Maria-Josep Cascant i Sempere

L’une des innovations les plus excitantes de l’alphabétisation des adultes ces 15 dernières années a été le développement et la dissémination de l’approche Reflect qui a obtenu le Prix de l’alphabétisation des Nations unies en 2003, 2005 et 2007, et qui est à présent utilisée par plus de 500 organisations dans 70 pays. L’approche Reflect a réussi à faire le lien entre le processus d’alphabétisation et l’autonomisation de l’individu et de la collectivité – renforçant la capacité de millions de personnes à faire valoir leurs droits élémentaires. Les programmes Reflect opèrent dans des contextes extrêmement divers, et les tentatives d’en faire le relevé et de les évaluer ont été tout aussi diverses; il est par conséquent difficile de combiner ce qui a été démontré avec ce que nous apprenons. Dans le cadre d’un projet coordonné par le SARN (Réseau Reflect sud-africain), des praticiens Reflect du monde entier se sont réunis dans le but d’élaborer un nouveau cadre d’évaluation pour la méthode Reflect, un outil souple pouvant s’adapter aux contextes locaux, mais permettant aux organisations et programmes de partager efficacement l’apprentissage entre eux. Dans le cadre de ce projet, 69 praticiens Reflect de 36 pays participèrent pendant six semaines, en juin et juillet 2008, à un débat en ligne sur l’évaluation de la méthode Reflect et sur des idées pour la création d’un futur cadre évaluatif. L’auteure est coordinatrice du projet d’élaboration d’un cadre évaluatif de la méthode Reflect à SARN (Réseau Reflect d’Afrique du Sud).

Évaluer l’alphabétisation: le processus d’élaboration d’un cadre évaluatif de l’approche Reflect

 

Pourquoi un cadre évaluatif?

Des institutions diverses ont depuis longtemps constaté qu’il était important d’évaluer l’alphabétisation et l’éducation non formelle. Par l’intermédiaire du Rapport mondial de suivi sur l’éducation pour tous (EPT), l’UNESCO déclarait en 2001 que: «Les systèmes actuels de suivi de l’EPT sont principalement utiles dans le domaine de l’éducation formelle» et que «l’on sous-estime souvent le rôle important que jouent les programmes d’éducation non formelle pour atteindre les objectifs de l’EPT.» À l’approche de la CONFINTEA, qui se déroulera en 2009 au Brésil, il est encore plus pressant de réunir de nouvelles preuves de l’efficacité des programmes d’alphabétisation et des liens existant entre l’alphabétisation et d’autres objectifs de développement. Si nous ne réussissons pas à démontrer le retour élevé sur l’investissement dans l’alphabétisation en termes de développement, les appels de la CONFINTEA ne seront pas entendus, quelle que soit la force avec laquelle ont les criera.

Dans ce contexte, les Points de référence internationaux pour l’alphabétisation aideront les praticiens de l’alphabétisation des adultes, les gouvernements et les bailleurs de fonds à rechercher et à viser des politiques efficaces, et à les mettre en place. Le Point de référence n° 4 constate qu’il faudrait «investir dans des systèmes de rétroaction et d’évaluation». Ce Point de référence est non seulement essentiel pour démontrer ce que rapporte l’alphabétisation, mais aussi pour apprendre ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas en matière de politique. S’appliquant à tous les Points de référence, c’est seulement au moyen des systèmes de suivi et d’évaluation mis en lumière par le Point de référence n° 4 que l’on peut «remplir» les critères des 11 autres pour offrir une orientation. Le projet de création d’un cadre évaluatif de la méthode Reflect vise à participer à ces efforts d’évaluation.

L’approche Reflect d’alphabétisation et d’autonomisation des adultes passe généralement pour une force hautement efficace du changement social et de la diffusion des valeurs démocratiques du bas vers le haut. Nombre de programmes rapportent des développements favorables importants allant de l’amélioration de la santé à l’autonomisation des femmes, en passant par la diversification et l’amélioration des moyens d’existence, la citoyenneté active, la prévention du VIH et l’éducation des

Course d’alphabétisation au Bangladesh

Course d’alphabétisation au Bangladesh, Source: Liba Taylor/ActionAid  


filles, indiquant ainsi qu’un processus autonomisant d’éducation des adultes pourrait nous fournir la «colle invisible» nécessaire pour atteindre les Objectifs de développement pour le millénaire. Dans la pratique, toutefois, nous ne disposons de rien qui atteste d’une d’évaluation efficace. Les programmes Reflect opèrent dans des contextes extrêmement divers, et les tentatives d’en faire le relevé et de les évaluer ont été tout aussi diverses; il est par conséquent difficile de combiner ce qui a été démontré avec ce que nous apprenons. Étant donné la tendance à privilégier les évaluations dirigées par les bailleurs de fonds, nous n’avons pas toujours la place, le temps et les ressources pour apprendre et partager entre praticiens Reflect, et pour développer correctement une évaluation participative et la mettre en œuvre de façon cohérente.

Vers un cadre évaluatif 

La tentative la plus récente de consolider les enseignements tirés des évaluations de l’approche Reflect date de 2001, il y a donc sept ans, lorsqu’un conseiller, Abby Riddell, entreprit d’examiner 13 évaluations externes de Reflect effectuées dans 11 pays dans le but de 1) faire la synthèse et de résumer les 13 évaluations en identifiant les tendances de l’alphabétisation et les résultats de l’autonomisation; 2) d’identifier et de classer les tendances dans les approches de l’évaluation et les indicateurs et 3) d’élaborer à partir de cela des hypothèses clés pour formuler la recherche/les évaluations plus en détail. Toutefois, l’absence de méthode uniforme pour les évaluations a posé de sérieuses difficultés pour tirer des conclusions plus larges. Un certain nombre d’évaluations des projets Reflect ont été réalisées durant ces sept ans aux niveaux local, régional et national. Néanmoins, il n’existe toujours pas de méthode d’évaluation uniforme, et les projets varient beaucoup tant pour ce qui est de leur pôle d’intervention que de leur approche. Pour élaborer un nouveau cadre évaluatif, nombre de ces évaluations ont été analysées afin de tirer des conclusions concernant les bonnes pratiques d’évaluation.

En même temps, en avril 2007, ActionAid élabora le premier jet d’un cadre d’évaluation testé au mois de mai en Afrique du Sud. En octobre, un atelier fut organisé pour faire connaître ce projet à des étudiants en maîtrise et en doctorat au Royaume-Uni, et les inciter à l’examiner de façon critique. En novembre 2007, un second atelier fut organisé au Cap pour présenter le cadre d’évaluation à plus de 30 praticiens Reflect de toute l’Afrique et d’Asie du Sud. Afin de continuer à développer le cadre et de le diffuser, une équipe provisoire fut formée de novembre 2007 à avril 2008 quand le Réseau Reflect d’Afrique du Sud (SARN) désigna un coordinateur pour l’élaboration du cadre évaluatif de la méthode Reflect.

Débats en ligne: «À vos claviers!»

En mai et juin 2008 furent préparés des débats en ligne, qui devaient être menés en quatre langues (anglais, français, portugais et espa gnol), sur l’évaluation de l’approche Reflect. Des praticiens Reflect du monde entier furent invités à y participer. Ces discussions commencèrent début juin 2008 et se poursuivirent pendant six semaines. Les sujets suivants furent abordés: évaluation, alphabétisation, autonomisation, pouvoir et environnement alphabétisé, indicateurs associés aux projets/au renforcement des capacités, action sociale et communication.

Au moment de la rédaction de cet article, 72 praticiens de 36 pays participent à ce projet, auxquels viennent constamment s’ajouter de nouveaux participants.
* Groupe anglophone: 34 praticiens de 14 pays
* Groupe francophone: 23 praticiens de 13 pays
* Groupe luso-hispanophone: 15 praticiens de 9 pays (hispanophones: 9 praticiens de 5 pays,
   lusophones: 6 praticiens de 4 pays)

    Les pays participants sont les suivants: Angola, Bengladesh, Pays basque, Bénin, Brésil, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, RDC, Éthiopie, France, Guatemala, Guinée-Bissau, Guinée-Conakry, Inde, Kenya, Libéria, Madagascar, Malawi, Mali, Mozambique, Nicaragua, Niger, Pérou, Philippines, Rouanda, El Salvador, Sénégal, Afrique du Sud, Soudan, Togo, Ouganda, UK, Vietnam, Zambie et Zimbabwe.

    Langues: les participants ont le plaisir de pouvoir utiliser la langue nationale qui leur est familière durant les débats. Pour les intervenants, il est très satisfaisant de voir quatre communautés linguistiques différentes travailler parallèlement pour atteindre le même but. Étant donné la petite taille des groupes hispanophone et lusophone, il a été décidé de les rassembler au sein d’un groupe bilingue. Dans ce groupe, l’animateur fait des présentations dans les deux langues et les participants s’expriment soit en portugais soit en espagnol. La ressemblance de ces deux langues à l’écrit aide les participants à se comprendre entre eux.

    Diversité des groupes: les groupes sont composés de praticiens Reflect jeunes et plus âgés, ainsi que d’anciens travaillant à présent dans d’autres secteurs du développement, ce qui favorise la diversité et le partage d’expériences. Notons particulièrement la remarquable participation de praticiens de différentes ONG internationales, y compris ActionAid, GOAL, Intermon OXFAM et PLAN International, et la toute aussi remarquable union de différents réseaux Reflect régionaux à l’occasion de ce projet (PAMOJA, Latin America Reflect Network, Asian Reflect Network). N’oublions pas non plus les nombreux représentants d’associations nationales et locales (AAEA/Angola, CEREBA/DRC, CHIKUKWA/Zimbabwe, CIAZO/El Salvador, J&D/Mali, MIDE La Chuspa/Pérou, PAF/Zambie, RESODERC/Togo …).

    Qualité de la participation: les discussions sont ouvertes et les participants ont de la marge pour proposer leurs propres sujets et idées – ce qui ne s’est pas fait attendre: durant la première semaine, un participant vietnamien a suggéré d’aborder la question du «changement social»; le thème de «la promotion et la défense des droits» a été proposé par un participant sud-africain, tandis que des participants du Togo et du Burkina Faso ont proposé respectivement les thèmes de la «capacitation» et des «systèmes de communication».

    Sur la nécessité du projet: les participants ont applaudi ce projet. Le grand intérêt qu’il suscite tient du fait qu’il couvre au moins deux fossés à combler: premièrement l’absence d’outils et d’une culture évaluatifs, et deuxièmement, la nécessité de renforcer les échanges d’informations et les réseaux de praticiens Reflect au niveau mondial, en partenariat avec des réseaux nationaux et régionaux existants. Le second point est une question d’évaluation, concernant le fait que nous pouvons apprendre les uns des autres de bonnes comme de mauvaises pratiques (évaluation formative).

    Évaluation: comme en ce qui concerne les résultats des discussions, il est encore trop tôt pour se prononcer étant donné que durant la rédaction de cet article nous n’en sommes qu’à la deuxième semaine. Toutefois, nous sommes confiants que le débat tout entier aura des effets importants, au-delà de l’approche Reflect, pour les activités de réseau, la visibilité de l’alphabétisation pour l’autonomisation et le développement d’une évaluation participative en général. Pour l’instant, nous continuons de taper nos idées sur nos claviers – et comme une participante francophone l’a exprimé en exhortant les membres de son groupe: «À vos claviers!»

    Cours Reflect pour les femmes à Kaboul

    Cours Reflect pour les femmes à Kaboul, Source: Jenny Matthews/ActionAid

    En ensuite?

    Une fois que les discussions en ligne auront pris fin au début du mois d’août, un résumé en quatre langues sera présenté à un plus vaste public de professionnels de l’alphabétisation des adultes qui seront invités à participer. Il y aura parmi eux des praticiens Reflect n’ayant pas eu l’occasion de participer aux débats en ligne (y compris des praticiens de pays non encore représentés: Belgique, Ghana, Lesotho et Sierra Leone). D’autres praticiens de l’alphabétisation des adultes désireux de participer à ce projet, d’en tirer des enseignements et de le défendre. En Afrique, il s’agira de membres de l’ANCEFA, du PAALAE et de FEMNET qui, avec PAMOJA (Africa Reflect Network) composent la Plate-forme africaine pour l’éducation des adultes. Le rapport d’analyse des évaluations existantes de l’approche Reflect et le résumé des discussions en ligne serviront de base à la rédaction d’un document intitulé «Evaluating Reflect and Adult Literacy» qui sera prêt à être présenté à la conférence régionale africaine de la CONFINTEA qui se déroulera en novembre 2008 à Nairobi.