CIEA

Le Conseil international d’éducation des adultes (CIEA) s’est donné beaucoup de mal pour préparer la position qu’adopterait la société civile lors de la conférence mondiale sur le développement durable Rio+20 qui s’est tenue en juin de cette année. Fin 2011, il avait déjà lancé une invitation publique à participer à un groupe de travail virtuel et à développer d’autres concepts en se penchant notamment sur le rôle de l’apprentissage et de l’éducation des adultes pour de telles solutions de rechange. Les résultats de ce séminaire virtuel sont disponibles sur le site Internet du CIEA, à l’adresse: www.icae2.org. La discussion virtuelle a ensuite été résumée dans un document intitulé Un autre futur est possibleŸ par opposition au document proposé par les négociateurs de l’ONU pour la conférence sur le développement durable Rio+20, intitulé L’avenir que nous voulonsŸ. Nous en avons extrait quelques chapitres essentiels dont nous pensons qu’ils seront particulièrement utiles à nos lecteurs.

Un autre future est possible

1. Économie verte, débat de paradigmes et Rio+20

Conformément aux documents officiels, le sommet des gouvernements de rio+20 a été convoqué dans le but d’apporter une réponse aux multiples problèmes qui aujourd’hui perturbent l’humanité principalement, la sévère crise environnementale, la pauvreté généralisée et la crise économique globale. Toutefois, au lieu de rechercher les causes structurelles de ces crises, c’est à dire dans le modèle de civilisation capitaliste et productiviste dominant, ils affirment qu’il est possible de résoudre ces multiples crises à partir des mêmes logiques mercantiles et des mêmes modèles scientifiques, techniques et productifs qui nous ont amenés là où nous nous trouvons aujourd’hui. il est évident qu’en persistant dans la même voie, le seul résultat possible est l’aggravation de ces crises.

Ce sommet aurait du être convoqué pour affronter les profonds déséquilibres existant entre les être humains et la nature, provoqués par le système capitaliste et par le productivisme, par les croyances dogmatiques en la possibilité d’une croissance économique sans limite et par l’anthropocentrisme qui prétend installer l’être humain en maître et seigneur de la planète toute entière. Pour affronter ces multiples crises, il est indispensable, entre autre, de faire un bilan critique des faits survenus durant les vingt dernières années, depuis le sommet de la Terre organisé à rio de Janeiro en 1992. au lieu de cela, on nous propose de regarder vers l’avant pour compléter et rénover le concept épuisé et trompeur de développement durable grâce à un nouveau dispositif politico-conceptuel qu’ils intitulent économie verte. il s’agit d’un terme trompeur qui cherche à profiter de l’identification qui est généralement faite entre le terme vert et une économie plus écologique, avec pour objectif d’occulter le véritable programme qui se cache derrière ce concept.

En réalité, avec cette économie verte corporative, le but recherché est de développer la marchandisation, la privatisation et la financiarisation de la nature et de ses fonctions. il s’agit de la réaffirmation du contrôle total de l’économie sur l’ensemble de la biosphère. avec une expression apparemment inoffensive comme économie verte, on prétend soumettre les cycles vitaux de la nature aux règles du marché et à la domination de la technologie.

En poussant la logique du néolibéralisme jusqu’à ses limites, leur argument consiste à dire que la principale raison pour laquelle nous nous trouvons aujourd’hui dans une telle crise environnementale est qu’une grande proportion des biens de la planète n’a pas de propriétaire et par conséquent, personne n’en prend soin. la solution consisterait donc à mettre un prix sur chacun des biens, processus et services de la nature. une fois le prix déterminé, cela permettrait d’émettre de nouveaux bons qui pourraient être négociés sur les marchés financiers internationaux. Pour avancer dans cette économie verte, on développe les marchés du carbone et des services environnementaux, et en particulier les programmes de redd (réduction d’émissions résultant de la déforestation et du déboisement) que l’on souhaite élargir pour y inclure toute la biodiversité, l’agriculture et l’eau. Ceci entraîne la destruction des formes de vie indigène, paysanne et traditionnelle ainsi que leur expropriation des territoires, bien que formellement ils conservent leurs titres de propriété.

Il s’agit d’une nouvelle forme de confinement privé des biens communs, des fonctions de la nature. Ces dernières, de la même manière que le capitalisme dès ses débuts s’est approprié le travail humain pour ses besoins d’accumulation et d’expansion, devraient également avoir un propriétaire.

Grâce à toutes ces mesures, l’objectif est de mettre l’avenir de la planète entre les mains des banques et des opérateurs financiers, précisément les principaux responsables de la profonde crise financière qui a fabriqué des millions de nouveaux chômeurs, qui a expulsé des millions de familles de leurs maisons, qui a volé les économies et les pensions des travailleurs dans le monde entier et qui a creusé de manière obscène les inégalités qui caractérisent la globalisation néolibérale.

Avec le même modèle scientifique et technologique de domination, de soumission et d’exploitation de la nature qui a conduit à dépasser la capacité régénérative de la planète, on prétend affirmer et introduire des technologies à haut risque, comme la nanotechnologie, la biologie synthétique, la géo-ingénierie, l’énergie nucléaire, pour progresser dans ces mécanismes d’appropriation. en outre, cellesci apparaissent comme des solutions technologiquesŸ aux limites écologiques de la planète, pour la création d’une nature artificielleŸ, et aussi comme la solution aux multiples désastres auxquels nous sommes confrontés. de cette façon, il ne serait pas nécessaire de s’attaquer aux causes qui les provoquent.

Conscients qu’il sera difficile de croire à cette histoire, le nouvel euphémisme d’ économie verteŸ requiert d’autres compléments; on nous parle alors d’économie verte et inclusiveŸ, doublement verteŸ et autres supercheries du même acabit.

les états des économies émergentes et autres états du sud, au lieu de travailler à une justice sociale grâce à la redistribution de la richesse, à la mise en place d’une relation moins prédatrice avec la nature en affrontant l’accumulation capitaliste et le luxe scandaleux, croient trouver une solution dans une soi-disant croissance verte qui alimente le mythe du développement et de la croissance sans fin.

Ces négociations permettent de constater, une fois encore, que le système des nations unies et tout le processus de rio+20 sont de plus en plus contrôlés par les corporations et les banques transnationales qui seront les principaux bénéficiaires de cette économie verte.

Il est inadmissible que l’on prétende vouloir créer une nouvelle structure de gestion globale de cette économie verte corporative. la création de ce nouveau cadre institutionnelŸ est l’un des objectifs principaux de la conférence des nations unies. ils veulent que le Pnue (Programme des nations unies pour l’environnement) qui a été le promoteur principal de la marchandisation de la nature à travers son initiative d’économie verte, devienne une nouvelle agence des nations unies, responsable de la gouvernance environnementale mondiale.

Face à cela, il n’est pas possible de travailler avec des réajustements ponctuels, à base de réformes du projet. le document proposé par l’Onu pour rio+20 doit être refusé dans son fondement. les crises dramatiques qui aujourd’hui affligent l’humanité et la planète exigent des réponses d’une qualité très différente de celles offertes par les gouvernements et par le système de l’Onu, elles exigent un paradigme alternatif de civilisation. Pour formuler ce paradigme et articuler une politique qui lutte pour une plateforme de transition vers un autre avenir possible, nous apportons les contributions suivantes.

2. Subjectivité, domination et émancipation

la conférence de rio+20 représente une chance unique pour construire une compréhension commune des multiples et profondes transformations par lesquelles passent aujourd’hui nos sociétés, et pour débattre des lignes de force et des propositions qui constituent la tâche nécessaire de réinventer le mondeŸ, en initiant une transition inédite, réelle et urgente vers un monde juste et durable. les peuples et la communauté mondiale exigent un nouveau paradigme d’organisation sociale, économique et politique, capable d’avancer dans la justice sociale, de donner une continuité au destin de l’humanité et de garantir la durabilité de notre existence et de celle de la planète.

il n’y a pas de solution aux dilemmes sociétales hors des luttes sociales et des grandes disputes politiques. Mais cette vision, qui a orienté la presque totalité des mobilisations progressistes de l’histoire, n’est pas suffisante. le capitalisme est beaucoup plus qu’un mode de production, c’est une logique sociale et politique qui irradie dans tout le corps social, c’est une forme totalitaire de civilisation, avec une capacité de multiplication énorme. de cette façon, le système socio-économique non seulement est structuré en institutions et en centres de pouvoir, mais il se retrouve aussi internalisé dans une grande partie de la population sous forme de domination, d’idéologie ou de servitude volontaireŸ.

émancipation, libération, élimination de toutes les formes d’exploitation et d’oppression, sont les objectifs que se proposent d’atteindre les mouvements progressistes, socialistes ou de gauche avec une force accrue au fil des siècles. Toutefois, reprendre aujourd’hui ces objectifs requiert bien davantage que de faire revivre les idéaux de liberté, égalité et fraternité ou d’éliminer l’exploitation du travail par le capital. Cela requiert de remettre en question les bases sur lesquelles se sont posés le modernisme, le capitalisme et la domination européenne du monde; cela requiert une révolution mentale qui déstabilise l’infrastructure intellectuelle partagée non seulement par les élites capitalistes, mais aussi par une grande partie des mouvements qui jusqu’à présent ont tenté de les combattre. Cela requiert une remise en question de l’anthropocentrisme qui considère que l’ensemble de la Terre est à la disposition des êtres humains. l’espèce humaine est la seule qui, grâce à ses connaissances, a peu à peu dépassé les limites écologiques et a multiplié sa population de manière exponentielle; toutefois, ce processus ne peut pas continuer ainsi et l’humanité doit assumer une nouvelle responsabilité éthique et de protection, aussi bien envers les générations futures que pour l’ensemble de la vie sur la planète.

Cependant, pour cela, nous devons nous corriger nous-mêmes dans le processus: les institutions se reproduisent dans les individus et ce sont eux qui maintiennent ces structures en fonctionnement. il n’est pas possible d’entreprendre la transition que l’humanité et la planète exigent en ayant comme modèle d’idéal de bonheur la surconsommation et un mode de vie basé sur l’exclusion, la concurrence, l’égoïsme, le productivisme, l’industrialisme et sur la destruction des flux vitaux pour la vie sur la planète. les éducateurs doivent eux aussi être éduqués; pour cela, il faut utiliser la pédagogie comme activité pratique dans les luttes réelles, massives et exemplaires.

dans ces luttes antisystémiques, se forgent de nombreuses dimensions de ce qui peut et doit être une nouvelle subjectivité et, si nous voulons présenter une alternative crédible, ces dimensions doivent être thématisées de façon consciente. elles doivent être débattues et systématisées en tant que valeurs, formes de connaissances, visions du monde et culture contre-hégémonique.

3. Les fondements éthiques pour une nouvelle civilisation

Penser les bases d’une nouvelle civilisation et le difficile processus de désarmement et de reconstruction sociale de la culture, de l’économie et du pouvoir que cela implique, est devenu un impératif éthique pour l’humanité. la vie, sous toutes ses formes, a le droit fondamental d’exister, tout comme les systèmes écologiques complexes qui composent la planète Terre.

Pour cette raison, il s’agit de désarticuler les modèles de pensées connus, pour l’action, qui font désormais partie du bon sensŸ et qui, pour cette raison, sont des piliers de la civilisation capitaliste industrielle, productiviste, sur-consommatrice et exclusive qui régit la société. il nous faut recomposer les fondements philosophiques et éthiques de la civilisation humaine pour que la durabilité de tous (sans exclusions entre génération) et de l’existence à part entière devienne la règle et non pas l’exception.

Un élément central réside dans le fait que la civilisation humaine doit renoncer à l’anthropocentrisme en tant que philosophie, éthique et religion; et changer de manière radicale sa vision et sa réaction envers la nature pour privilégier une éthique de i’intégrité de la vie et de la planète. Ceci implique de désactiver le phénomène actuel d’accumulation de richesse matérielle et le mythe du développementet de la croissance effrénée. À la place, il faut poser une question éthique centrale: comment abandonner des valeurs et un style de vie basé sur posséder davantageŸ, pour donner naissance à être davantageŸ, plus heureux, plus conscients des responsabilités de devoir générer l’intégrité naturelle de base, dans le partage entre tous et avec les générations futures ?

Il est impossible de penser la durabilité sans les principes et valeurs éthiques de soin de l’environnement, de vie en commun et de partage. Toutefois, l’entreprise coloniale de la conquête des peuples et de leurs territoires a entraîné avec elle l’invasion de l’atmosphère par les émissions de carbone et la création de graines transgéniques, avec pour conséquence la destruction de la biodiversité existante. Préserver la vie et la biodiversité est synonyme de prendre soin et en même temps de définir des conditions pour la vie en commun et le partage. nous devons récupérer et sortir la notion de soinŸ du contexte étriquéŸ de la famille et de son système patriarcal pour la replacer au centre du pouvoir et de la nouvelle économie. Cette dernière doit être conçue comme une symbiose entre la vie humaine et la nature, en tenant compte de l’importance des territoires comme forme d’organisation et de partage, dans une perspective locale puis globale. l’économie durable n’est possible que si elle est basée sur ce concept de soinŸ, sur l’utilisation qui ne détruit pas, ne génère pas de détritus, mais qui renouvelle et régénère de manière à prolonger la vie utile des biens matériels.

La priorité du concept de soinŸ renvoie à la prise de conscience actuelle du caractère impératif de l’équité et de la menace que représentent l’exclusion sociale, la pauvreté et les différentes formes d’inégalité et d’injustice sociale dans ce contexte de crise civilisatrice. Jamais l’humanité n’a été aussi inégale que dans le contexte actuel d’extrême exclusion et de misère insupportable; et jamais le bien fondé d’une lutte pour la justice et l’égalité n’a été aussi évident. Pour les affronter, il est fondamental d’aborder la destruction environnementale et l’injustice qui s’y rapportent. Toutes deux se succèdent en interprétation et requalifient de manière radicale les luttes sociales de notre époque. C’est à ces deux aspects de la relation politique d’égalité que se réfèrent les droits de l’homme ainsi que les biens communs. en même temps, pour pouvoir jouir de certains droits, il faut être responsable des droits des autres. il s’agit d’une réaction partagée, et comme telle, de coresponsabilité, qui se base sur la reconnaissance de l’interdépendance écologique et sociale de la vie et de la planète. Cette question est essentielle pour l’intégration puisque la prise de conscience croissante des droits et des responsabilités humaines, aussi bien dans les sociétés qu’envers la biosphère, met le doigt sur la question fondamentale de l’interdépendance entre les échelles locale et territoriale et l’échelle planétaire.

Une civilisation nouvelle (que nous pouvons appeler biocivilisation) doit reposer et s’appuyer de manière complémentaire sur une éthique de paix, de démocratie et de diversité culturelle. une culture qui vibre est une culture variée, et non pas l’homogénéité imposée par l’actuelle mondialisation écrasante. ainsi, tout comme des personnalités se créent à travers la culture, l’humanité toute entière aussi se consolide et la diversité culturelle fleurit; ce sont là les conditions pour l’existence d’une humanité en interaction avec la nature. C’est à travers la culture diversifiée, qui valorise le potentiel des personnes qui la constituent, qu’il est possible de consolider la durabilité de notre existence et de celle de la planète. les impérialismes, les nationalismes, les guerres et la violence internalisée sont les points d’appui du capitalisme et de sa civilisation industrielle, productiviste et sur-consommatrice qui s’alimente de conquêtes, d’exploitation, d’inégalités et de l’exclusion sociale à l’échelle mondiale, en plus de l’utilisation intensive des ressources naturelles. la paix est une condition éthique et politique stratégique, indispensable à une durabilité qui donne lieu à toutes les formes de vie.

Toute action, tout comme sa finalité, doit se baser sur une éthique. aussi bien la condition incontournable pour la paix, que la démocratie, constitue l’élément transformateur qui nous conduit vers la civilisation que nous souhaitons. la démocratie est guidée par les principes et les valeurs éthiques de la liberté, l’égalité, la diversité, la solidarité, la participation, toutes ensembles et en même temps. la méthode démocratique peut transformer toutes les affirmations précédentes comme fondements civilisateurs en une utopie possible qui potentialise l’émergence d’une nouvelle architecture de pouvoir, de l’échelle locale vers l’échelle mondiale.

4. L’éducation que nous voulons et la complexité du présent

La crise mondiale est aussi une crise de l’éducation (tout au long d’une vie), de son contenu et de son sens, puisque petit à petit, elle a cessé d’être conçue comme un droit humain pour devenir un moyen privilégié de satisfaire les besoins des marchés qui exigent de la main d’oeuvre pour la production et la consommation. non seulement on a abandonné la formation des personnes capables de penser les problèmes d’ordre mondial, politiques, environnementaux, économiques et sociaux importants, mais l’éducation s’est vue également peu à peu dépouillée de son profond contenu politique et particulièrement de son potentiel pour former des citoyens et des citoyennes capables de penser un ordre économique et social différent, de surmonter la complexité des profondes crises que nous vivons.

Il est fondamental de repenser les fins et les pratiques de l’éducation dans le contexte du débat de sens, caractérisé par la subordination majoritaire des politiques publiques au paradigme des besoins humains et, à l’inverse, par l’émergence de ce mouvement social, de paradigmes alternatifs qui cherchent à restituer la valeur de droit et de projets éthiques et politiques dans la pratique éducative. dans ce sens, il est urgent de récupérer la notion d’education comme droit humain, dans ses dimensions formelles et informelles; d’ouvrir l’horizon à la démocratisation des sociétés pour former des populations critiques, capables de s’associer à des mouvements qui réclament une transformation de l’ordre social dans le but d’aboutir à une plus grande justice sociale et environnementale, dans l’intention de comprendre et de discuter des solutions aux problèmes planétaires.

Le développement d’une subjectivitéŸ critique est un aspect central dans la construction d’une pédagogie citoyenne dans la conjoncture actuelle. il s’agit de rétablir le sens d’émancipation des processus d’appropriation, compris comme le développement des ressources de la communauté pour faire de la politique, générer des connaissances, potentialiser les savoirs et les apprentissages qui se produisent dans les luttes démocratiques, qui nécessitent des leaderships de l’intérieur, des organisations participatives, des alliances avec des organisations démocratiques de la société civile, outre la pondération radicale-pragmatiqueŸ permanente et nécessaire (inédit-viable, dirait Paulo Freire) dans les définitions d’accords, consensus et associativité parmi la grande diversité d’acteurs qui participent à la politique.

Tout ceci implique un virage politique et cognitif, un changement paradigmatique dans la manière de comprendre l’éducation, une ouverture à des nouveaux points de vue sur les finalités sociales comme: celle du bien-vivre, celle des biens communs, celle de l’éthique du concept de soin, entre autres; sur lesquelles il faut ouvrir un grand espace de discussion et de socialisation à rio+20 et au-delà de rio, orienté dans le sens d’une éducation pour un changement et la transformation personnelle et sociale.

Ces nouveaux paradigmes et points de vue ne sont pas seulement des cartes permettant de s’orienter dans de nouveaux contextes, mais ils représentent aussi un contenu pour aboutir aux finalités que nous recherchons comme mouvement citoyen capable d’impliquer les différents acteurs du processus éducatif, comme les acteurs et actrices de l’enseignement, les étudiants, les pères et mères de famille, et plus largement, tous les citoyens et citoyennes qui ont besoin d’un changement profond de l’éducation et qui luttent dans ce sens, pour provoquer un changement radical dans la société, conduisant vers une plus grande justice sociale et environnementale. Tout ceci devient consistant, accompagné du concept libérateur de l’éducation populaire qui se nourrit de multiples expériences pédagogiques pour fabriquer une autre citoyenneté.

Le changement paradigmatique dans l’éducation (comme condition pour avancer vers des sociétés durables, avec une justice sociale et environnementale, dans lesquelles l’économie soit un moyen et non une fin en soi), doit impliquer un changement dans les démarches technicistes et économicistes des politiques éducatives en vigueur. il faut revendiquer le droit à apprendre toute une vie durant, consigne qui ne doit pas être comprise comme l’expression d’un type de formation permanente destinée à satisfaire les besoins des marchés et les exigences des vieilles et nouvelles industries. Cette approche de l’éducation que nous voulons, se fonde sur la construction de multiples éducations, dans leurs dimensions formelle et informelle pour développer des capacités humaines, y compris les capacités cognitives, de participation sociale, à cohabiter avec les autres dans la diversité et la différence, à planifier et à prendre soin de la vie, à vivre en commun entre êtres humains, en harmonie avec l’environnement.

Une éducation pertinente, remarquable, transformatrice, critique, doit avoir comme objectif final de promouvoir aussi bien la dignité humaine que la justice sociale et environnementale. l’éducation, droit humain promoteur des autres droits, doit inclure: les enfants, filles et garçons, les jeunes et personnes adultes comme sujets de droit. et en outre promouvoir: l’interculturalité, l’égalité, l’égalité des genres, le lien entre citoyenneté et démocratie, le concept de soin et la réaction harmonique avec la nature, l’élimination de toute forme de discrimination, la promotion de la justice et la construction d’une culture de paix et de résolution non violente des conflits. l’éducation que nous voulons implique de promouvoir de manière stratégique une éducation qui contribue à une redistribution sociale des connaissances et du pouvoir (en tenant compte du sexe, de la race ou ethnie, de l’âge, de l’orientation sexuelle), qui favorise l’autonomie, le sens de la solidarité et de la diversité qu’expriment les nouveaux mouvements sociaux. il s’agit de promouvoir une éducation critique et transformatrice qui respecte les droits de l’homme et ceux de toute la communauté de vie à laquelle appartient l’être humain, qui encourage particulièrement le droit à la participation citoyenne dans les espaces de prise de décisions.

5. La connaissance scientifique doit être nationalisée et réorganisée

l’humanité est en train de connaître une des étapes les plus importantes en matière d’innovations technoscientifiques de son histoire avec de fortes répercussions sur la planète Terre; non seulement, nous entrons dans une nouvelle ère géologique (l’Anthropocène) dans laquelle l’humanité est responsable des modifications essentielles de la superficie de la planète, mais de plus, en ce qui concerne l’intérieur de celle-ci, nous entrons dans une phase de grande accélération. Et, tandis que certains parlent d’une ère ou économieŸ de l’information ou de la connaissance, une destruction sans précédent est en train d’avoir lieu, celle des connaissances indigènes, paysannes et populaires du territoire, du sol, du climat, des écosystèmes, de la biodiversité, de l’agriculture durable, des savoir-faire et pratiques communes, à tel point que l’on peut dire que notre génération sera la première dans la trajectoire de l’humanité à avoir perdu plus de connaissances qu’elle n’en a acquis. Comprendre et offrir une réponse à ce problème est actuellement un défi-clé pour le changement social.

La science moderne s’est développée en cherchant à obtenir aussi bien une compréhension globale et vérifiable de la réalité que le contrôle des forces de la nature. il s’agissait de relâcher ses lois pour rendre possible les prévisions, la manipulation et le contrôle, tout en réduisant le rôle de l’imprévisibilité dans l’existence et également de placer l’être humain dans une position de commandement dans la dualité ontologique aujourd’hui établie entre la nature et la culture. Cette symbiose entre connaissance et contrôle qui s’identifie à l’expansion européenne dans le monde, a aussi bien généré les richesses de la modernité que les catastrophes et la destruction, consommées au nom de l’idéologie du progrès et de la croyance en un développement illimité des forces productives comme voie vers l’émancipation humaine. elle a provoqué la disqualification des autres formes de connaissances et de savoirs ancestraux et a été instrumentalisée, séquestréeŸ et modelée de plus en plus par le capital, pour finir par s’installer au coeur de l’économie contemporaine comme source essentielle de profit et de croissance.

Les scientifiques (et la science) ne peuvent pas éviter de se demander quelles valeurs ils souhaitent pour guider leur activité et comment ces valeurs influent sur leurs processus cognitifs. Celles qui sortent de leur contexte les stratégies de recherche et qui présentent la science comme étant neutre du point de vue axiologique, guidée par l’ethos commercial, coeur de la technoscience capitaliste? Ou celles qui servent d’avertissement pour que le potentiel régénératif ne soit pas dissimulé et que le bien-être de tous, partout dans le monde puisse être accru? Ou encore celles qui répondent à une vocation prométhéique ou faustienne d’appropriation de la nature par l’humanité, dont le paroxysme s’exprime avec les armes nucléaires et les propositions de géo-ingénierie ? Ou celles qui conduisent vers un autocontrôle de l’humanité sur elle-même, sur son pouvoir potentiel croissant et vers la nécessité de respecter les cycles fragiles de la Terre et les dynamiques complexes des écosystèmes face à la menace constituée par la propre humanité ? la science est-elle un modèle de connaissance eurocentrique qui repose sur l’hypothèse qu’il faut connaître pour pouvoir transformer et soumettre, un modèle de connaissance indubitablement anthropocentrique et patriarcal contraire à la démocratie et à la technocratie, parce- qu’elle se base sur la séparation entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas? Ou la science est-elle porteuse de valeurs cognitives utiles pour que nous comprenions la Terre et sa dynamique, valeurs qui ont encore un potentiel émancipatoire et qui sont importantes pour mettre en place une société durable?

Ce ne sont pas des questions uniquement épistémologiques et éthiques, mais également sociales, politiques et culturelles qui définissent le mode opératoire de la science sur notre civilisation, la façon dont les acteurs sociaux se l’approprient et la manière dont elle devrait être réorganisée sur des bases totalement neuves dans un monde juste et durable, en cohabitant et en dialoguant avec d’autres formes de connaissances aujourd’hui en déséquilibre. Celles-ci exigent l’ouverture d’un large débat, aussi bien dans les communautés scientifiques que dans les mouvements sociaux et dans les organisations de la société civile, qui favorise une nouvelle logique d’appropriation des multiples formes de connaissances par l’humanité. de ce débat doivent émerger rapidement des images concrètes et des exemples de projets de recherche faisables et alternatifs, capables de nourrir (en interaction avec d’autres formes de connaissance) cette nouvelle logique nécessaire à la recherche scientifique.

Cela s’avère plus urgent que jamais. rio 92 a diffusé le débat sur le principe de précaution et sur la nécessité d’évaluer amplement les technologies; toutefois, depuis, les capacités de suivi des technologies sont en train de s’écrouler. immédiatement après, est né l’accord sur la formation de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ainsi que son accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (le sigle TriPs en anglais) et similaires, qui a introduit les droits de propriété et de brevetés sur les formes de vie à grande échelle. en outre, à rio 92 et pour la première fois dans l’histoire, la Convention sur la diversité biologique a considéré la biodiversité comme une ressource. ainsi, la marchandisation de la science et de la connaissance s’accroît; et les fruits de la science publique sont systématiquement patentés par des corporations globales. les pays et les industries qui provoquent le changement climatique déclarent aujourd’hui qu’il faut contrôler le thermostat mondial grâce à des solutions technologiques, en manipulant le climat par la géo-ingénierie et en étendant le contrôle sur les nouvelles parties de la nature grâce à celle que l’on appelle l’économie verte. dans un tel panorama, la communauté scientifique et technologique a un rôle essentiel dans le travail de la conscience publique (elle-même stressée par les projets civilisateurs alternatifs possibles).

Nous devons repousser toute forme de propriété intellectuelle sur les formes de vie et affirmer que les connaissances scientifiques, tout comme les connaissances traditionnelles font partie des biens communs de l’humanité, publiquement accessibles à tout un chacun. le principe de précaution doit être réaffirmé pour aider la science à débattre des monopoles industriels; nonobstant, nous devons à cette fin identifier et repousser ses interprétations erronées et étendre son application. le débat à rio+20 offre la possibilité de construire un mécanisme participatif pour l’évaluation préalable des technologies qui tienne compte de ses dimensions sociale, environnementale, économique et culturelle. un mécanisme avec comme finalité de suivre et de débattre les implications et les alternatives en science et technologie. les organisations sociales doivent faire partie du suivi et de l’évaluation des nouvelles technologies, indépendamment des gouvernements. À cause du risque extrême et du potentiel de déséquilibre des systèmes planétaires, nous demandons également que rio+20 prononce une interdiction contre la géo-ingénierie, dans le même esprit que le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires.

6. Affirmer les connaissances ancestrales des populations indigènes et des peuples

Les forêts et territoires des peuples indigènes et des populations traditionnelles constituent des refuges de vie grâce à leurs barrières effectives contre la prédation extractiviste. les ressources génétiques de ces territoires et les connaissances ancestrales font partie du patrimoine naturel et intellectuel collectif de nombreuses populations, conservé pendant des milliers et des milliers d’années, et transmis de génération en génération. C’est pour cette raison qu’il est indispensable de changer les législations et les politiques publiques afin de garantir la démarcation des territoires des peuples indigènes et leur propriété collective en tant que peuples, et également pour soutenir (sans les marginaliser) les stratégies de vie pleine, différentes de celles de la marchandisation de la nature. Mais, de toutes façons, nous devons élargir notre compréhension de ces connaissances traditionnelles et embrasser les connaissances des peuples indigènes et des paysans, mais également reconnaître l’importance des connaissances des femmes, des artisans et de tous les porteurs de savoir-faire et de capacités développés au cours des millénaires.

Nous devons modifier le système pour ne pas changer le climat. Il existe de plus en plus de contradictions dans les politiques mondiales et nationales à propos des forêts, où des déclarations soi-disant durables viennent aggraver la dégradation par des marchés miniers, énergétiques, agricoles, infrastructurels, de bio-piraterie et de vol des connaissances ancestrales. Ces connaissances ancestrales ne peuvent pas être commercialisées ou faire l’objet d’une utilisation indue et non autorisée pour des revendications de brevets. elles appartiennent au domaine culturel des peuples indigènes: les états et les organismes internationaux (à travers la Convention sur la diversité biologique) doivent adopter des normes juridiques de protection légale de ces connaissances. ils doivent également, consolider le droit de consultation préalable et le consentement libre, inaliénable et informé afin d’accéder aux ressources génétiques à l’intérieur des territoires indigènes et à leurs connaissances traditionnelles.

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