Ramon Mapa

Ici aussi un article qui nous vient des Philippines, de la plume d’un partenaire de longue date de DVV International. Ramon Mapa, directeur général de la People’s Initiative for Learning and Community Development (PILCD) – Initiative populaire pour le développement de l’apprentissage et de la communauté nous présente un programme d’apprentissage et de développement axé sur la communauté et conçu pour inciter principalement la population rurale à participer activement aux activités de la collectivité. La PILCD a reçu en mai 2010 le prix Grundtvig de l’EAEA pour ce projet. Que pouvons-nous apprendre de ce projet, quels sont ses points positifs, quels sont ceux nécessitant des améliorations? L’auteur dresse un bilan.

L’apprentissage axé sur la communauté: créer des capacités pour provoquer des changements

Le défi

Nous rencontrons toujours des réactions apathiques, quand nous disons que notre programme propose seulement des possibilités d’apprentissage et d’éducation. Nous avons besoin d’argent et de capital, pas de formation, telle est la réponse typique que nous font les populations locales dans les zones rurales reculées où la pauvreté a une forte incidence. Dans un environnement économiquement hostile, les programmes d’éducation tels que les programmes d’alphabétisation sont accueillis avec indifférence. La demande s’oriente vers des programmes de proximité pouvant offrir des prêts et des microfinancements. Les avantages pratiques et la valeur à long terme de l’éducation sont sous-estimés. De même, dans la lutte quotidienne pour survivre, des défis se posent à la plupart des communautés rurales pauvres quant à leurs capacités à apprendre, mais aussi au temps et à l’énergie qu’elles peuvent employer pour s’éduquer.

Quelles que soient les possibilités de se former et d’apprendre, si les offres ne sont pas directement liées aux besoins sociaux et économiques de la communauté, elles resteront sans importance; et les projets de capitalisation ou communautaires seront autant de coups d’épée dans l’eau en raison du manque de capacités. Ainsi, le défi à relever consiste à développer l’alphabétisation fonctionnelle au plan de la productivité sociale et économique, là où l’éducation est l’élément opérationnel clé.

Le cadre opérationnel

Dans ces circonstances, le programme d’apprentissage et de développement axé sur la communauté a été créé dans l’idée de développer et de mettre en place des activités éducatives dans des communautés rurales situées dans des zones éloignées en vue de permettre à leurs membres de s’engager activement dans des activités sociales et communautaires au sens plus large. Il s’agit d’un programme d’éducation axé sur la communauté, reposant principalement est un apprentissage étroitement imbriqué dans un projet microéconomique de développement de la communauté ou dans tout autre projet visant à résoudre un problème spécifique ou à répondre à un besoin particulier de cette communauté.

Inclure dans le programme éducatif des volets directement axés sur les besoins des apprenants engage ces derniers à participer, ce qui améliore leurs capacités d’autonomie et les activités collectives. De même, en s’attaquant concrètement à ses propres problèmes et besoins, la communauté crée un terrain propice à la participation active des gens à la planification des activités et aux prises de décisions, les entraînant ainsi dans une expérience concrète d’action-réflexion. Cette intégration est considérée comme un moyen facilitant l’apprentissage et donnant des résultats pertinents, empiriques et autonomisants.

Les principes opérationnels clés du programme sont les suivants:

  • L’apprentissage individuel, collaboratif et collectif fait appel à tous les modes, formes et méthodes d’éducation pour faciliter l’apprentissage.
  • La communauté prend part à toutes les phases du programme, une participation qui va croissant. Les apprenants eux-mêmes sont non seulement les mieux placés pour identifier les besoins et manques de leur communauté, mais aussi pour planifier les emplois du temps et choisir les lieux d’apprentissage.
  • Les possibilités de faire participer la communauté en organisant les activités le plus près possible du lieu de résidence des gens sont celles qui ont le plus de chance de s’attirer une vaste participation du public. Ainsi, les activitéséducatives devraient se dérouler sur place de façon à être accessibles à la communauté et à assurer sa participation.
  • L’apprentissage par l’action, ce thème de l’éducation est axé sur une approche consacrée à un besoin ou à un problème particulier de la communauté. Les gens apprennent le mieux en s’exerçant dans la pratique.
  • La réalité des apprenants, celle de la communauté immédiate, et la situation nationale et mondiale plus large sont utilisées comme vastes sources où puiser contenus et ressources éducatifs.
  • Les réalités sociales et économiques des apprenants servent de références pour aider les apprenants à s’attaquer plus facilement à leurs problèmes et à examiner de façon plus approfondie et plus large leur situation afin qu’ils puissent prendre des décisions et agir selon leurs propres modalités.
  • L’apprentissage fondé sur la pratique est l’élément central de l’approche globale du programme et de ce qu’il vise.

 

 

 

 

Formation au compostage
Source: PILCD

 

 

 

 

La pratique et l’approche

L’approche globale du programme consiste en une expérience éducative structurée, ce que l’on pourrait parfaitement qualifier de modèle d’apprentissage fondé sur l’action dans lequel l’apprentissage par la pratique domine l’ensemble du processus éducatif. Dans cette approche, les apprenants sont invités à se consacrer à des activités simulées ou réelles et prennent ainsi part au développement global du projet. La situation et les besoins sociaux, politiques, économiques et culturels constituent le point de départ de cette démarche.

Avant de commencer les cours proprement dits, on analyse les besoins éducatifs des apprenants, leur niveau d’instruction et leurs lacunes en organisant des activités de groupes et des tests préalables comme le test d’alphabétisme fonctionnel. Se déroulent également des consultations avec les membres des familles, des services des administratifs locaux et des organismes de la communauté pour solliciter le soutien des familles et de la communauté à l’égard des apprenants.

Cette phase préparatoire est en soi une expérience éducative – tant pour les apprenants que pour l’ensemble de la communauté, les animateurs et les organisateurs du programme. De même, les apprenants participent à la planification des emplois du temps en choisissant les jours et les heures qui leur conviennent le mieux. Les résultats de ces préparations et consultations servent à élaborer le curriculum du programme.

La méthode d’enseignement principalement employée fait appel à des approches populaires et participatives reposant sur le modèle de l’ADIDS (activité-discussion-input-approfondissement-synthèse). Les activités d’apprentissage vont du cours-discussion traditionnel à des activités de groupes, des jeux et des activités artistiques créatives tenant compte de la façon d’apprendre des apprenants et de leur situation.

On insiste ici sur un apprentissage fondé sur l’action, les apprenants étant placés dans une situation particulière de la vie réelle ou devant répondre à un besoin précis de leur communauté. Cette approche pratique a pour objectif d’autonomiser les apprenants et de leur apprendre à faire leurs propres découvertes.

L’expérience

Le programme a été mis en route en 2003, tout d’abord dans trois municipalités de la province de Benguet – l’une des six provinces de la région administrative de la Cordillère. Cette région montagneuse abrite différentes tribus ethnolinguistiques du nord de Luzon, aux Philippines.

La production de légumes d’altitude constitue la source essentielle de revenus dans la région. Cette province compte parmi les principaux fournisseurs du pays dans ce secteur. Malgré cela, l’activité maraîchère ne permet pas de garantir de façon prévisible des revenus élevés durablement stables. Différents facteurs peuvent nuire aux récoltes: les typhons, les pluies diluviennes, les glissements de terrains et, plus communément, la surproduction d’un même légume. La commercialisation de légumes importés bon marché a contribué à la baisse continuelle des prix des légumes, entraînant des pertes de revenus pour les cultivateurs.

 

 

 

Atelier avec des jeunes déscolarisés Source: PILCD


 

Le programme s’articule sur cinq domaines principaux: (1) l’alphabétisation et l’apprentissage du calcul – basiques et fonctionnels; (2) les compétences nécessaires dans la vie courante – interpersonnelles et intrapersonnelles, y compris les compétences nécessaires pour communiquer; (3) les moyens d’existence et la productivité; (4) la réflexion critique; (5) les perspectives de développement – local et global.

Afin de prendre en compte les différents intérêts et besoins éducatifs des apprenants cibles, le programme a été divisé en trois volets principaux. Les cinq domaines éducatifs essentiels ont été intégrés dans chacun d’eux:

  1. Développement des capacités des organisations à la base, comprenant une formation à des compétences génératrices de moyens d’existence et de revenus.
  2. Agriculture durable.
  3. Éducation de base et alphabétisation.

Pour illustrer ceci, les organisations axées sur la communauté et/ou les associations de quartier, y compris les groupes de femmes, sont plus enclines à se consacrer au premier volet, tandis que les fermiers, individuellement ou organisés en groupes, s’intéressent davantage au second et que les jeunes et les adultes hors du circuit scolaire, mais désirant achever leur scolarité secondaire, s’orientent plus volontiers vers le troisième.

En intégrant les cinq secteurs dans ces volets, on espère que le développement du niveau d’alphabétisation fonctionnelle contribuera au développement des savoirs, compétences et capacités individuels et collectifs sur des points tels que:

a) La création de revenus

b) La sensibilisation, l’esprit critique et l’autonomisation

c) L’autonomie et l’organisation de la communauté

d) L’autogouvernance et la participation politique

e) La protection et la réhabilitation de l’environnement, et la durabilité écologique

Les cours ont lieu régulièrement, en fonction de ce qui a été convenu avec les groupes cibles – soit une ou deux fois par semaine, soit une semaine par mois. La fréquence des cours est fixée selon les objectifs éducatifs visés et la capacité actuelle des participants à apprendre.

Le programme fournit en outre aux apprenants des modules d’apprentissage autogérés. À Buguias, où prédomine le volet sur l’agriculture durable, on a recours à un petit centre d’éducation agricole implanté dans une ferme modèle d’agriculture biologique.

La coordination et la coopération avec les entités administratives locales et autres organismes, notamment en ce qui concerne les activités de plaidoyer en vue d’améliorer les prestations du programme d’éducation des adultes axé sur la communauté, font partie intégrante du programme dans son ensemble.

Le programme est associé au test de validation et d’équivalence (Accreditation and Equivalency – A&E) mis au point par le bureau du système d’apprentissage alternatif (Bureau of Alternative Learning System) du ministère de l’Éducation. Les apprenants désireux d’obtenir un diplôme du second degré ont la possibilité de passer cet examen. S’ils le réussissent, ils reçoivent des certificats d’obtention du diplôme du secondaire délivrés par le ministère de l’Éducation et leur permettant de poursuivre des études supérieures ou de chercher un emploi exigeant un niveau de formation au moins équivalent à celui que possèdent les diplômés de l’éducation formelle.

À ce jour, le programme a permis d’obtenir des résultats significatifs grâce à des projets d’entraide menés dans le cadre des premier et second volets du programme. Il s’agit entre autres de l’installation d’un système d’adduction d’eau réalisé par une organisation locale de femmes de Bayoyo, un village de Buguias, et d’un projet d’élevage de porcs monté par une organisation de mères du village de Taba-ao. Ces deux projets sont issus d’un programme d’apprentissage continu d’alphabétisation et de création de capacités. Les membres et représentants des organisations ont suivi, dans le cadre de cours bimensuels, une série de stages de formation au leadership et à l’organisation et au développement de projets. La mise sur pied de ces deux projets locaux a impliqué leurs participants dans toutes les phases de leur développement.

Le programme de formation à l’agriculture durable initié en 2003 a permis aux agriculteurs qui y ont pris part d’adopter des pratiques agricoles durables telles que le compostage, des stratégies intégrées de gestion des nuisibles, et, dans une moindre mesure, l’emploi judicieux de produits chimiques. Deux agriculteurs de Buguias se sont ainsi totalement convertis à l’agriculture biologique et vendent à présent leurs légumes biologiques.

Un nombre significatif d’apprenants a passé l’examen de validation et d’équivalence (A&E) depuis 2004 et la plupart de ceux qui peuvent se le permettre se sont inscrits à des cursus d’études supérieures.

 

 

 

Taba-ao groupe féminin d’entraide
Source: PILCD

 

 

 

Les enseignements

Le programme court le risque d’être trop axé sur les projets pratiques et pas suffisamment sur l’apprentissage en tant qu’élément central. Il a tendance à inciter davantage les gens à s’intéresser aux résultats des projets, au détriment de l’apprentissage. Ainsi les animateurs et organisateurs des projets doivent-il entièrement assimiler les principes opérationnels essentiels du programme en prenant part à des ateliers et en procédant régulièrement à des évaluations et séances de réflexion.

En lui-même, le programme est un perpétuel processus d’apprentissage, non seulement pour les apprenants, mais aussi pour les animateurs et les organisateurs. La leçon que nous pouvons en retenir est peut-être qu’il faut le concevoir sans dissocier les apprenants de leur réalité qu’il faut consciemment l’intégrer, de sa phase de planification à l’élaboration de son curriculum et de ses contenus, en passant par le déroulement des cours.

L’idée d’un apprentissage axé sur la communauté et des centres d’apprentissage de proximité dépasse les concepts territoriaux et structurels. Elle englobe les questions et problèmes qui touchent les gens d’une communauté et les activités entreprises pour les encourager à faire face et à examiner la réalité de leurs problèmes. Il s’agit d’un processus conscient et permanent de dialogue, et les gens doivent prendre des décisions pour s’attaquer à leur façon à leurs problèmes en réalisant et développant leurs possibilités, et en dépassant leurs limites dans la foulée.

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