Marah Sayaman

Les terribles conséquences du changement climatique et du réchauffement planétaire ne se ressentent nulle part plus vivement que dans la région Asie-Pacifique en raison du peuplement extrêmement dense de ses nombreux pays côtiers et insulaires, et de la gravité croissante des cataclysmes. Tant l’école que l’éducation non formelle sont cruciales pour sensibiliser les gens à la situation écologique qui a changé et leur fournir des idées, des connaissances et de l’aide pour les aider à faire face aux conséquences de cette nouvelle donne. Marah Sayaman du Center for Environmental Concerns (CEC) aux Philippines décrit la situation de l’éducation au changement climatique et les efforts entrepris pour réunir les meilleures approches et expériences en la matière au sein d’un vaste réseau baptisé CLIMATE Asia Pacific (Climate Change Learning Initiative Mobilizing Actions for Transforming Environments in Asia-Pacific – Initiative d’éducation au changement climatique par des actions mobilisatrices pour transformer les environnements dans la région Asie-Pacifique).

Des leçons pour le changement

L’éducation comme réponse au changement climatique

En raison de ses effets immédiats et palpables sur la vie des gens, le changement climatique est un sujet qui a attiré l’attention des organisations de la société civile (OSC) d’asie-Pacifique quand il n’est pas devenu le centre de leurs préoccupations. l’extrême réaction au changement climatique est visible, différents types d’organisations se consacrant d’ores et déjà à des activités de plaidoyer liées à ce thème. Ces organisations vont de groupes sectoriels à des organisations non gouvernementales pouvant se consacrer à la protection de l’environnement, à l’agriculture et au développement du pouvoir d’agir des populations.

Le dénominateur commun de toutes ces organisations est l’engagement dont elles font preuve pour sensibiliser davantage les gens au changement climatique en les éduquant à ce sujet. On pense que l’éducation peut donner aux gens les moyens de se préserver eux-mêmes des pires effets du changement climatique – pas seulement en se formant à des techniques et en adoptant des stratégies d’adaptation, mais aussi grâce au développement du pouvoir d’agir qu’apporte la possession de connaissances.

Telle est la nature du plaidoyer sur lequel s’appuie le réseau CliMaTe asia Pacific (Climate Change Learning Initiative Mobilizing Actions for Transforming Environments in Asia-Pacific – initiative d’éducation au changement climatique par des actions mobilisatrices pour transformer les environnements dans la région asie-Pacifique) et qu’il espère diffuser dans la région. avec des organisations membres dans dix pays, ce réseau d’éducateurs et de défenseurs milite pour renforcer les capacités de la région à faire face à ce phénomène de la base, là où l’on trouve les populations les plus vulnérables, jusqu’au sommet où sont élaborées les politiques dirigeant les pays sur la voie du développement. Pour répondre à cet objectif, le réseau a commencé par redynamiser le secteur de l’éducation au changement climatique et par élargir l’accès des gens aux informations sur ce thème.

Les défis du climat

L’enthousiasme de nombreuses organisations de la société civile qui se consacrent au climat répond certes peut-être largement à l’ampleur des défis auxquels elles peuvent se trouver confrontées dans le cadre de leurs activités, mais même quand on dispose d’une foule de possibilités pour permettre aux gens de s’adapter le mieux possible aux effets du changement climatique, cette région, la plus peuplée du monde et en même temps largement sous-développée, doit encore faire face à une multitude de problèmes.

La situation de la plupart des pays de la région asie-Pacifique se caractérise par une pauvreté très répandue, des rapports inégaux entre les sexes, des maux de société profondément ancrés et une mauvaise gouvernance. Poussées dans cette situation par des années tumultueuses d’occupation étrangère et par la prédominance des politiques de mondialisation de l’ère postcoloniale, ces nations figurent désormais sur la liste des plus vulnérables face aux effets dévastateurs du changement climatique. les structures socio-économique, tant au plan mondial que local, ont quant à elles amplifié les faiblesses de cette région, ce que l’on peut attribuer à sa situation géographique et à ses conditions naturelles.

La région asie-Pacifique abrite une myriade de petits états insulaires et de pays se présentant sous forme d’archipels, et, par conséquent, de millions de communautés côtières dont les moyens de subsistance et la vie dépendent de l’océan. situés dans l’immensité des eaux du Pacifique, ces pays sont aussi le théâtre du phénomène récurrent des moussons, des typhons et des cyclones. Bénéficiant d’une pluviosité idéale, d’un climat tropical à tempéré et de terres fertiles en abondance, cette région est idéale pour la végétation, l’agriculture y étant par conséquent devenue la principale ressource des populations.

CEC Rapurapu: Formation sur le risque de catastrophes
Source: Marah Sayaman

L’environnement naturel a toutefois aussi déjà préparé la région aux cruels effets du changement climatique: le manque de ressources en eau est un des problèmes dont on prévoit qu’il s’aggravera pour la région dans les années qui viennent en raison du changement climatique. rien qu’en Chine, on présume que le changement de la distribution des ressources en eau en raison du changement climatique a influé ces quarante dernières années sur la baisse des eaux de ruissellement de six grands cours d’eau, à savoir l’Haihe, l’Huaihe, le fleuve Jaune, le songhuajiang, le Yangzi Jiang et la rivière des Perles.

On s’attend aussi à ce que le recul de la couverture de glace dans la région aggrave les effets de crue dans les communautés situées en aval. l’institut national de recherche sur les eaux et l’atmosphère (NIWA) de nouvelle-Zélande a indiqué que les glaciers des alpes méridionales avaient perdu plus de dix pour cent de leur volume depuis 1977 en raison de l’augmentation d’un degré de la température dans la région. la fonte et le recul de la couverture glaciaire a également été observé dans l’Himalaya, modifiant le paysage du plateau tibétain de Qinghai et accroissant les risques d’inondation dans les régions de Chine orientale en aval.

La mise en péril des moyens de subsistance des peuples d’asie-Pacifique est peutêtre la plus grande préoccupation dans ce débâcle climatique étant donné que les pays de la région sont largement tributaires des saisons et des chutes de pluie pour leur approvisionnement alimentaire et pour générer des revenus. le ministère de l’environnement du Cambodge a déjà identifié une réduction des récoltes parmi les impacts néfastes du changement climatique sur le pays. dans le même temps, la production agricole en inde est devenueirrégulière, tant par son volume que par son étalement.

L’on considère aussi que les catastrophes naturelles surviennent plus régulièrement et que leur gravité va s’amplifiant. aux Philippines, dix des vingt pires typhons qui se sont abattus sur le pays ont été enregistrés à compter des années quatre-vingt-dix. Toutefois, les plus graves dommages tant du point de vue du nombre de victimes que des pertes matérielles sont survenus à partir de 2006. l’imprévisibilité du climat met aussi en danger la population du Bangladesh où la baisse, enregistrée depuis 1970, du nombre de cyclones prenant naissance dans Baie du Bengale est compensée par une augmentation de l’intensité moyenne de ces phénomènes. les côtes sud-coréennes sont également soumises à des risques de crues plus importantes du fait de l’augmentation du niveau de la mer.

Les stratégies d’atténuation du changement climatique et d’adaptation à celui-ci, sont inutiles si les gens ne sont pas pleinement conscients des dangers auxquels ils sont confrontés et des possibilités qu’ils ont pour survivre. ainsi, pour préparer les gens aux effets du changement climatique, il faudrait les informer sur leurs points vulnérables et sur les façons de remédier à ces faiblesses pour minimiser ces effets.

Éduquer pour faire changer les choses

L’éducation au changement climatique doit être adaptée à des conditions de précarité extrême. le changement climatique a introduit de nouveaux problèmes dans deux domaines étroitement liés à lui: dans le domaine de la durabilité écologique, le changement climatique est perçu comme un phénomène qui complique encore plus les rapports de l’homme avec son environnement naturel et qui entraîne dans la foulée d’autres phénomènes nécessitant d’être expliqués à la lumière d’une nouvelle spécialité scientifique. d’un autre côté, les activités de développement sont mises au défi de soutenir le rythme du changement des conditions naturelles sur terre: le changement climatique est désormais un facteur entrant en ligne de compte dans la gouvernance, le développement de politiques, la création et la disparition de pratiques sociales, et même dans la préservation de cultures et de modes de vie.

Pour réussir à doter les masses de capacités suffisantes pour continuer à cheminer sur la voie du progrès malgré cette menace mondiale, on attend non seulement des organisations de la société civile qu’elles maîtrisent la science de l’éducation et ses méthodes, mais aussi qu’elles fassent preuve de créativité, d’esprit d’innovation et d’un esprit critique dans la diffusion de l’éducation au changement climatique.

Il convient d’envisager plusieurs aspects essentiels dans l’éducation au changement climatique: les capacités techniques, les apprenants cibles, les possibilités et ressources pour apprendre ou diffuser l’information, les contenus des matériels éducatifs et les méthodes et stratégies à employer. Tous ces aspects sont liés entre eux d’une façon annonciatrice de l’état global de l’éducation au changement climatique dans un pays.

Dans la région asie-Pacifique, l’éducation au changement climatique est généralement dispensée par des organisations non gouvernementales, des agences gouvernementales et des établissements universitaires. Ces organismes sont les mieux aptes à diffuser le savoir technologique et des informations auprès du grand public. ils sont des liens précieux pour l’éducation au changement climatique du fait qu’ils ont les moyens d’en élargir le cadre. Par exemple, les écoles sont les endroits idéals pour intégrer l’éducation au changement climatique. actuellement, les universités du Bangladesh proposant des cursus de sciences environnementales ont inclus le thème du changement climatique dans leurs programmes, et la météorologie vient régulièrement s’ajouter à ce type d’études.

On examine aussi la possibilité d’avoir recours à l’éducation non formelle comme alternative prometteuse aux activités d’éducation au changement climatique organisées dans des écoles. en réponse à l’apparition de plus en plus fréquente de phénomènes météorologiques extrêmes due au changement climatique, le CEC-Phils (Center for Environmental Concerns-Philippines/Centre pour les questions environnementales aux Philippines) a conçu des modules consacrés à la gestion des cataclysmes pour les communautés situées dans des régions à hauts risques comme les hautes terres.

À ce stade, la tendance semble indiquer une dichotomie dans l’éducation au changement climatique. le gouvernement et le milieu universitaire pourvoient à l’expertise technique et se charge de la recherche sur le changement climatique, tandis que les organisations de la société civile fournissent des connaissances dans un domaine plus pratique pour répondre au changement climatique.

À présent, le choix des apprenants cibles de l’éducation au changement climatique est généralement déterminé par leur vulnérabilité, l’accès à l’organisation pour les futurs apprenants et une foule d’autres facteurs comme une répartition équilibrée des sexes et des âges, et les besoins sectoriels. dans les sept pays où les organisations membres de CliMaTe asia Pacific ont mené des enquêtes dans le cadre de l’étude exploratoire sur la situation de l’éducation au changement climatique dans la région, les fonctionnaires gouvernementaux, les professionnels, les paysans et les populations indigènes figurent parmi les apprenants les plus fréquemment ciblés.

La préférence accordée aux fonctionnaires gouvernementaux et aux professionnels peut s’expliquer par la capacité de ces deux groupes à reproduire des projets d’éducation au changement climatique du fait qu’ils ont de l’influence sur les agences et sur les établissements universitaires. les paysans et les populations indigènes sont quant à eux fréquemment ciblés, car on considère qu’ils sont les plus vulnérables face aux effets du changement climatique. leurs moyens d’existence sont tributaires du climat, et ces deux groupes sont sans défense face aux cataclysmes aggravés par le changement climatique, par exemple face aux sécheresses ou aux inondations. économiquement parlant, ils sont les moins susceptibles de se remettre de ces catastrophes et ont le plus difficilement accès à l’aide gouvernementale du fait de la distance qui les sépare des grands centres urbains et en raison de leur faible niveau d’instruction. Heureusement, des organisations de la société civile comme, par exemple, le réseau de fermiers MasiPaG aux Philippines connaissent aussi de nouvelles méthodes d’agriculture et d’autres moyens de gagner sa vie, et sont capables de dispenser des formations et d’organiser des séminaires gratuitement.

Bien que les gens soient nombreux à vouloir défendre ce type d’éducation, l’insuffisance des capacités techniques et le manque d’expérience pour aborder la question du changement climatique limite encore la portée de l’éducation dans ce domaine. C’est peut-être aussi l’une des raisons pour lesquelles, dans la région, l’éducation au changement climatique est principalement dispensée dans les universités, alors que les organisations d’éducation non formelle opérant au niveau local se plaignent du fait que les matériels éducatifs disponibles sont mal assortisŸ aux besoins et capacités des groupes vulnérables comme les paysans.

Nombre d’organisations membres de CLIMATE asia Pacific font remarquer que l’absence d’aide gouvernementale à l’éducation au changement climatique, que ce soit par le biais de la politique ou de l’affectation de ressources, fait prendre du retard sur le calendrier des mesures à prendre pour résister au changement climatique. il arrive que les priorités du gouvernement ne soient pas celles des organisations de la société civile. À cette difficulté à développer l’éducation au changement climatique dans les différents pays viennent s’ajouter les effets des politiques internationales sur leurs territoires. dans la région asie-Pacifique, l’ambiguïté de la provenance des fonds du Fonds vert pour le climat et la répugnance des pays industrialisés à soutenir des projets d’adaptation se traduisent par un volume de ressources plus faible pour mettre en oeuvre des projets d’éducation au changement climatique et par un rognage des budgets des activités en cours. C’est ici que l’on voit la complexité du défi posé par l’éducation au changement climatique. Pour sensibiliser les gens de manière efficace aux questions qui y sont liées les organisations doivent avoir recours à une panoplie de moyens allant des matériels éducatifs traditionnels comme les tableaux à feuilles aux nouveaux médias sous la forme de chansons ou de vidéos. nombreux sont ceux qui ont recours aux exposés, tandis que certains comme, par exemple, CeC-Phils intègrent aussi des outils d’apprentissage structurés dans leurs modules.

L’expérience de CLIMATE asia Pacific nous montre aussi la nécessité d’investir dans les supports numériques, ce qui représente un moyen efficace et en même temps bon marché de diffuser des informations sur le changement climatique. en 2011, le réseau a créé une bibliothèque en ligne servant de réserve de documents sur le changement climatique et sur des thèmes écologiques connexes.

En outre, la qualité des méthodes, la portée et l’envergure de l’éducation au changement climatique jouent aussi un rôle pour le succès de cette entreprise. les vastes réseaux d’organisations de la société civile sont primordiaux pour la création de coopérations entre les différents dépositaires d’enjeux, impliquant autant de groupes que possible. dans le cas de CLIMATE asia Pacific, l’adhésion de l’asPBae (association asie-Pacifique-sud pour l’éducation de base et des adultes) à son réseau facilite aussi la diffusion dans la région du plaidoyer en faveur de l’éducation au changement climatique.

 

 

 

Participants dans un course sur la réduction des risques de catastrophes
Source: Marah Sayaman

 

 

 

 

 

Coopération pour le développement côtier
Source: Marah Sayaman

 

 

 

Toutefois, en plus de donner aux gens les moyens de faire face aux effets du changement climatique, l’éducation est aussi censée pouvoir les motiver de façon à faire d’eux des membres proactifs de la société, en particulier dans des domaines liés au changement climatique et à l’environnement. Comme le recommande l’INECC (Indian Network on Ethics and Climate Change/réseau indien sur l’éthique et le changement climatique), il ne suffit pas d’inclure le changement climatique et d’autres concepts qui y sont associés dans les curriculums. il est aussi du devoir des éducateurs d’expliquer les politiques menées en la matière, l’évolution historique du problème climatique et le concept de responsabilité commune mais différentiée. Ces idées sont essentielles pour trouver l’origine de la vulnérabilité, et ici, dans la région asie-Pacifique, les gens ont le droit de savoir qui et quoi a causé le problème climatique.

*Toutes les informations citées dans cet article sont extraites des études nationales exploratoires réalisées par les organisations membres de CLIMATE Asia Pacific suivantes: Bangladesh Coastal Development Partnership, Center for Environmental Concerns-Philippines, China Association for NGO Cooperation, Culture and Environmental Preservation Association, Indian Network on Ethics and Climate Change, Indigenous Maori and Pacific Adult Education Charitable Trust et Korea Environmental Education Center. Ces études ont été menées en partenariat avec l’ASPBAE (Association Asie-Pacifique-Sud pour l’éducation de base et des adultes) et DVV International-Asie.

Pour lire l’intégralité de ces enquêtes, veuillez consulter climatedigitallibrary.org/ studies. À cette adresse, vous pouvez aussi les commenter et nous faire part de vos idées sur le changement climatique.

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