S M Zakir Hossain

Le Bangladesh est un pays pionnier en ce qui concerne l’application de la méthode d’apprentissage participatif Reflect, lauréate du prix UNESCO d‘alphabétisation. ActionAid Bangladesh utilise cette méthode depuis son pilotage en 1993 et l‘a contextualisée en tenant compte des exigences des pauvres et des marginalisés. L’un des éléments les plus novateurs sont les lokokendra, organisations populaires pour l’apprentissage critique, l’autonomisation et le changement social. S M Zakir Hossain est président de l’unité de développement de Reflect au sein d‘ActionAid Bangladesh et coordonnateur des activités Reflect en Asie.

L’autonomisation des apprenants adultes au Bangladesh: un voyage à travers l’approche Reflect

L‘éducation des adultes ne devrait pas avoir de limites théoriques. Elle devrait au contraire répondre aux besoins de développement spécifiques des apprenants et encourager leur participation à la vie communautaire. La participation aux activités d‘éducation des adultes doit se réaliser en dehors de toute discrimination de sexe, de race, de nationalité, de culture, d‘âge, de statut social, d‘expérience, de religion et de niveau éducatif.1 À partir du moment où l‘éducation inclut l‘éducation des adultes, elle est considérée comme le principal agent d‘autonomisation. Nous citerons ici Pomary (1992:21):

«Nous ne pouvons rien y faire: le principal agent de l’autonomisation est l‘éducation. L‘éducation est un passeport pour la libération, pour l‘autonomisation politique et financière. L‘éducation contribue au développement durable. Elle apporte des changements positifs à nos styles de vie. Elle présente l‘avantage d‘accroître les revenus, d‘améliorer la santé et d‘augmenter la productivité.»

Nous devons le concept théorique d‘autonomisation à Paulo Freire (1973), humaniste et éducateur brésilien, au travers de son projet de libération des opprimés du monde entier grâce à l‘éducation. En combinant l‘idée politique de Freire avec le diagnostic rural participatif, ActionAid a conçu une méthode d‘apprentissage participatif et d‘autonomisation nommée Reflect. La méthode a été développée dans le cadre de projets pilotes au Bangladesh, en Ouganda et au Salvador en 1993; elle est aujourd‘hui utilisée par plus de 500 organisations dans plus de 70 pays du monde. Les organisations qui utilisent la méthode Reflect ont remporté les prix UNESCO d‘alphabétisation en 2003, 2005, 2007, 2008 et plus récemment, en 2010. À l‘origine, REFLECT était un acronyme de «Regenerated Freirean Literacy through Empowering Community Techniques» (Alphabétisation freirienne régénérée par des techniques communautaires autonomisantes); il désigne aujourd’hui une méthode participative d’apprentissage des adultes, d’autonomisation et de changement social.

Reflect au Bangladesh

Dès ses débuts au Bangladesh, qui comptait parmi les pays pilotes, Reflect a beaucoup été mise en pratique, notamment par ActionAid Bangladesh et ses partenaires. Mais depuis peu, cette méthode est utilisée sous différents noms locaux par d‘autres organisations non gouvernementales au Bangladesh comme CARE, qui l‘a baptisée EKATA,2 les partenaires de la Fondation Stromme qui l‘ont baptisée Songlap,3ASHRAI qui l’appelle Lahanti,4 etc.

Grâce à un appui financier important de la part du DfID,5 ActionAid Bangladesh a pu mettre en place la méthode Reflect lors d‘une première phase, de 1996 à 1999. Pendant cette période, ActionAid Bangladesh a établi des liens avec 36 organisations partenaires qui ont mis en œuvre Reflect dans l’ensemble du pays. À la fin de la première phase, 49 263 participants avaient terminé leurs études dans le cadre des cercles Reflect. Étant donné les résultats obtenus en alphabétisation et en autonomisation, un rapport d‘évaluation du projet a suggéré d‘utiliser la méthode à une plus large échelle à partir de janvier 2000; cette seconde phase, financée par le même bailleur de fonds, le département de Développement international (DfID) du Royaume Uni, s‘est achevée en décembre 2005. À la fin de cette seconde phase, plus de 100 000 personnes avaient participé à Reflect; un second élément novateur a été introduit pendant cette période: un cercle de postalphabétisation d‘une année a été ajouté au cercle d‘alphabétisation de base de neuf mois. Cette initiative a été suivie par la création des «lokokendra»6, organisations populaires composées de deux à trois cercles Reflect et de membres de la communauté locale.7 À la fin du projet financé par le DfID, ActionAid Bangladesh a continué à utiliser la méthode Reflect dans ses programmes et a créé 413 cercles Reflect et 97 lokokendra dans l’ensemble du pays.

Lokokendra (Centre populaire)

Lokokendra (Centre populaire) Source: S M Zakir Hossain

Le processus d’autonomisation avec Reflect

Le processus d’autonomisation des pauvres et des marginalisés à l‘aide de la méthode Reflect consiste en un premier temps à faire venir des «apprenants» dans les cercles Reflect.8Généralement, le processus comprend un cycle de 24 mois, le programme étant divisé en cercles à deux niveaux: les cercles de base et les cercles avancés. Ce processus inclut une période préparatoire de trois mois en amont des cercles de base (étude préliminaire, enquête de base, sélection des participants, recrutement et formation des animateurs et du personnel, etc.), un cercle de base de neuf mois suivi d‘une évaluation finale, et un cercle avancé de douze mois. Dans les cercles de base, les participants apprennent à lire, à écrire, à compter, mais aussi l‘alphabétisation visuelle et orale. Le but des activités dans les cercles avancés est d‘alphabétiser les participants à un niveau durable en consolidant et en renforçant leur apprentissage, afin qu‘ils prennent l’habitude d’utiliser automatiquement les compétences acquises au cours des cercles de neuf mois précédents.

Dans la méthode Reflect, les points d’action jouent un rôle fondamental dans la mesure où ils aident les participants à résoudre leurs problèmes et développent leur niveau de conscientisation. Ces points d’action peuvent concerner la santé et l‘hygiène, mais aussi des domaines plus critiques comme l’indigence et l’exploitation économique et sociale.

Le processus utilise un large éventail de méthodologies participatives afin de créer un environnement ouvert et démocratique auquel chaque personne est capable de contribuer. Les outils de visualisation développés par les praticiens du diagnostic rural participatif ont une importance particulière du fait qu‘elles permettent de structurer le processus: cartes, calendriers, matrices, rivières, arbres et autres diagrammes. Reflect a néanmoins recours à d‘autres méthodes et processus participatifs, notamment le théâtre, les jeux de rôle, le chant, la danse, la vidéo et la photographie. Des techniques nouvelles sont sans cesse inventées.

Les groupes couverts par Reflect sont les populations rurales et urbaines vivant dans l‘extrême pauvreté et marginalisées (hommes, femmes, enfants et adolescents), y compris les personnes handicapées, les communautés indigènes, les communautés professionnelles minoritaires (cordonniers, tisserands, pêcheurs, etc.), habitants des bidonvilles, etc. La durée actuelle du cycle de 24 mois mentionné plus haut peut varier en fonction des besoins et des exigences des participants.

Le lokokendra: une organisation populaire au niveau local

Bien que non formulé explicitement, l’objectif sous-jacent de nombreuses organisations populaires, y compris des lokokendra, est de défendre les intérêts des exclus de la société. Bennett (2002) a développé un cadre dans lequel «l‘autonomisation» et «l‘inclusion sociale» sont considérées comme des approches complémentaires et se renforçant mutuellement. Bennett décrit l‘autonomisation comme étant «le renforcement des acquis et des capacités de divers individus et groupes, le but étant d‘obliger les institutions auxquelles ils ont affaire à s‘engager, de les influencer et de les tenir pour responsables»; l‘inclusion sociale quant à elle, est définie comme étant

«la suppression des barrières institutionnelles et le renforcement de mesures d‘encouragement permettant d‘améliorer l‘accès de divers individus et groupes à des acquis et à des opportunités de développement.»

Au début, la phase II décrit les objectifs des lokokendra de la manière suivante: «Proposer une plate-forme aux personnes ayant terminé leur formation Reflect et à d‘autres néoalphabétisés dans la région, afin de les encourager à mettre en pratique les connaissances et les compétences acquises dans les cercles et à exercer d‘autres activités socioculturelles».9 Plus tard, en 2002, on observe un changement perceptible dans la conceptualisation des lokokendra par ActionAid, ainsi que le stipule un document:10

«La vision est élargie; on pense en effet que les lokokendra vont renforcer l‘organisation populaire; il ne s‘agira plus seulement de transmettre les contenus de l‘éducation permanente, mais aussi de diriger tout le travail de plaidoyer, de créer une plateforme permettant aux populations locales de demander justice et de négocier leurs droits avec les autorités locales et les structures du pouvoir».

Cette nouvelle vision a modifié les structures institutionnelles des lokokendra et permis d’inclure, en plus des diplômés de Reflect, de nouveaux membres des communautés pauvres et marginalisées.

Développement de compétences en leadership avec Reflect

L’autonomisation ne s‘acquiert pas par le biais des autres. Au contraire, ce sont précisément ceux qui en ont besoin qui doivent la réclamer. Ce qui veut dire que les organismes de développement ne peuvent pas autonomiser les femmes – tout ce qu‘elles peuvent faire, c‘est encourager le processus d‘autonomisation.11 ActionAid Bangladesh appuie la mise en œuvre de l’approche Reflect à divers niveaux, de sorte que le processus dans son ensemble contribue à autonomiser les populations pauvres et marginalisées, plus particulièrement les femmes. L‘un des trois éléments interdépendants de l‘Approche fondée sur les droits de l‘homme (HRBA) selon la programmation d’ActionAid, est l’autonomisation, qui implique des interventions telles la promotion de la conscientisation, la formation de la conscience critique et l’organisation des détenteurs de droits.12 Cette méthode est utilisée par ActionAid pour organiser divers exercices d‘entraînement, des formations de formateurs Reflect, des formations dans les domaines du diagnostic rural participatif, du genre et des droits, des formations sur le cadre d‘évaluation Reflect, des formations thématiques, des formations en gestion de lokokendra, etc. Des échanges, des ateliers de révision et de réflexion sont organisés, une Convention des organisations populaires se réunit. Ces initiatives de renforcement des capacités forment des praticiens chargés de promouvoir les activités Reflect, car il est important de développer les capacités locales en leadership et en autonomie.L’autonomisation des apprenants adultes au Bangladesh: un voyage à travers l’approche Reflect13

En ce qui concerne la promotion du leadership des pauvres, et plus particulièrement des femmes, ActionAid Bangladesh a mis en place un programme de développement du leadership féminin, qui s‘adresse plus spécifiquement aux membres des lokokendra. En 2010, l‘unité de développement de Reflect a choisi les dirigeants potentiels des lokokendra désireux de se présenter à l’Union Parishad (UP)14 en 2011; elle a organisé des formations à l‘intention des dirigeants sélectionnés, en coopération avec l‘équipe des droits des femmes et de l‘égalité entre les sexes d’ActionAid.

L‘un des 21 membres élus à l‘UP est Rokeya Khatun, dont nous aimerions vous faire partager l‘expérience. Dans le cadre d‘une interview, elle nous a conté son histoire en ces termes: «Je ne savais si je devais me lancer, mais j‘ai réfléchi à la suggestion de mes amis avec lesquels je participe aux activités de développement dans notre communauté. Lors d‘une discussion pendant une réunion consacrée aux élections à l’UP en 2001, des membres du lokokendra Bishwas15 m‘ont suggéré de me présenter. Au début j‘étais sceptique, mais au bout de quelques jours, j‘ai rêvé d‘être élue.» Elle ajoute qu‘elle a été inscrite à l‘école primaire, mais n’a pas pu poursuivre ses études parce qu‘elle était trop pauvre. Elle n’en a pas moins soif de plus de savoir, de plus d’instruction, et c’est la raison pour laquelle elle a rejoint le cercle Reflect en 2002.

Depuis toujours, elle a été intelligente et désireuse de connaître ses droits. Elle n‘appréciait pas de dépendre de son mari et voulait contribuer aux revenus du ménage. Après avoir terminé sa formation Reflect, elle a joué un rôle important dans la mise en place de l’organisation lokokendra, en 2005. Entre temps, Rokeya a suivi des formations en couture et en agriculture; elle s‘est mise à cultiver des légumes dans son champ. Elle a aussi appris comment faire des bénéfices et à s‘occuper correctement de ses vaches, de ses canards et de ses poules. Elle est parvenue à maximiser les revenus familiaux suivant un plan adapté, tel qu‘on le lui a enseigné au lokokendra. Au lokokendra toujours, elle s‘est engagée en faveurdu développement de sa région, poussée par l‘envie de travailler pour réduire la pauvreté, et elle a pu contribuer à l‘économie de la société. Ses qualités de dirigeante se sont elles aussi raffermies au cours de son travail.

Cercle Reflect

 

 

 

 

 

Cercle Reflect,
Source: S M Zakir Hossain


 

 


Les membres et le comité exécutif du lokokendra Bishwas ont encouragé Rokeya à participer aux élections à l‘UP et se sont engagés à l‘aider de leur mieux. En mars 2011, elle a décidé de relever le défi, avec l‘appui inconditionnel des membres du lokokendra. Ces derniers et sa famille lui ont accordé leur appui financier, ont soutenu sa campagne et l‘ont aidée de diverses manières. La procédure a coûté au total 105 000 BDT (bangladeshi taka) pour lesquels elle a sacrifié ses économies, pris des hypothèques, vendu des vaches et des chèvres, et pour lesquels elle a reçu l’appui financier de sa famille et des membres du lokokendra. Tous ces efforts n’ont pas été vains puisque Rokeya Khatun a été élue.

«J‘étais très heureuse d‘avoir gagné. Les membres de mon lokokendra et ma famille se réjouissaient aussi de mon succès. Aujourd‘hui je me sens honorée parce que les gens de ma région viennent me voir pour différents travaux, me demandent mon avis et me respectent.» Quant à ses projets futurs, voici ce qu‘elle en dit: «Je veux renforcer notre lokokendra. Je souhaite que les femmes y soient plus nombreuses. Si nous voulons développer la société dans notre région, nous devons autonomiser les femmes. Il faut aussi leur faire prendre connaissance de leurs droits.» Rokeya projette également de réduire la pauvreté dans sa région. «En tant que membre de l’UP, je veux travailler sur plusieurs programmes de conscientisation. Je veux utiliser les financements gouvernementaux à bon escient, j‘aimerais que les cartes du Vulnerable Group Development (VGD) et du Vulnerable Group Feeding (VGF) soient utilisées comme il se doit. Je rêve également d‘introduire les droits des femmes dans ma région, d‘abolir le mariage des enfants, la dot et les autres moyens de pression. Pour atteindre ces objectifs, je demanderai le soutien des autorités concernées, mais aussi des gens».

Certaines initiatives des lokokendra peuvent être qualifiées de «mobilisation sociale»: récupérer les terres khas (appartenant au gouvernement et supposées être distribuées aux paysans pauvres sans terres), libérer les propriétés communes comme les plans d‘eau et les rivières, par exemple, de l‘occupation illégale par les «voleurs de terres» locaux influents. Les mobilisations de masse, de même que l‘engagement des administrations locales (y compris de la police) pour récupérer les terres controversées et les redistribuer aux familles sans terres, pour punir les hommes qui violentent les femmes et lutter contre le mariage des enfants, ont connu un véritable succès.16

L’impact de ce genre d‘initiatives et de succès doit être considéré dans le contexte réel du lokokendra. Lorsque ses membres déclarent: «À présent, nous avons le courage de parler avec les borolok (les riches et les puissants) et avec la police», c‘est un signe non seulement de confiance en soi, mais aussi de changement dans les rapports de pouvoir à la base. C‘est un processus générateur de pouvoir populaire, une base de départ pour exiger des droits, un potentiel de mouvement social en faveur de la «transformation créative»17 pour une société juste.18

Le travail en réseau Reflect

Il est important de tenir compte des liens qui se sont établis entre les participants aux cercles et au sein des lokokendra, car ils leur permettent de partager leurs expériences et d’élever clairement leurs voix contre l’injustice. Les praticiens Reflect ont donc mis en place des forums et créé des alliances à différents niveaux, notamment, au niveau communautaire: les forums d’animateurs Reflect et les forums pour conjoints; au niveau des sous-districts et des districts: les forums des lokokendra; et au nivau national: le «Reflect Practionners‘ Forum of Bangladesh», le «People‘s Organizations Forum» et le forum intitulé plus tard «Society for Participatory Education and Development» (SPED). La SPED, réseau national Reflect, est une initiative mise en place pour relier entre elles les organisations de mise en œuvre de l’approche Reflect; récemment, en 2008, elle a créé le Reflect Research and Training Center (RRTC) à Dhaka, avec d‘importantes contributions de la part des lokokendra et des praticiens Reflect. Avec ActionAid Bangladesh, ce réseau joue un rôle vital dans la mesure où il organise les Conventions des organisations populaires où se réunissent une fois par an des apprenants adultes et des animateurs qui représentent les organisations populaires de tout le pays. La SPED organise également des formations, des visites d‘échanges, des ateliers de révision et de réflexion, des études et des recherches, des campagnes et des événements comme la Journée internationale de l‘alphabétisation, la Journée de la femme et la Journée mondiale de l‘alimentation.

La SPED est associée au Reflect Asia Network (Réseau Reflect Asie), à l‘International Reflect Network (Circle of International Reflect Action and Communication

– CIRAC, Cercle international de Reflect action et communication), et à l‘ASPBAE (Bureau d‘éducation des adultes pour l‘Asie et le Pacifique Sud).

 

 

 

 

 

 

Source:
S M Zakir Hossain

 

 

 

 


Les principales leçons apprises
19

  • La méthode Reflect dépend pour une large part des compétences de l‘animateur du cercle. Si il ou elle ne possède pas les compétences requises, il est peu probable d‘obtenir des résultats optimaux. Dans ce cas, le risque d’envisager d‘autres méthodes pédagogiques pouvant obtenir les mêmes résultats avec des animateurs moins compétents, ou encore d’utiliser plusieurs méthodes pédagogiques à la fois, est grand.
  • La langue est un problème connexe. Les formations Reflect en alphabétisation et la génération de mots ont lieu en bengali, alors que de nombreux groupes ethniques possèdent leur propre langue même s‘ils utilisent la même écriture. Par exemple, «mère» se dit «mai» en bengali, «gogo» en santali, «ayi» en malla, etc. Le choix de la langue utilisée peut avoir un impact sur le succès de l‘alphabétisation.
  • Les cercles de base et les cercles avancés constituent un espace encourageant l‘analyse critique, la résolution de problèmes, la prise de décision et l‘action collectives. Des actions ont été entreprises pour résoudre les problèmes: au niveau des foyers, le problème de la violence par exemple; au niveau de la communauté, le talaq (divorce) ou le mariage d‘enfants; et au niveau gouvernemental, les terres khas, l’approvisionnement en eau propre, etc. Ce sont là des réalisations appréciables.
  • Le recours au concept de lokokendra avait pour but de créer un mécanisme institutionnel capable de soutenir ces réalisations grâce à la mise en place d’un espace et d’un environnement légitimes de rencontre, de discussion, de résolution de problèmes et de formation continue. À ce jour, les lokokendra répondent à ces attentes. De plus, ils appuient les initiatives des femmes en faisant participer les hommes de la communauté en tant que part de la phase initiale des forums pour conjoints.
  • Les populations pauvres et marginalisées sont capables d‘innover et de prendre des initiatives pour changer leur vie. Elles produisent leurs propres matériels novateurs, utilisent les matériels éducatifs et de conscientisation, et négocient avec le gouvernement pour avoir accès aux ressources. Elles savent faire valoir leurs droits et se battre pour eux; si besoin est, elles obtiennent même un soutien. Dans certaines régions, elles sont capables d‘entretenir des rapports de coopération avec les départements gouvernementaux et de faire changer la mentalité des fonctionnaires.
  • Le plaidoyer pour une bonne gouvernance avec l’approche Reflect se révèle assez efficace. Reflect peut s‘avérer un bon investissement stratégique au niveau communautaire, avec un impact positif considérable sur les moyens de subsistance des pauvres et des marginalisés.
  • La gestion conceptuelle et les autres formes de gestion du savoir sont indispensables si l’on veut que les cercles Reflect et les lokokendra réalisent avec succès la mobilisation et le changement social. L’approche multidisciplinaire est un outil indispensable qui permet d‘élever le niveau de conscience critique des opprimés et des marginalisés.
  • La facilitation du processus de conscientisation demande du temps; il est nécessaire d‘allouer les ressources de manière adéquate si l‘on veut garantir une base conceptuelle de qualité et atteindre des niveaux élevés de conscientisation. Le suivi et l‘évaluation participatifs et stratégiques sont indispensables à la réalisation des objectifs souhaités.
  • Les apprenants adultes nécessitent leurs propres organisations pour soutenir leurs initiatives d‘alphabétisation et de développement; ils ont aussi besoin de préparer un plan de développement et de le mettre en œuvre comme il se doit. Il faut cependant négocier avec les élites locales, les représentants du peuple et la bureaucratie; il faut que les organisations populaires comme les lokokendra soient conçues de manière à ce que l‘agenda de transformation ne soit pas modifié par d’autres acteurs ayant des agendas différents.
  • Un avantage clef des lokokendra réside dans leur sens de l’unité et leur force numérique, qui sont essentielles pour exprimer leurs revendications vis-à-vis de l‘État. En matière de plaidoyer, l‘approche de responsabilité sectorielle semble cruciale dans la mesure où elle peut aider à obtenir des droits au niveau des Union Parishad. Étant donné leur expérience au sein des lokokendra, les ONG utilisant la méthode Reflect ont estimé qu’il leur est plus facile de se faire entendre dans les conseils locaux lorsqu’elles travaillent avec deux lokokendra et couvrent ainsi 6 à 7 villages, que lorsqu‘ elles ne travaillent qu’avec un seul centre. D‘une manière ou d‘une autre, chaque ONG partenaire a reconnu que le regroupement est important. Ceci a entraîné la création de comités et de forums au niveau des villages, des conseils locaux et parfois, des sous-districts.

Conclusion

Une étude réalisée par Nitya20 a révélé que pour les femmes, les cercles Reflect sont une bonne opportunité de parler de leurs problèmes, de discuter sur des sujets divers et d’entreprendre des actions collectives sur certaines questions, et que les lokokendra sont la poursuite de ce processus. Selon le rapport, on ne peut pas attendre des lokokendra qu‘elles soient différentes du reste de la société, vu qu’elles reproduisent dans une certaine mesure les rapports sociaux existants; on espère néanmoins que la situation s‘améliorera petit à petit et qu‘un processus de changement se réalisera peu à peu. Nous pensons que nous ne faisons que commencer et que nous devons travailler plus encore, car le nombre de lokokendra est insignifiant comparé au nombre de communautés pauvres et marginalisées au Bangladesh. Nous avons des raisons d‘espérer que nous ne sommes pas seuls, puisqu’un certain nombre d’organisations reproduisent ce modèle. Je conclurai donc en citant le grand éducateur Paulo Freire:

«Sans même pouvoir nier l‘existence concrète du désespoir, et sans ignorer les raisons historiques, économiques et sociales qui l‘expliquent, je ne conçois pas l‘existence humaine ni la lutte nécessaire pour l‘améliorer sans l‘espoir ni le rêve.»

Notes

1 UNESCO Rapport de la conférence générale note 5, «Contenu de l‘éducation des adultes», résolution 19C/Annexe I.III.9y 13.
2 EKATA: Empowerment, Knowledge And Transformative Action (Autonomisation, savoir et action transformatrice).
3 Mot bengali qui signifie «dialogue».
4 Mot santali qui signifie «développement global».
5 Département de Développement international du Royaume-Uni.
6 Lokokendra est un mot bengali qui signifie «Centre populaire».
7 Kate Newman, Reflect in Bangladesh: the future of Reflect across the Asia region and internationally, Octobre 2006, p. 5-6.
8 On utilise le terme «cercle» plutôt que «cours» pour insister sur le fait qu‘il s‘agit d‘un type d‘apprentissageextrêmement différent de l‘apprentissage scolaire. Dans un cercle Reflect, les «apprenants» sont appelés«participants». En général, un cercle Reflect se compose de 20 à 25 participants.
9 ActionAid Bangladesh, Project Proposal: Reflect Phase II. Proposé au DFID-Bangladesh, Dhaka, 1999. p. 37.
10 ActionAid Bangladesh, «What is lokokendra?»? Note d’information, Dhaka 2002.
11 BR Siwaldeputy, Empowerment of Women-Conceptual Framework, p.1.
12 ActionAid International, Action on Rights-HRBA Resource Book, novembre 2010, p. 96.
13 Uphoff, N, M.J. Esman & A. Krishna. Reasons for Success: Learning From Instructive Experiences in Rural Development, Kumarian Press, Connecticut. USA, 1998, p. 61.
14 Conseils locaux au premier échelon administratif.
15 Nom du lokokendra situé dans le village de Harishpur, district de Jhinaidah au Bangladesh.
16 Azizur Rahman Khan, Study on Reflect Programme and Lokokendra, décembre 2010, p. 7.
17 La transformation créative se réfère à une stratégie non violente de changement social; ce n’est ni une réforme légale perpétuant la privation structurelle, ni une révolution violente s’inspirant d’un avant-gardisme autoritaire; elle n’est pas encore populaire dans le discours dominant sur le développement.
18 Ibid. 9.
19 Les leçons apprises émanent des récentes études et des rapports annuels sur Reflect réalisés par ActionAid Bangladesh.
20 Dr Nitya Rao, université d’East Anglia, Promoting People’s Organization: The Lokokendra Experience, mai
2005, p. 21.

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