Wang Qiang / Miao Jiandong

Pendant six décennies environ, les écarts et l’intégration entre les communautés rurales et urbaines ont fortement préoccupé les gouvernements et les sociétés civiles en Chine. Aujourd’hui, l’exclusion sociale et l’intégration sont devenus des obstacles cruciaux à la construction d’une société harmonieuse. L’éducation, et plus particulièrement l’éducation des adultes en tant que composante majeure et transversale, agit en faveur de l’intégration sociale aux niveaux politique, économique, culturel et éducatif. Wang Qiang est Professeur associé et Miao Jaiandong professeur de l’université normale de Nankin.

La migration rurale-urbaine et le rôle de l’éducation des adultes dans l’intégration sociale en Chine

 

Introduction

Depuis 1960, le gouvernement central s’est fixé pour objectif l’élimination des trois clivages, à savoir entre zones rurales et zones urbaines, agriculteurs et travailleurs urbains, intellectuels et ouvriers. La stratégie consistait à créer des industries distinctes dans les zones rurales et les zones urbaines: agriculture dans les zones rurales, industries manufacturières et services dans les zones urbaines. Malheureusement, les objectifs n’ont pas été atteints. À l’époque de l’économie planifiée, et plus particulièrement entre 1950 et 1985, la distinction entre villes et campagnes a été particulièrement stricte et la mobilité rurale-urbaine très réduite; à tel point que les clivages entre villes et campagnes prévalent encore de nos jours.

Depuis l’ouverture politique et le passage à l’économie de marché à la fin des années 1970, les politiques agricoles basées sur le système de responsabilité ont résolu avec succès le problème de pénurie alimentaire dans les campagnes. Avec l’industrialisation, l’urbanisation et la modernisation, l’économie est en plein essor, des populations nombreuses mues par les forces du marché migrent vers les zones urbaines et les industries non agricoles. Même si la majorité des ressources économiques, éducatives et culturelles se concentrent dans les zones urbaines, les agriculteurs migrants en sont exclus.

1. Structure sociale duale et écarts entre milieu rural et milieu urbain

 

1.1 Émergence de la structure sociale duale

La Chine, en tant que société duale rurale-urbaine, se caractérise par une division très stricte entre zones rurales et zones urbaines. Cette division ne dépend ni du fait que les gens travaillent comme agriculteurs ou non, ni du fait qu’ils vivent dans des zones rurales ou urbaines, mais de leur statut de résident officiel. Toute personne déclarée officiellement résident rural est considérée comme agriculteur, indépendamment de son lieu de résidence et de son activité.

De 1950 à 1970, la Chine a opté en faveur de l’économie planifiée et fortement centralisée; le principe en vigueur dans les zones rurales était la propriété collective. Les villages, c’est-à-dire les «équipes de production», représentaient les unités de production de base; l’ensemble des terres et des biens leur appartenait. Tous les villageois étaient membres de ces équipes et toutes les activités économiques et sociales étaient réalisées avec leur accord. Le système de propriété publique ne permettait pas de chercher un emploi dans une zone urbaine sans l’accord du gouvernement. Le manque de mobilité entre zones rurales et zones urbaines a donc fini par entraîner la construction progressive de la société duale.

Pendant quasiment quatre décennies depuis 1950, le gouvernement a alloué un paquet social aux résidents urbains permanents: céréales, huiles alimentaires, emplois publics, éducation des enfants, soins médicaux, retraites pour les personnes âgées, etc. Le système de déclaration de résidence régule à lui seul la structure sociale duale rurale et urbaine. Les résidents ruraux ne perçoivent pratiquement aucune aide sociale de la part du gouvernement. Les personnes âgées n’ont ni assurance maladie ni retraite. Elles sont prises en charge par les familles.

Le fait que des parts très infimes de terres cultivées doivent nourrir une population nombreuse est un problème crucial. La main-d’œuvre agricole est largement excédentaire et peu efficiente. La majorité est pauvre. Le nombre d’agriculteurs excédentaires, dans les régions rurales, s’élevait à 200 millions dans les années 1980. Comparé à la productivité agricole, soit 5 % de main-d’œuvre agricole, dans les pays développés, l’excédent est considérable en Chine et a même tendance à croître. Depuis longtemps, le transfert de la main-d’œuvre agricole vers les industries urbaines et non agricoles est un enjeu du développement et de la modernisation du pays.

1.2 Altération des rapports zones rurales / zones urbaines, et migration

Depuis 1978, la Chine passe de l’économie planifiée à l’économie de marché. Conformément à l’ajustement du Plan national stratégique de développement, les politiques gouvernementales ont changé graduellement et encouragé le transfert des travailleurs des zones rurales vers les zones urbaines. Finalement, les 800 millions de ruraux renversent les obstacles au développement et la division traditionnelle des secteurs économiques (industries manufacturières et services dans les zones urbaines, agriculture dans les zones rurales); ils ouvrent la voie au flux libre et inéluctable des populations rurales vers les zones urbaines. La main-d’œuvre agricole excédentaire quitte les fermes.

Vers la fin des années 1970, l’économie nationale a été fondamentalement réformée, passant progressivement de l’économie planifiée et fortement centralisée à l’économie de marché. La réforme a commencé avec une réforme agraire dans les zones rurales et l’adoption d’un nouveau système de responsabilité. Chaque famille reçoit une certaine parcelle de terrain. Les agriculteurs ont le droit de décider eux-mêmes ce qu’ils plantent, et en quelle quantité. L’économie rurale a prospéré petit à petit, le problème de pénurie alimentaire a été progressivement résolu et éliminé.

Depuis 1984, de plus en plus de ruraux migrent chaque année vers les villes, soit 140 millions de personnes depuis 2003, ce qui représente plus de 10 % de la population chinoise et environ 30 % de la main-d’œuvre agricole. La population âgée de 18 à 35 ans représente 75 % des migrants (Mao Lei. 2005). Les migrations ont lieu: des zones rurales vers les zones urbaines, de la Chine centrale et occidentale vers la Chine orientale, des zones économiquement sous-développées vers les zones développées. Pendant longtemps, la population migrante aura tendance à croître.

Depuis le début des années 1980, les migrants sont de plus en plus nombreux à travailler plus longtemps dans les zones urbaines, parfois avec des familles entières. Les plus jeunes n’ont aucune expérience en agriculture et s’identifient d’autant plus facilement au mode de vie urbain. Mais les obstacles à l’intégration des migrants dans les communautés urbaines sont nombreux.

La modernisation de la Chine s’appuie sur l’industrialisation et l’urbanisation des zones rurales. Le pourcentage d’industries primaires a tendance à décroître, alors que les industries manufacturières et les services fleurissent. Avec l’amélioration de l’efficience des agriculteurs, la main-d’œuvre excédentaire rurale doit migrer vers les villes et les zones urbaines. Les structures de la population et de la main-d’œuvre agricole doivent suivre le processus de modernisation en conséquence.

Marché de travail informel en Chine Source: Wang Qiang 

Nombre de ruraux sont motivés à migrer vers les zones urbaines. Dans les années 1980, les migrants recherchaient avant tout le profit économique pour pouvoir faire vivre leurs familles. Plus tard, dans les années 1990, ils ont recherché à la fois le profit économique et des conditions de vie meilleures. Le but était non seulement d’améliorer leurs revenus, mais aussi de profiter d’une vie culturelle et matérielle de meilleure qualité dans les zones urbaines. Selon une étude, 32,67 % des agriculteurs déclarent avoir migré en raison du nombre insuffisant de terres cultivées par tête, et de la médiocrité des revenus agricoles. 12,5 % de la main-d’œuvre agricole ne sont pas intéressés par l’agriculture (Wang Chunguang 2003).

 

2. Exclusion sociale dans les communautés urbaines

 

2.1 Écarts en matière d’aide sociale

Dans cette société duale, les migrants (ouvriers-paysans) sont défavorisés et exclus des communautés urbaines. L’exclusion sociale est due à des raisons institutionnelles, plus particulièrement aux politiques et aux réglementations traditionnelles des gouvernements. Les migrants issus des zones rurales n’ont pas droit au paquet social réservé aux communautés urbaines (logement, éducation des enfants, assurance maladie, emploi, etc.) du fait qu’ils n’ont pas le statut de résidents urbains. Les politiques en vigueur leur interdisent l’accès aux ressources et aux opportunités offertes par les zones urbaines. On estime que la protection sociale, pour les populations urbaines et les populations rurales, diffère sur 47 points.

2.2 Manque de représentation

La structure sociale duale prive les populations rurales de l’exercice de leurs droits politiques, économiques et sociaux dans les communautés urbaines entraînant avec elle une rupture entre ouvriers-paysans et communautés urbaines. En vertu de leur statut de résidents ruraux, les agriculteurs ne sont pas membres des communautés urbaines et n’ont par conséquent aucune possibilité de participer aux élections politiques, aux prises de décision et à la formulation de politiques ayant trait à leurs intérêts et à leurs droits, alors qu’ils travaillent dans les villes tout au long de l’année. Peu d’entre eux possèdent leurs propres organisations ou syndicats, ils ne sont représentés ni dans les communautés urbaines, ni au Congrès du Peuple. Il n’existe aucun mécanisme permettant de formuler des politiques plus équitables en leur faveur.

La majorité des agriculteurs migrants considèrent que la migration vers les zones urbaines n’a pas un caractère définitif. Leur choix final et rationnel, basé sur leur statut et leur identité, est de retourner un jour dans les campagnes. Dans une enquête menée à Shanghai, la plupart des migrants ont répondu «non» à la question de savoir s’ils souhaitaient «vivre de manière définitive en zone urbaine». Ce n’est pas qu’ils n’aiment pas le mode de vie urbain, mais plutôt qu’ils ne peuvent pas s’intégrer, que ce soit en termes d’emploi, de logement, d’attentes ou de mode de vie. Étant privés du statut officiel de résidents urbains, ils considèrent leur région rurale d’origine comme leur foyer permanent (Ren Yuan 2006).

2.3 Emplois informels

On rencontre généralement trois types de marchés de l’emploi dans les zones urbaines: un marché pour les professionnels, un marché pour les travailleurs urbains et un marché pour les ouvriers-paysans. Les deux premiers sont de type formel. Souvent, ou dans certaines villes, les marchés de l’emploi pour les ouvriers-paysans ne sont pas organisés; certains travailleurs préfèrent s’adresser aux marchés informels parce qu’ils sont gratuits et établissent un contact direct et rapide entre employeurs et employés. L’embauche se fait sous forme d’accord oral. L’emploi informel ne prévoit ni contrat, ni salaire minimum, ni assurance, ni sécurité sur le lieu de travail, ni protection ou suivi du travail, ni syndicats etc. De nombreux migrants changent souvent de travail, ou bien restent sans emploi.

2.4 Discrimination salariale

Normalement, les migrants se chargent des travaux précaires ou durs que les travailleurs urbains refusent d’exécuter. Ils sont généralement moins bien payés. À travail égal, les agriculteurs ont des salaires nettement inférieurs. Une recherche réalisée à Shanghai montre que la productivité des migrants est de 50 % supérieure à celle des travailleurs urbains, mais que le ratio des coûts du travail entre urbains et ruraux est de 5:1. Selon une recherche réalisée à Nankin, les coûts du travail entre les travailleurs munis d’un contrat de travail et les migrants sont de 1,8:1. (China Economic Research Center of Beijing University 1998). Selon les études réalisées en 2002, un agriculteur sur quatre n’est pas payé à temps, voire même jamais.

La plupart des employeurs paient la main-d’œuvre agricole à la fin de l’année. Ceci a entraîné de graves problèmes sociaux auxquels le gouvernement s’attelle aujourd’hui sérieusement.

2.5 Augmentation du coût de la vie

La structure sociale duale entraîne une augmentation du coût de la vie des ouvriers-paysans et multiplie les obstacles à l’intégration des migrants dans les communautés urbaines. Ces derniers doivent payer des frais beaucoup plus élevés pour trouver une école pour leurs enfants, alors que l’accès pour les enfants urbains est gratuit. De nombreux ouvriers-paysans doivent louer un appartement et souvent, prendre leurs repas dans un restaurant.

2.6 Préjugés

Les populations urbaines ont un sentiment de supériorité, et par conséquent des attitudes injustes et des préjugés envers les ouvrierspaysans, si bien que ces derniers aspirent de moins en moins à vivre dans les communautés urbaines. Dans les interviews menées avec 90 ouvriers-paysans à Pékin, ces derniers se sont déclarés incapables de supporter la discrimination, tel le mépris verbal ou l’exclusion sur le lieu de travail. Les discriminations de la vie quotidienne et de la vie sociale les blessent dans leur dignité. 18 % des migrants interviewés se déclarent victimes de discriminations très graves, 45 % disent avoir été victimes, à un certain degré, de discriminations sur le lieu de travail, dans les stations d’autobus, les magasins ou chez les résidents urbains.

3. Identité et intégration

 

3.1 Identification avec le statut d’agriculteur et les communautés rurales

Les études montrent que les ouvriers-paysans s’identifient fortement avec leur statut d’agriculteurs et leurs communautés. Mais les choses changent, et plus les migrants sont jeunes, moins ils se considèrent comme des agriculteurs. Cette tendance va de pair avec leur niveau d’instruction: plus leur niveau d’instruction est élevé, moins ils s’identifient avec les communautés rurales. Mais elle est aussi liée à leur conception de la qualité de la vie et leurs attentes.

Plan stratégique national Source: Wang Qiang 

À la question des enquêteurs: «Vous considérez-vous toujours comme des agriculteurs?», 78,5 % des travailleurs agricoles ont répondu «oui», 10,9 % «non», 4 % «sans opinion», et le reste n’a pas donné de réponse. La majorité d’entre eux se considèrent comme des agriculteurs parce qu’ils sont déclarés résidents ruraux permanents et traités en conséquence. De plus en plus de jeunes migrants âgés de 18 à 25 ans n’ayant que peu ou pas d’expérience agricole et possédant un meilleur niveau d’instruction s’identifient moins à leur statut d’agriculteurs que leurs prédécesseurs. Parmi les ouvriers-paysans ne se considérant pas comme des agriculteurs, 60 % estiment qu’agriculteur signifie travailler dans l’agriculture, et 20 % habiter à la campagne. (Wang Chunguang 2003)

Les jeunes migrants sont fortement attirés par le monde extérieur. Indépendamment des écarts salariaux entre ouvriers agricoles et travailleurs urbains, ils préfèrent habiter dans les villes. Les raisons sont les suivantes: le travail agricole est dur (13,66 %) et sans avenir (12,94 %); ils se sont déjà habitués au mode de vie urbain (37,77 %); la ville offre un style de vie moderne que le village ne peut pas offrir, même si on a de l’argent (18,71 %); 16,92 % avancent d’autres raisons (Wang Chunguang 2003). La majorité d’entre eux s’estiment incapables de se réadapter à la vie campagnarde, pour des raisons sanitaires et de loisirs. Dans certaines zones rurales, avoir un emploi dans une ville est considéré comme un succès.

3.1 Identification avec les communautés urbaines

Les études montrent que les ouvriers-paysans ont du mal à s’intégrer dans les communautés urbaines, et que la société intégrée est loin d’être à portée de main. Les interactions des migrants avec les communautés urbaines, la façon dont ils perçoivent ces communautés et leurs relations avec les gouvernements urbains en sont la preuve.

Les études montrent également que les ouvriers-paysans sont des marginaux et ont très peu de contacts avec les communautés urbaines dans lesquelles ils se sont installés. 21,6 % d’entre eux disent avoir des contacts réguliers avec elles, 48,6 % rarement, et seul un petit nombre d’entre eux prennent part aux activités collectives locales. Une autre étude montre que 2,9 % participent régulièrement aux activités collectives locales, 46,8 % jamais, et 28,1 % de temps en temps; 22,3 % n’ont pas donné de réponse. Les migrants sont encore largement exclus des activités urbaines. Les communautés urbaines ont souvent des comportements négatifs du fait qu’elles les rendent responsables de l’insécurité sociale, des embouteillages et du mauvais environnement social. À la question des enquêteurs:

«Que pensez-vous du comportement des communautés urbaines locales?», seuls 12,2 % ont répondu «aimables» (Wang Chunguang 2003); la majorité ressent le contraire. Ces comportements ont un impact direct sur la manière dont les ouvriers-paysans perçoivent les communautés urbaines.

En ce qui concerne les relations avec les services gouvernementaux locaux, 61 % des ouvriers-paysans interrogés estiment qu’il est irréaliste d’attendre des aides ou des propositions de services de la part de ces organes dans les communautés urbaines. Les autres n’ont pas répondu ou sont indécis. Ils s’estiment marginalisés et pensent que certains services gouvernementaux servent de bouclier protecteur aux résidents locaux. L’intégration des ouvriers-paysans dans les communautés urbaines rencontre encore des obstacles aux niveaux social, économique, politique et éducatif.

4. Le rôle de l’éducation des adultes

La polarisation rurale et urbaine de la Chine a des dimensions à la fois politiques, économiques, culturelles, juridiques et éducatives. L’éducation pourrait fonctionner comme une intervention primaire et transversale, avec un impact direct ou indirect sur tous les autres domaines. L’éducation des adultes joue un rôle important; le gouvernement et les sociétés civiles ont reconnu et réaffirmé sa place dans la promotion de l’intégration sociale dans les communautés rurales et urbaines, et entre elles.

4.1 Le Plan stratégique national

 

  • 1993–2010: le Plan national de formation des ouvriers-paysans

La stratégie nationale de la Chine consiste à faciliter le transfert des ouvriers-paysans vers les industries non agricoles et les zones urbaines. Le Plan stratégique national a été initié en 1993 par six ministères chinois, notamment l’Agriculture, l’Éducation, le Travail et les Assurances, etc. Le plan a assuré la formation de 5 millions d’ouvriers-paysans excédentaires entre 2004 et 2005. 30 millions doivent être formés entre 2006 et 2010. L’intégration officielle du Programme d’éducation et de formation dans le système éducatif national aura lieu après 2010, date à laquelle il fera partie intégrante du système éducatif chinois. (Conseil d’État 2004)

L’éducation et la formation des adultes constituent une approche fondamentale en matière de transfert de main-d’œuvre agricole et de promotion de l’intégration sociale. Le gouvernement central allouera un nombre accru de ressources aux régions sousdéveloppées, plus particulièrement dans les zones ethniques et démunies. Les gouvernements locaux sont responsables de l’affectation des fonds et de la coordination des formations. Avec l’aide des partenaires des régions côtières développées, les communautés rurales enverront les jeunes agriculteurs, à l’issue de leur formation, travailler dans les industries manufacturières et les services des villes et des zones urbaines, plus particulièrement en Chine orientale. Avec la modernisation et la transformation sociale de la Chine, le transfert de population est un processus de longue haleine qui incite des ruraux de plus en plus nombreux à s’installer définitivement dans les villes. Les migrants n’ont pas seulement besoin d’acquérir des compétences leur permettant de trouver des emplois dans les zones urbaines, mais aussi de les améliorer afin de s’intégrer dans les communautés urbaines. L’intégration sociale est par conséquent l’objectif premier du Plan stratégique national.

Le cadre du Plan stratégique national s’appuie sur trois piliers, qui reflètent ses objectifs et y répondent:

Premier pilier: la formation axée sur les processus. La formation axée sur les processus comporte trois blocs de connaissances. Le premier a pour but d’aider les agriculteurs désireux de s’installer dans les zones urbaines à acquérir des connaissances de base nécessaires au travail et à la vie quotidienne dans les communautés urbaines: quels sont les documents et les certificats requis; comment obtenir un certificat de résidence dans les villes et les zones urbaines; s’informer sur les transports en bateau; se familiariser avec le marché du travail; comment trouver un emploi correspondant à ses goûts; quelles sont les qualifications et les compétences requises pour quels emplois, etc. Le second bloc concerne les compétences nécessaires à la vie quotidienne, notamment: le riz avarié peut provoquer le cancer; comment conserver les légumes au frais; prévenir les insolations – soins de secours; prévenir les maux de ventre – médicaments courants, etc. Le troisième bloc concerne la réussite: comment réussir; comment devenir chef d’atelier; qui travaille dur réussit; un ouvrier-paysan a remporté à trois reprises une médaille dans des compétitions sportives internationales; un ouvrier-paysan a gagné 30 millions de yuan en trois ans grâce à ses efforts entrepreneuriaux.

Second pilier: la formation axée sur l’acquisition de compétences et de connaissances technologiques nécessaires à certains emplois et certains postes. Notamment: machines à coudre électriques et développement du secteur de la couture; réparation de véhicules à moteur pour faire face au développement rapide et à la popularité des voitures et des camions; compétences et connaissances technologiques dans le domaine des machinesoutils, etc.

Troisième pilier: la formation axée sur les droits. Les ouvrierspaysans migrants doivent connaître leurs droits et leurs obligations, comprendre les politiques et les règlements qui les concernent. Ils doivent être de bons citoyens respectueux des lois et des règlements, mais également savoir défendre leurs droits et leurs intérêts dans le cadre de procédures légales. Ce bloc comporte: l’appartenance syndicale; la protection de ses droits dans le cadre d’un contrat de travail; la protection de ses droits en l’absence de contrat de travail, etc.

  • Le Programme «Sunshine», dispositif de mise en place du Plan stratégique national

Le Programme «Sunshine» a pour objet la formation initiale de la main-d’œuvre rurale excédentaire, le but étant de faciliter son transfert dans les industries non agricoles des villes et des zones urbaines. Il a été mis en place par le gouvernement central et financé en grande partie par des fonds publics dans le cadre du Plan stratégique national – Plan national de formation des ouvriers-paysans 1993-2010. Le projet est axé sur les principales régions productrices de céréales, à la fois pauvres et comportant une forte main-d’œuvre agricole excédentaire.

Le principe fondamental est le suivant: la coordination est assurée par le gouvernement, l’organisation des formations est prise en charge par les organismes éducatifs, les bénéficiaires sont les agriculteurs. Le dispositif de mise en œuvre est le suivant: le programme est coordonné par le ministère de l’Agriculture et présidé par le vice-ministre. Les gouverneurs aux niveaux des provinces et des communautés sont directement responsables. Le processus de formation fonctionne d’après les principes du marché, avec appels d’offres et obligation de rendre des comptes. La publication de rapports mensuels et le partage d’informations sur le site Internet sont exigées. La formation est étroitement liée au secteur industriel. Les contraintes financières sont prises en charge par le gouvernement, les frais modiques des formateurs et la participation aux coûts de formation par les apprenants.

Le Programme Sunshine a pour groupe cible la main-d’œuvre excédentaire désireuse de travailler dans l’industrie non agricole et les zones urbaines. Les contenus de formation sont définis en fonction des besoins des agriculteurs et des marchés, l’accent étant mis sur les industries prospères et les métiers du bâtiment, du textile, de l’électronique, de l’aide familiale, de la sécurité, etc.

Les procédures d’appels d’offres servent à sélectionner les organismes et les prestataires de formation. Les prestataires possédant des informations et des opportunités de placement pour les stagiaires ont la priorité. Un réseau de centres de formation est mis petit à petit en place, en fonction des organismes sélectionnés, de leurs capacités et de leurs contacts avec les industries non agricoles. Le modèle adopté permet d’améliorer les chances de transfert de main-d’œuvre et de proposer des formations plus efficientes et plus efficaces. Les départements gouvernementaux du Travail aux niveaux provincial et régional dans les régions sous-développées ont mis de plus en plus de bureaux en place dans les régions développées de l’est du pays, ce qui permet de passer des accords avec les autorités et les industries pour placer des stagiaires.

De 2004 à 2006, les fonds gouvernementaux alloués au Programme Sunshine ont représenté 2,75 milliards de yuan, dont 1,25 milliard financé par le gouvernement central et 1,5 milliard par les gouvernements locaux. Chaque stagiaire a perçu 100 yuans en 2004 et 171 yuans en 2006 (Wei Chaoan 2006). Dans certaines zones rurales, les fonds sont alloués directement aux agriculteurs sous forme de chèques-formation, et les stagiaires ont le droit de choisir les organismes et les programmes de formation qui leur paraissent le mieux adaptés à leurs besoins.

Programme «Sunshine» Source: Wang Qiang 

Selon le vice-ministre, ministère de l’Agriculture, 8,3 millions d’ouvriers-paysans ont participé à des formations dans le cadre du Programme Sunshine entre 2004 et 2006, et 7,2 millions, soit 86,7 % des stagiaires, ont trouvé un emploi dans une ville ou une zone urbaine (Wei Chaoan 2006). Plus de 10 millions d’ouvrierspaysans ont en outre participé aux formations organisées par les gouvernements locaux et les sociétés civiles. Les modèles d’apprentissage et de formation choisis sont des modèles efficaces qui ont permis d’améliorer les connaissances professionnelles et les compétences nécessaires pour vivre en zone urbaine. Les personnes formées dans le cadre du Programme Sunshine ont un revenu mensuel moyen de 833 yuans, soit 400 yuans de plus que leurs revenus agricoles et 200 yuans de plus que le revenu des personnes sans formation. Les envois de fonds soutiennent certaines zones particulièrement vulnérables en raison de l’environnement naturel.

4.2 La participation active de la société civile

 

  • Organismes éducatifs commerciaux non gouvernementaux

Ces organismes sont mis en place par la société civile avec leurs propres ressources. Depuis plus de deux décennies, ils se développent rapidement et jouent un rôle important dans la formation des ouvriers-paysans. Ils proposent habituellement des formations rémunérées. En vertu de la loi de la République populaire de Chine relative à la promotion des organismes éducatifs non gouvernementaux, tous les organismes éducatifs chinois sont à but non lucratif. Ceci signifie que les bénéfices sociaux constituent l’objectif principal et ont priorité sur les gains monétaires. Ces organismes ont une gestion financière indépendante et des dispositions réglementaires en matière de suivi.

On compte actuellement 8 700 organismes gérés par les sociétés civiles. Les adultes des zones rurales sont leur principal groupecible. Les organismes éducatifs non gouvernementaux s’orientent vers les besoins du marché de l’éducation générés par l’essor des industries manufacturières et des services, et couvrent un large éventail de compétences et de métiers: barbiers et coiffeurs, chauffeurs, ordinateurs, couture, machines-outils, artisanat, cuisine, réparation de TV et de lecteurs de CD, réparation de véhicules, etc.

  • La participation active des ONG internationales

Dans les communautés rurales et urbaines, les ONG internationales s’engagent activement en faveur de l’éducation et de la formation des ouvriers-paysans, qui constituent leur principal groupecible. Près de 210 ONG internationales ont ouvert des bureaux en Chine et centrent leurs formations sur les ouvriers-paysans (Bulletin sur le développement international 2007). Ces ONG ont centré leur action sur les écarts et l’intégration entre zones rurales et zones urbaines.

Les ONG internationales reconnaissent que la migration et l’intégration sociale reflètent la pauvreté et l’exclusion sociale en Chine. Dans les zones urbaines, les migrants vivent dans des conditions d’insécurité, n’ont pratiquement pas accès au marché du travail, pas de protection légale, et qu’un accès extrêmement limité aux services sociaux et d’aide sociale. Les ONG internationales agissent aux niveaux central, provincial, régional et villageois, à la fois dans les zones rurales et urbaines, le but étant de travailler avec les migrants et les démunis pour endiguer les effets négatifs de la migration et encourager ses effets positifs; le but consiste également à plaider auprès des gouvernements à différents niveaux, en faveur de solutions politiques efficaces qui garantissent la protection des droits et la mise à profit du potentiel que représente la migration pour le développement des zones rurales et urbaines, de façon à promouvoir l’intégration sociale.

Depuis 1999, la Fondation Asie a développé, avec l’appui de la Fondation Levi Strauss, des activités spéciales qui ont permis de fournir des services à plus de 740 000 femmes migrantes dans plus de 200 usines de 22 villes et districts du Delta de la Rivière des Perles, le cours inférieur du Yangtse et la municipalité de Pékin. Les principaux axes de ces activités sont les suivants: engager les parties prenantes locales à satisfaire les besoins des communautés; mettre en place des réseaux d’aide sociale en faveur des migrantes démunies; appuyer leur intégration sociale dans les communautés; leur donner suffisamment d’indépendance économique et de compétences pour leur permettre de s’adapter aux communautés locales. Ce programme de services directs à l’intention des ouvrières migrantes a valeur de modèle réplicable dans les autres provinces. La Fondation Ford, la Fondation Cyrus Tang, World Vision International et d’autre ONG internationales se sont engagées activement en faveur de la réduction des disparités et de l’intégration des communautés rurales et urbaines. (Bulletin sur le Développement international 2007)

4.3 La formation par apprentissage

Aujourd’hui, la formation des jeunes ouvriers-paysans se fait généralement sous forme d’apprentissage. Elle dépend directement de la situation sur le marché du travail et des mécanismes d’emploi des ouvriers-paysans. Certains d’entre eux peuvent certes bénéficier des formations organisées par les autorités locales et trouver un emploi dans les zones urbaines, mais la plupart cherchent un emploi avec l’aide de leurs familles ou d’amis, ou bien s’adressent au marché informel de l’emploi. Une fois employés, leur instruction est prise en charge par les ouvriers spécialisés ou les membres de la famille ou de leur village qui les ont aidés à trouver l’emploi en zone urbaine. Étant donné que seul un infime pourcentage d’ouvrierspaysans sont susceptibles de participer à des formations organisées ou non formelles dans la situation actuelle, la majorité d’entre eux apprennent dans le cadre d’apprentissages en entreprise, en tandem ou sur le tas.

Apprentissage axé sur le développement de soi Source: Wang Qiang

4.4 L’apprentissage axé sur le développement de soi

Certains ouvriers-paysans sont fortement motivés à acquérir des compétences et des connaissances nouvelles, et souhaitent même monter leur propre affaire. Ils considèrent le travail en zone urbaine comme une préparation, un apprentissage et une expérience pratique servant de porte ouverte à leur développement personnel, leur permettant d’évoluer et de devenir des entrepreneurs indépendants et productifs. Ils rédigent des journaux intimes dans lesquels ils notent leurs idées nouvelles, mais aussi les événements, les connaissances et les compétences nouvellement acquises. Enfin, ils orientent l’acquisition de connaissances et la collecte d’informations à leurs propres besoins, leurs intérêts et leurs projets.

Tous les détails des projets initiés de leur propre chef sont consignés dans des journaux intimes, façon efficace d’apprendre seul, n’importe où et à n’importe quel moment. Ils gèrent leurs connaissances et accumulent les acquis dans un paquet de connaissances qui leur donne un réel pouvoir dans leur domaine de spécialisation. La productivité, la spécialisation et l’information les motivent et les encouragent à devenir entrepreneurs et à forger leurs propres plans d’action.

Dans la région de Yiyuan, province de Shandong, les journaux intimes des ouvriers-paysans sont utilisés comme blocs de connaissances. Nombre d’entre eux y ont décrit leurs expériences et leurs réflexions sur la recherche d’emploi, les négociations et la conclusion de contrats avec les employeurs, les demandes de salaire et la protection de leurs droits, mais aussi sur leur vie en tant qu’ouvrierspaysans dans les communautés urbaines (Liu Wenning 2007). Le fait de résumer leurs expériences et leur savoir-faire, mais aussi d’y réfléchir, leur a également permis de réduire la pression psychologique dont ils étaient victimes. Certains ont accumulé suffisamment de connaissances pour travailler comme manageurs ou chefs de sections.

4.5 Les activités thématiques

Tout ce qui concerne les ouvriers-paysans et l’intégration sociale est généralement un sujet brûlant pour les médias, la législation, les transports et le marché de l’emploi. En 2003, une femme rurale s’est plainte auprès du Premier ministre du Conseil de Chine des conditions difficiles dans lesquelles vivait sa famille, parce que son mari n’avait pas perçu son salaire depuis longtemps alors qu’il avait cessé de travailler. Le Premier ministre a aidé l’ouvrier-paysan à toucher son salaire et entamé une campagne nationale pour aider les autres. La femme a été élue parmi les dix personnalités de l’année à la télévision centrale. En 2007, dix entreprises du bâtiment ont été expulsées de Pékin parce qu’elles ne pouvaient pas payer les ouvriers-paysans qu’elles employaient.

Le 28 septembre 2007, le Congrès du Peuple de la municipalité de Chongqing (le Congrès provincial du Peuple est un organe législatif) a décidé de proclamer le premier dimanche de novembre «Fête des ouvriers-paysans» (Wei Wenbiao 2007). De la sorte, les quatre millions d’ouvriers-paysans de Chongqing vont avoir leur propre jour férié. L’objectif est de sensibiliser les gouvernements, les chefs d’entreprises, les médias et tous les milieux sociaux aux droits des ouvriers-paysans. Il importe de respecter et de protéger leurs droits et leurs intérêts. Comme le mois de novembre est proche de la fin de l’année, les violations des droits sont généralement exposées et dénoncées ouvertement. Aujourd’hui, les ouvriers-paysans sont encore victimes de retards dans le paiement des salaires et doivent souvent travailler plus de huit heures par jour. Soucieux de satisfaire les indicateurs du développement économique local, certains membres des gouvernements et du corps judiciaire locaux ont tendance à favoriser les chefs d’entreprises. Certains résidents urbains ont également conservé leurs préjugés envers les ouvriers-paysans. L’éducation informelle et la conscientisation promues par les médias jouent par conséquent un rôle important et ont des effets notables.

Conclusion

L’intégration sociale présente des aspects divers dans la structure sociale duale chinoise, que ce soit au plan politique, social, économique, culturel ou éducatif. Mais l’éducation des adultes pourrait jouer un rôle transversal et de la sorte, promouvoir l’intégration sociale. Il n’est plus besoin de démontrer les effets et les impacts de l’éducation des adultes; celle-ci contribue de manière indéniable à sensibiliser les fonctionnaires, les communautés et les migrants aux droits humains, ainsi que le prouvent les changements politiques et l’engagement des politiciens et de la société civile. L’éducation des adultes transmet directement aux migrants les connaissances et les compétences dont ils ont besoin pour trouver plus facilement un emploi et améliorer leur qualité de vie. Elle contribue de surcroît à améliorer la compréhension mutuelle et le respect de la diversité culturelle entre les populations rurales et urbaines, qui sont des éléments fondamentaux de l’intégration sociale.

Références:

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China Economic Research Center of Beijing University. 1998. Legal Support to Farmer Workers. Beijing: Beijing University.

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Ren Yuan. 2006. Integration of Farmer Workers in Urban Communities. In Journal of Population Research. 2006 (3).

Shen Yuan. Citizenship is Primary Basis for Harmonious Society. Department of Social Science, Qinghua University. rwxy.tsinghua.edu.cn/htmls/nav/jsmd. asp/2007-08-10/2007-09-20.

State Council. 2003-2010 National Plan for Training of Farmer Workers. www.nmpx.gov.cn/zhengcedaohang/t20040310_14883.htm/2004-02-10/ 2007-09-22.

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Wei Chaoan. Speech on Sunshine Program for Transfer of Rural Laborers at National Conference. www.nmpx.gov.cn/zhengcedaohang/t20061111_48057. htm/2006-11-13/2007-09-20.

Wei Wenbiao. Farmer Workers Day and Equally Exercise of Rights. Beijing: Prosecuting Attorney Daily. 2007-10-08.

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