour défendre leurs droits.

Enfin, l'intérêt croissant des médias et des fonctionnaires gouvernementaux pour les questions et droits des personnes handicapées dans la région est également l'une des principales raisons de mon optimisme à ce sujet. Cette évolution a sans aucun doute été influencée par les activités internationales qui se sont articulées autour de l'élaboration du texte de la Convention et par la prise de conscience qu'il a suscité dans le monde entier. La désignation d'une personne originaire de la région au poste de rapporteur spécial pour les personnes handicapées a aussi joué pour inciter les pays arabes à d'aller au-delà de leur bonnes intentions en assumant, dans la pratique, leurs responsabilités politiques et morales à l'égard des personnes handicapées.

Notes

1Algéri Liby Souda
Bahreïn
Mauritanie
Syrie
Comores
Maroc
Tunisie
Égypte
Oman
Émirats arabes unis
IraqPalestineYémen
Jordan
Qatar
Djibouti
KoweïtArabie saoudite
Somalie
Liban  


2 Le questionnaire a été envoyé à un organe gouvernemental et à deux organisations de personnes handicapées dans chacun des 192 États membres des Nations unies. Cent quatorze pays y ont répondu.

3 Programme mondial d'action concernant les personnes handicapées (en anglais) A/RES/37/52 www.un.org/esa/socdev/enable/diswpa00.htm

4 Étude du secrétaire général sur la violence contre les femmes, 61e session de l'assemblée générale, article 60 (a) sur le progrès des femmes, page 162, paragraphe 152.

5 Illiteracy in the Arab World, Hassan R. Hammoud, Beyrouth, Liban, 2005; voir aussi: Éducation des Adultes et Développement, 66, 2006, pp. 89

6 Disability: An Islamic Insight, Sheikh Isse A. Musse, Imam, Islamic Council of Victoria, http:// www.icv.org.au/disabilityarticle.shtml

7 «La différence, c'est normal» sera disponible à partir de décembre 2006 sur CD avec des sous-titres en anglais.