Bernard Hagnonnou

Du 3 au 27 juillet 2006, DVV International et l'Institut ALPHADEV, le partenaire de DVV International au Bénin à Cotonou, ont organisé un atelier subrégional en Guinée, à Dabola. L'atelier visait à former les praticiens d'alphabétisation et d'éducation des adultes à la mise en œuvre d'une stratégie de développement d'un environnement lettré durable dans les langues africaines d'alphabétisation. Bernard Hagnonnou est directeur de l'Institut Alphadev. Cet article a déjà paru dans le n° 5, juin/juillet 2006 de la Lettre d'Information Électronique (LIE), conjointement publiée par DVV International et Alphadev.

Appropriation d'une stratégie de création et de renforcement de l'environnement lettré en langues africaines

Context

L'atelier sous-régional vient de se réunir à Dabola, petite ville située au centre de la Guinée Conakry, où se sont retrouvés une trentaine de participants venus de sept pays d'Afrique de l'Ouest et du Centre à savoir le Bénin, le Cameroun, la Guinée, le Mali, le Sénégal, le Tchad; et aussi de Madagascar.

La formation a été animée par plusieurs facilitateurs dont le formateur principal Mr Bernard HAGNONNOU, le consultant ayant réalisé l'étude de base relative à la définition d'une stratégie opérationnelle de création et de renforcement de l'environnement lettré, étude commanditée par le bureau multipays de l'UNESCO basé à Bamako et réalisée en 2003. Deux autres personnes ressources ont également formé les participants à l'appropriation des outils d'information (presse écrite notamment) et de correspondance; il s'agit de M. Passy BAMBA communicateur membre de la fédération guinéenne des journalistes; et de M. Lamine Bangoura, responsable financier du bureau Afrique de l'Ouest à Conakry de la DVV International, qui a présenté les outils de gestion des organisations paysannes. L'étude principale susmentionnée qui fut réalisée dans le nord du Mali avait pour objet l'analyse de la problématique de l'environnement lettré de même que la définition d'une stratégie opérationnelle pour son développement.

Cette stratégie fut déclinée en modules destinés à la formation des praticiens d'alphabétisation afin de les outiller à l'effet de mettre en place des mécanismes, des outils et des pratiques durables de développement de l'environnement lettré culturel dans les langues africaines d'alphabétisation et de postalphabétisation.

Selon les grandes conclusions de ladite étude qui articule l'ensemble des mécanismes, outils et autres mesures nécessaires à la mise en place de ce processus, l'environnement lettré doit être perçu:

  • non plus comme un simple fonds documentaire d'ouvrages écrits dans les langues nationales
  • mais comme un processus de passage progressif des traditions orales à des pratiques de communication écrite et
  • qui ne peut se développer qu'au travers de pratiques régulières de la communication écrite par des populations nouvellement alphabétisées et réinvestissant les acquis dans leur vécu quotidien;
  • un tel processus n'est possible que si un certain nombre de conditions préalables sont remplies.

Quelques autres constats majeurs de l'étude

Depuis le lancement des campagnes et programmes d'alphabétisation dans les pays francophones d'Afrique au milieu des années soixante, un bilan critique montre que

  • les approches et stratégies mises en œuvre ont connu des succès non négligeables en termes d'initiation des populations bénéficiaires à la lecture, à l'écriture et au calcul écrit. Cependant,
  • les compétences acquises restent élémentaires et précaires, au sens où les néoalphabètes ne peuvent rédiger et lire couramment des textes d'une certaine complexité d'une part et de l'autre, ne peuvent utiliser efficacement des outils de gestion;
  • en d'autres termes, les compétences acquises n'étaient pas effectivement fonctionnelles, c'est-à-dire applicables en toutes circonstances et dans diverses activités quotidiennes.

Par ailleurs, l'environnement lettré généré par ces programmes dans les langues africaines est resté embryonnaire, voire, s'est appauvri dans nombre de pays où il avait connu un essor remarquable au cours des périodes d'une postalphabétisation intensive. Ledit environnement lettré apparaît aussi comme un baromètre des changements qualitatifs attendus qui devaient marquer le passage progressif d'une société africaine traditionnelle essentiellement caractérisée par l'oralité, vers une société dont les populations entreraient alors dans l'ère de la communication écrite, dans leurs propres langues, comme les Coréens, les Chinois et les Japonais.

Que reste-t-il donc des jalons posés au cours des années 70 et 80 à travers ce nouvel espace scriptural apparu en langues africaines sur les panneaux indicateurs à l'entrée de nos villages, sur le fronton de certains édifices publics; de même, que sont devenus les journaux d'une presse villageoise que feuilletaient avidement ces néoalphabètes dans les langues de postalphabétisation au Bénin, au Mali, au Niger, et dans d'autres pays comme le Burkina Faso, le Sénégal, etc.? Que sont devenues les bibliothèques villageoises créées dans la ferveur de la postalphabétisation au Mali et ailleurs? Que reste-t-il enfin de cette littérature naissante qui s'est développée à travers le matériel didactique et les documents thématiques de postalphabétisation?

État des lieux de l'environnement lettré en langues africaines d'alphabétisation

L'étude susmentionnée a permis de dresser un bilan global de l'environnement lettré dans le Nord Mali qui a servi de champs d'investigation, et d'aboutir à des conclusions qui, dans une large mesure, sont applicables aux contextes des autres pays de la sousrégion ouest africaine. Ainsi, il en ressort les constats majeurs suivants:

  • Les pratiques d'environnement lettré sont le résultat de la mise en œuvre des stratégies de postalphabétisation dont la finalité était avant tout, de renforcer les acquis de lecture des néoalphabètes; on parlait alors de centres de lecture; subsidiairement, il s'agissait aussi de créer un cadre de pratiques lettrées régulières pour ces néoalphabètes; toutefois,
  • Cet environnement lettré n'a pas fait l'objet d'études approfondies visant la définition de stratégies opérationnelles dont la mise en œuvre systématique aurait permis le suivi d'actions clairement planifiées; par exemple à travers une politique éditoriale;
  • Les stratégies appliquées étaient parcellaires et ne prenaient pas en compte l'ensemble des mesures requises pour pérenniser les pratiques lettrées à savoir, l'utilisation écrite des langues nationales dans l'éducation formelle, dans l'administration locale, et dans d'autres circonstances de la vie quotidienne afin de donner un ancrage aux pratiques lettrées dans la culture nationale, etc.;

Enfin, l'étude a montré que les raisons d'une telle situation sont à rechercher dans les approches d'alphabétisation et de postalphabétisation appliquées dans la plupart des pays d'Afrique de l'Ouest; approches dont les insuffisances sont résumées ci-après.

Insuffisances des approches d'alphabétisation

Au nombre des insuffisances des approches d'alphabétisation, l'on peut citer:

  • La discontinuité des processus d'apprentissage qui se répartissaient globalement en trois phases, à savoir:

    • Une alphabétisation de base lancée au cours des années 1960 et qui s'est généralisée au début des années 1970;
    • Une postalphabétisation développée au cours des années 1970 et 1980;
    • Des formations spécifiques développées très récemment après le début des années 1990.

  • Une telle discontinuité résultait du retard de la mise en œuvre de la postalphabétisation dont le lancement intervenait souvent plusieurs mois, voire plusieurs années après la fin de l'alphabétisation initiale, pour des raisons de dysfonctionnements d'ordre institutionnel et organisationnel marquant la réalisation des campagnes et programmes d'alphabétisation;
  • Cette discontinuité avait aussi pour conséquences une déperdition des connaissances et compétences acquises en alphabétisation initiale, et parfois un analphabétisme de retour;
  • La non-maîtrise enfin, des techniques rédactionnelles par les néo-alphabètes, rendait précaires les compétences lettrées développées au terme d'un tel apprentissage, précarité se traduisant par l'incapacité des néoalphabètes de pouvoir rédiger couramment; car écrire des mots et des phrases ne saurait être confondu avec rédiger des textes complexes fonctionnels de genres et d'utilités variés.

Les exigences de l'environnement lettré

Au regard des insuffisances ci-dessus, le développement de l'environnement lettré restait hypothétique tant que les néoalphabètes n'avaient pas acquis la capacité de rédiger et d'écrire couramment, c'est-à-dire:

  • Pratiquer par simple réflexe, la prise de notes en toutes occasions;
  • Rédiger et présenter un compte rendu ou un rapport de réunion;
  • Expliquer rationnellement un phénomène social ou naturel et rédiger des commentaires à cet effet;
  • Exprimer son opinion par écrit à travers des correspondances; des articles, etc;
  • Calculer et établir un compte minimal de ses activités;
  • Utiliser des outils de gestion en les appliquant à des activités spécifiques (gestion des banques de céréales, tenue des comptes d'activités journalières, etc.).

Comme on le voit, de telles compétences lettrées fonctionnelles ne peuvent être développées à partir d'une simple initiation à l'écriture de mots et de phrases, ni même à travers une postalphabétisation dite fonctionnelle dont les modules n'intégraient pas l'apprentissage systématique des techniques d'élaboration textuelle et de connaissances scientifiques pouvant nourrir une réflexion rationnelle et des pratiques lettrées accompagnant les activités de développement.

Il découle des constats ci-dessus que le développement de l'environnement lettré requiert comme préalable, un processus d'éducation de base non formelle continu, qui viserait l'acquisition par les néoalphabètes de connaissances rationnelles et de compétences fonctionnelles, et la capacité de réinvestir de tels acquis dans leur vécu quotidien, si le cadre institutionnel approprié était créé.

Avons-nous réalisé de façon systématique des programmes d'alphabétisation permettant d'atteindre ces compétences fonctionnelles? De toute évidence, diverses évaluations et des analyses critiques des approches développées au cours des deux ou trois dernières décennies, ont montré que de tels objectifs n'ont pas été atteints.

En témoigne l'état actuel de l'environnement lettré après trois décennies de campagnes d'alphabétisation.

La problématique de l'environnement lettré se situe donc à ce niveau crucial, en termes de

  • possibilité pour des néoalphabètes d'acquérir des com pétences lettrées durables,et de
  • circonstances favorables à une sollicitation régulière de ces compétences1 afin de les rendre irréversibles.

Car c'est à cette condition qu'ils peuvent prendre une part prépondérante dans un processus planifié et soutenu, s'inscrivant dans le passage progressif de l'oralité à l'écriture, dans des sociétés africaines où prédomine encore un usage presque exclusif de langues étrangères dans l'éducation formelle et dans l'administration, au détriment d'une multitude de langues nationales.

Comment développer l'environnement lettré: un continuum intégré

Le processus à mettre en place doit être continu, c'est-à-dire éviter une séparation artificielle d'une alphabétisation de base, de la postalphabétisation qui interviendrait tôt ou tard, plus souvent tard que tôt, et de formations spécifiques que certains groupes cibles n'ont jamais connues.

Une telle séparation a eu les conséquences que l'on sait, à savoir, une déperdition des connaissances et compétences, et même parfois, un retour à l'analphabétisme.

Le continuum intégré envisagé devrait avoir une durée moyenne de trois ans; cependant, tout programme minimal, variant de trois à six mois selon les contextes, devrait comporter un curriculum minimum intégrant les aspects suivants:

  • Le choix de thèmes d'apprentissage en adéquation étroite avec les activités et préoccupations des groupes cibles;
  • L'enseignement/apprentissage de connaissances rationnelles liées à ces thèmes et de connaissances techniques liées à leurs activités productives;
  • L'acquisition de compétences instrumentales de lecture, d'écriture et de rédaction, de calcul/résolution de problèmes et d'utilisation d'outils de gestion;
  • Tout le processus devant aboutir, quelle qu'en soit la durée, à un minimum de connaissances et de compétences à savoir

    • l'appropriation de connaissances rationnelles et de connaissances techniques, au départ, dans le domaine d'activités de chaque groupe cible;
    • la capacité de rédiger et d'utiliser des outils textuels d'information, de correspondance, de gestion; etc.;
    • l'utilisation de ces outils comme vecteurs de l'application des connaissances dans le vécu des néoalphabètes.

  • des connaissances rationnelles liées au principal domaine d'activité des groupes cibles;
  • lire, comprendre et expliquer des textes ayant trait à des thématiques liées à son contexte de vie;
  • comprendre les mécanismes opératoires de base et les techniques mathématiques, et les appliquer à travers l'utilisation des outils de gestion dans des activités.

NB: il est important de noter que l'acquisition des connaissances thématiques ne doit pas être artificiellement séparée de l'acquisition des compétences lettrées de lecture, de rédaction et de calcul/ résolution des problèmes. Les deux types de connaissances devant se compléter; les unes, les compétences lettrées, servant de supports aux autres, les connaissances rationnelles.

Ainsi, l'apprentissage du texte explicatif se situera dans le sillage d'une séance d'explications visant à mettre en évidence les liens de cause à effet entre l'environnement malsain (habitat mal entretenu, eaux usées) propice à l'éclosion des larves de moustiques, qui à leur tour, transmettent le paludisme à l'homme

De même, le texte argumentatif sera étudié pour servir de support à l'analyse d'opinions controversées et de polémiques, et sera articulé en une thèse, une antithèse puis une synthèse. L'apprentissage de l'élaboration du texte argumentatif est un impératif, car il donnera un solide ancrage à la capacité de réflexion critique des apprenants sur de nombreux problèmes et conflits sociaux par exemple; l'esprit critique étant la base d'une ouverture d'esprit et d'une culture de progrès.

Ce processus d'apprentissage intégré permettrait d'éviter une séparation artificielle de l'alphabétisation initiale de la postalphabétisation, etc. Elle permettrait surtout de donner à l'apprentissage un sens, une utilité immédiate; au lieu de cette approche classique consistant à aligner des syllabes que l'on fait répéter aux adultes; autant de pratiques qui les infantilisent et rendent leur apprentissage peu efficace.

La méthodologie devant soustendre un tel apprentissage intégré comportera les étapes ci-après:

  • Amener les apprenants à exprimer sur le thème choisi leurs perceptions endogènes, souvent empreintes d'empirisme;
  • Les amener à soumettre leurs propres perceptions à une réflexion critique, à travers une perturbation cognitive grâce à des outils d'analyse MARP et à d'autres techniques d'analyse des problèmes;
  • Susciter au terme de cette perturbation des doutes chez ces apprenants et les amener à formuler des constats, et aboutir à des déductions logiques;
  • Susciter une remise en question des croyances et autres préjugés irrationnels établis de longue date à travers les systèmes locaux d'éducation informelle;
  • Construire alors des savoirs rationnels, selon ce cheminement critique rigoureux (hypothéticodéductif);
  • Passer à l'étape d'apprentissage des techniques rédactionnelles de textes de divers genres, et d'outils textuels et de gestion;
  • Amener les apprenants à un niveau de maîtrise suffisant afin qu'ils soient capables d'utiliser efficacement ces outils à l'application des connaissances rationnelles dans leur vécu.

Ce processus d'apprentissage de connaissances rationnelles nous paraît fort crucial car, il serait peu probable de construire des savoirs et des savoir-faire durables, si l'on ne parvenait pas au préalable, à amener les apprenants à se rendre compte du caractère irrationnel de leurs perceptions empiriques antérieures, même les plus erronées.

Par exemple, il suffirait de dresser une liste des termes par lesquels nos populations désignent le paludisme dans les langues nationales; on découvrirait alors que ces termes sont des concentrés d'explications empiriques de cette maladie, explications qui, même erronées, plus souvent erronées du reste, déterminent cependant les modes de perception et les comportements qui en découlent.

Face à de telles perceptions empiriques, le progrès des idées et le développement qui l'accompagne ne peuvent intervenir sans la remise en cause méthodique des connaissances empiriques profondément ancrées dans des traditions multiséculaires.

Environnement lettré et développement durable

À la suite d'un tel processus, les néoalphabètes s'engageraient plus aisément et plus efficacement dans le réinvestissement des connaissances acquises, à travers:

  • la capitalisation d'une réflexion et d'une analyse méthodiques des problèmes du milieu,
  • la production de documents de caractère général, technique et spécifique,
  • l'utilisation des compétences en calcul pour résoudre des problèmes,
  • l'utilisation d'outils de gestion dans les activités économiques, et
  • toutes les pratiques lettrées quotidiennes qui donneront naissance à un environnement lettré durable parce que résultant d'un processus endogène.

Un tel processus ne sera possible que lorsque les néoalphabètes auront maîtrisé les compétences rédactionnelles, et non plus cette capacité élémentaire d'écriture souvent hésitante de mots et de phrases, et de lecture peu expressive.

Dans un tel contexte l´environnement lettré:

  • ne serait plus un simple inventaire documentaire des ouvrages écrits et généralement produits sans une participation effective des néoalphabètes;
  • il serait plutôt un véritable processus de passage de l'oralité à l'écriture lorsque des populations nouvellement alphabétisées s'engageront dans l'usage écrit de leurs langues, à travers des activités d'ordre culturel, économique et commercial, social et politique.

Alors, un nouvel essor de développement à la base prendra corps en termes de:

  • Promotion du patrimoine culturel national à travers la description écrite des objets de cultes, des objets d'art, des pratiques culturelles etc., par les populations elles-mêmes;
  • Pérennisation des valeurs socioculturelles, notamment des savoirs locaux (pharmacopée) grâce à une restitution de ces savoirs par les premiers détenteurs que sont les personnes ressources issues de ces milieux, et sachant désormais rédiger des textes explicatifs par exemple;
  • Promotion de la littérature dite orale qui sera alors transcrite par des écrivains villageois, ayant appris et maîtrisé les techniques rédactionnelles.

L'environnement lettré deviendrait par ailleurs être le support de formations diverses, à savoir

  • Éducation à la citoyenneté et aux droits de l'homme dans le contexte d'une démocratie qui serait ainsi revivifiée à la base;
  • Une éducation à la culture de la paix;
  • Une formation des populations à une meilleure gouvernance locale;
  • Des formations spécifiques pour le développement de microprojets, etc.

Mécanismes, outils et supports

Tout ce processus suppose la mise en place de mécanismes, d'outils et de supports à développer qui seront étroitement liés aux contextes, aux réalités et aux besoins des populations cibles; ces mécanismes pourraient inclure:

  • Un forum local servant de cadre de synergie pour tous les acteurs pouvant catalyser l'épanouissement de l'environnement lettré à travers leur concours à la formation des néoalphabètes et à la création/exploitation d'outils divers; au nombre de ces acteurs l'on peut citer:

    • les praticiens d'alphabétisation (alphabétiseurs, animateurs, formateurs des services étatiques d'alphabétisation, des ONG, etc.;)
    • les agents des services sectoriels d'appui au développement local (santé, environnement, agriculture, élevage, etc.);
    • les personnes ressources;
    • les tradipraticiens;
    • les détenteurs de savoirs endogènes, etc.

  • Un foyer culturel lettré qui servira de cadre à diverses activités.

    • Apprentissages pour l'éducation de base non formelle intégrée;
    • Bibliothèque villageoise;
    • Concours littéraires, écoute collective d'émissions audiovisuelles qui seront ensuite transcrites, etc.

Outils de développement de l'environnement lettré

Concernant les outils, la stratégie prévoit le développement de tous les supports de l'environnement lettré. Toutefois, un principe fondamental doit guider cette démarche de création des outils.

En effet, il ne s'agira plus comme par le passé, de faire produire par une minorité de praticiens d'alphabétisation des documents et des journaux dans des langues nationales, dont certains de ces praticiens ne maîtrisent pas toujours une transcription correcte; alors que par ailleurs, ils maîtrisent pas toujours les techniques de rédaction de textes de genres variés.

Les faiblesses d'une telle approche se sont révélées à travers des traductions peu fiables de documents techniques dont les auteurs avaient des difficultés à restituer les concepts techniques dans les langues nationales. C'est tout le problème de la lexicalisation des concepts scientifiques dans les langues nationales.

La stratégie nouvelle prévoit que, d'abord, les néoalphabètes soient capables de:

  • maîtriser les techniques rédactionnelles des textes de différents genres, (narratif, descriptif, informatif, explicatif, argumentatif et injonctif); non pas d'une manière théorique, mais
  • en élaborant des outils textuels fonctionnels dérivés de ces différents genres textuels (correspondance, rapports, prise de notes, etc.);
  • de connaître et d'être capables d'appliquer les outils de gestion dans le cadre des activités de leurs structures (fiches de stock dans les banques de céréales, comptabilité simplifiée des activités économiques et commerciales, des groupements féminins, etc.).

Ces compétences constituent un prérequis pour la participation de ces néoalphabètes à des pratiques lettrées pour lesquelles ces différents outils serviraient de supports et de vecteurs.

Ils pourraient ensuite participer à la production d'outils divers, à savoir

  • Monographies villageoises dans les langues locales, dont la réalisation offrirait de formidables occasions de diagnostic participatif des problèmes du milieu et de formulation d'approches partagées de développement local; la capacité des participants à rédiger les résultats de ces monographies augmenterait par exemple leur capacité de capitalisation des connaissances techniques de recherches monographiques;
  • Journaux et autres documents périodiques;
  • Documents techniques décrivant des itinéraires techniques agricoles, avicoles, piscicoles, etc.

Problématique de la lexicalisation

Les difficultés liées aux pratiques de traduction relèvent entre autres, de la lexicalisation comprise comme l'adaptation, dans les langues

nationales, des concepts lexicaux et terminologiques nouveaux qui accompagnent les progrès fulgurants de la science et de la technologie. Cette problématique trouvera un début de solution à travers le processus même de construction des savoirs avec les néoalphabètes, car ces derniers:

  • Étant des locuteurs natifs de leurs propres langues et,
  • Ayant acquis au préalable des compétences non plus de simple écriture, mais d'abord un esprit critique et des connaissances rationnelles, puis la capacité à rédiger des textes complexes, notamment discursifs, (explicatif, argumentatif, descriptif), etc.
  • seront les mieux placés pour produire un discours technique dans lesdites langues,
  • après s'être approprié le cheminement discursif qui permet de construire les savoirs modernes.

Une telle démarche permettrait aux néoalphabètes, si toutes les autres conditions sont réunies par ailleurs, de produire un discours scientifique endogène dans les langues nationales remplissant les conditions de rigueur syntaxique, de clarté, de lisibilité et de compréhensibilité dans les langues nationales. L'une des conditions requises pour atteindre de tels objectifs demeure une formation rigoureuse des formateurs.

Profil des animateurs

La mise en œuvre de ce processus suppose la formation rigoureuse d'animateurs d'un profil spécifique, ayant au minimum le niveau de la quatrième année des cours secondaires. Leur assiduité aux séances suppose par ailleurs un système de motivation variant selon les contextes, mais offrant une garantie de régularité du processus d'apprentissage. Une formation rigoureuse doit également leur être assurée.

Formation des animateurs

La formation des animateurs doit être

  • axée sur les méthodes participatives qui consistent à:
  • toujours partir des connaissances endogènes des apprenants, puis
  • amener ces apprenants à analyser, critiquer (grâce à des outils d'analyse MARP) et remettre en question les aspects empiriques et irrationnels de ces connaissances, avant de,
  • construire des connaissances rationnelles avec la participation active de ces apprenants.

Le principal outil de l'animateur est la fiche andragogique. L'approche ne prévoyant pas de matériel didactique conçu au préalable, l'élaboration de cette fiche nécessitera pour l'animateur une préparation lointaine et rapprochée consistant pour l'animateur à:

  • Recueillir des informations techniques auprès de personnes ressources et de structures techniques diverses, à savoir auprès d'agents de développement rural, de santé, de l'éducation, etc.;
  • Consulter une documentation technique relative aux différentes thématiques à développer et qui s'articulent autour des quatre domaines du savoir que sont;

    • La transcription et les techniques d'expression écrite à travers l'élaboration des textes des six genres, et des textes spécifiques (récit, description et portraits, rapports, compte-rendu, correspondances, argumentation, articles de journal, etc.)
    • La démarche critique d'appropriation de connaissances rationnelles thématiques ayant trait aux faits de société, aux droits et devoirs du citoyen, à la décentralisation, etc.; (sciences sociales);
    • La démarche critique d'appropriation des explications scientifiques sur la biologie humaine, la vie animale et végétale, les phénomènes naturels en général (sciences de la vie et de la terre);
    • La didactique d'appropriation des connaissances en mathématiques appliquées à la résolution des problèmes liés aux activités de production de commercialisation, etc., et l'appropriation des outils de gestion.

 

  • Élaborer une fiche andragogique décrivant avec précision les étapes de chaque séance d'apprentissage et comprenant entre autres:

    • un objectif général,
    • des objectifs spécifiques d'acquisition de connaissances notionnelles ou thématiques, et de connaissances instrumentales devant déboucher à terme sur l'élaboration d'un texte second et de textes de différents genres,
    • un résultat attendu et
    • une évaluation.

NB: une sélection rigoureuse et une formation appropriée des animateurs ayant le niveau requis (quatre ans de cours secondaire au minimum) est l'une des conditions de succès de l'approche. À cet effet, des équipes multidisciplinaires devraient être progressivement constituées par les ONG, instituts de recherches appliquées et de formation de formateurs, structures d'appui aux programmes éducatifs, etc.; ces équipes doivent inclure des spécialistes de langues, de sciences sociales, de sciences de la vie et de la terre, de mathématiques et gestion, capables d'assurer la formation et le renforcement andragogique de ces animateurs.

Autres conditions générales et spécifiques

D'autres conditions sont nécessaires pour consolider le processus de développement de l'environnement lettré s'il était enclenché selon la démarche décrite ci-dessus. Il s'agit de la nécessité de susciter:

  • l'adoption de politiques nationales dans les différents pays, de même que
  • l'adoption de politiques éditoriales de promotion de l'écrit dans les langues nationales.

Cette autre préoccupation est fondamentale, car beaucoup d'acteurs continuent de confondre les plans d'action gouvernementale, les stratégies sectorielles de l'éducation, en l'occurrence, avec un document de politique nationale d'alphabétisation et d'éducation des adultes.

NB: il est nécessaire que les acteurs et praticiens soient éclairés sur cette importante question d'ordre institutionnel. En effet, il serait impensable qu'une politique nationale d'alphabétisation et d'éducation des adultes soit formulée et adoptée (à l'intérieur d'un quelconque cabinet ministériel) sans l'implication effective des acteurs et bénéficiaires dudit secteur.

De fait, le principal critère de validité d'un document de politique nationale est précisément qu'il devrait s'articuler par rapport aux préoccupations effectives des acteurs et des bénéficiaires; or la prise en compte de telles préoccupations n'est nullement possible en dehors de l'implication de ces derniers.

Du reste, l'intérêt majeur d'un processus participatif de définition de politique, outre ce critère de validité, est qu'il offrirait un cadre et une occasion

  • de diagnostic participatif des problèmes du secteur par l'ensemble des acteurs et bénéficiaires,
  • de définition collective d'une vision nationale partagée par les acteurs et les responsables sectoriels de l'éducation non formelle,
  • de la formulation d'une orientation et d'objectifs stratégiques, de stratégies de mise en œuvre; bref,
  • de l'appropriation de la politique par les acteurs qui seront chargés de sa mise en œuvre.

Les prochaines rencontres sous-régionales doivent consacrer une réflexion méthodique sur cette question de politique, car elle conditionne une harmonisation minimale, ne serait-ce que de la compréhension que les responsables des ministères, des directions nationales d'alphabétisation, des ONG, des structures d'appui, devraient avoir de la démarche globale d'alphabétisation et des objectifs de développement que ces processus visent à réaliser en termes d'éducation pour tous et d'objectifs de développement du millénaire.

À défaut d'une telle démarche collective, les différents groupes d'acteurs à l'intérieur de chaque pays continueraient de développer des approches isolées, avec pour conséquence le gaspillage de ressources considérables pour une réalisation hypothétique de résultats en deçà des attentes des bénéficiaires et des acteurs.

Conclusion

Comme toute innovation, la stratégie présentée ci-dessus à grands traits, nécessite une large dissémination en vue de son expérimentation dans des contextes variés pour en mesurer l'applicabilité dans des contextes variés.

De ce point de vue, l'initiative du bureau Afrique de l'Ouest de la DVV International qui a permis de rassembler des acteurs de sept pays est donc à saluer.

Par ailleurs, cette stratégie a déjà fait l'objet d'une appropriation par de nombreux praticiens et connaît un début de mise en œuvre dans les régions du Nord Mali (suite à une formation similaire à celle de Dabola). Elle a été déjà expérimentée au Niger, au Bénin, au Burkina Faso, (grâce notamment à IDEA, basé à Genève et promoteur de la PDT, une des composantes de la stratégie) à travers des programmes de trois ans.

Sa généralisation progressive permettrait tout au moins de créer les bases d'une approche de développement d'un environnement lettré perçu comme un processus de passage progressif et durable de l'oralité vers la communication écrite, pour nos communautés rurales d'Afrique subsaharienne encore tributaires de traditions orales et des inconvénients qui s'y attachent.

Le grand écrivain malien Amadou Hampate BAH n'a-t-il pas dit « en Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle »! Cette vérité est encore plus actuelle aujourd'hui.

En effet, il n'est plus nécessaire de souligner l'importance de l'écriture, dans un monde où la numérisation amorce le développement fulgurant des sociétés de l'information et du savoir.

Si l'on sait que la société Microsoft vient de développer son logiciel Windows en Swahili, et bientôt en Bambara et dans d'autres grandes langues africaines d'intercommunication, il serait désespérant que les populations africaines locutrices des dites langues restent une fois de plus handicapées, incapables d'utiliser le dernier outil de pointe que constituent l'ordinateur et Internet, ce réseau qui, eu égard au fourmillement d'informations qu'il véhicule, est assimilable à une véritable mine d'or.

L'environnement lettré serait alors le chemin d'accès à une telle mine d'or d'informations pour nos populations. Et ceci interpelle les responsables de l'éducation, les acteurs et les partenaires de l'éducation de base non formelle et de l'éducation des jeunes et des adultes sous toutes leurs formes.

Note

1 Définition donnée de l'environnement lettré dans les documents de l'Unesco.