Nélida Céspedes Rossel

Durant les années quatre-vingt, plusieurs pays d’Amérique latine ont vu la montée de dictatures militaires quand d’autres ne réussissaient pas à s’en débarrasser. Les droits humains étaient violés à très vaste échelle et le dévelopement de sociétés libres, reposant sur la pleine participation des citoyens semblait devenu une utopie lointaine. Néanmoins, les utopies créent des mouvements qui s’efforcent de les réaliser, ce qui s’est par exemple exprimé dans le mouvement de l’éducation populaire inspiré, entre autres, de Paulo Freire qui a pu compter sur une vaste solidarité internationale. C’est le moment où tout un ensemble de grandes organisations non gouvernementales ont rejoint le Conseil d’éducation des adultes d’Amérique latine (CEEAL). Nélida Céspedes, sa secrétaire générale, en analyse la création et l’évolution.

Travailler en réseau, construire des rêves

Michael samlowski nous a invités à faire un travail de réflexion sur le rôle du Ceaal en tant que réseau: comme il le réaffirme en effet, nous avons fait le pari, depuis des décennies, d’améliorer la qualité et l’impact de notre travail en tant qu’individus et institutions en nous alliant à d’autres individus et à d’autres institutions, en échangeant des informations, en apprenant les uns des autres, en identifiant nos intérêts communs.

Au Ceaal, nous partageons un intérêt commun qui n’est pas des moindres, notamment l’édification d’un réseau présent jusque dans le moindre recoin d’amérique latine et des Caraïbes, afin de contribuer à la réalisation d’un autre monde possible, d’une autre Amérique possible en nous appuyant sur une éducation populaire tournée vers le même horizon auquel nous aspirons, un horizon de justice, de démocratie, de solidarité, de fraternité entre nous et avec la nature, fait de joie pour toutes et pour tous.

Ce réseau, nous ne l’avons pas mis en place pour nos propres fins, mais au contraire pour réaliser notre mission et nos objectifs. nous redoublons d’efforts et d’engagement pour poursuivre sur cette voie, parce que notre souhait est de changer la face de l’amérique latine et des Caraïbes afin que les individus et les groupes autonomisés construisent un avenir meilleur.

Nous souhaitons faire saisir à nos ami(es) lecteurs et lectrices le caractère primordial de ce que nous présentons ici, dans cet article, dans la mesure où c’est une tâche collective qui doit être poursuivie et qui est fondée sur l’une des résolutions prises lors de notre dernière assemblée générale.1dans cette résolution, nous signalons qu’en tant que réseau Ceaal, nous devons reconstruire notre histoire en tenant compte des contextes et de nos pratiques, de leurs faits marquants, de leurs problèmes, des propositions programmatiques et des défis que nous avons ou non relevés, de leurs articulations, des formes de gestion, de notre engagement avec les groupes organisés et le mouvement social, qui ne seront certainement pas linéaires. Construire la mémoire, c’est renforcer le présent et bâtir l’avenir, se souvenir du passé engendre un processus d’enseignement et d’apprentissage. en récupérant la mémoire historique, nous avons l’ambition de comprendre ce dans quoi nous sommes impliqués, ce qui entrave notre mission, mais aussi de potentialiser ce qui nous épanouit et nous unit en tant que réseau, et nous donne la force de nous rapprocher. C’est un grand défi.

Portrait de l’Amérique latine et des Caraïbes

Nous avons une dette envers les peuples d’amérique latine et des Caraïbes. notre amérique est la région la plus hétérogène et la plus inégale du monde, et ceci se reflète dans les visages de millions de femmes, d’indigènes, de jeunes, de personnes du troisième âge, et plus particulièrement dans les secteurs populaires où des millions de personnes sont privées de leurs droits, notamment du droit à l’éducation. Même si ce droit ne produit pas à lui seul le changement, sans lui, les individus et les acteurs sociaux ne peuvent pas devenir sujets sociaux de droit.

Lors du récent Forum social mondial thématique intitulé Crise capitaliste, justice sociale et environnementale, organisé à Porto alegre en janvier 2012, nous avons donc fait un travail de réflexion sur les conséquences de ce modèle de développement capitaliste, qui a entraîné une fausse croissance et un faux progrès.

Dans l’ordre social, économique et environnemental, nous assistons à des inégalités profondes: les riches s’enrichissent, les pauvres s’appauvrissent. L’actuel modèle capitaliste a détruit et dominé la nature, anéantissant les conditions de vie sur cette planète. Certains analystes estiment qu’à ce jour, nous avons consommé tant d’énergie que nous avons déjà hypothéqué trois planètes.

Ce système a des retombées non seulement d’ordre économique, mais aussi dans les relations humaines qui ont été aliénées dans la mesure où, au lieu de s’appuyer sur la coopération, elles encouragent la compétition. l’amour et la confiance mutuelle font place au commerce et aux échanges de biens. l’humanité, sous l’exploitation du travail salarié, est scindée et opprimée, l’esclavage perdure.

Ces réalités sociales, économiques et environnementales scandaleuses ont provoqué une profonde insatisfaction au sein des milieux populaires et des classes moyennes, provoquant des protestations de la part de divers mouvements sociaux continentaux qui, depuis la base, expriment leur indignation et font des propositions pour construire un modèle social, économique, politique, culturel et environnemental différent, rompant avec le modèle de développement capitaliste qui n’a pas été porteur du bonheur promis, mais tout le contraire.

La crise n’est pas mineure, nous nous trouvons face à une crise de civilisation qui exige d’autres cadres théoriques, d’autres types de rapports humains et de production, qui se réclament de l’éthique du respect mutuel et de la planète.

Nous assistons à une culture du sauve-qui-peut, hostile à la construction d’une citoyenneté interculturelle et au respect mutuel basé sur une relation indissociable entre moi, toi et nous.

Nous avons vu en même temps, au cours de cette étape, émerger des gouvernements progressistes qui sont parvenus à faire sortir des millions d’habitants de la pauvreté, à mettre en place de vastes programmes sociaux au profit des plus pauvres, et à promouvoir la participation citoyenne en tant que forme de gouvernement; ce qui est paradoxal, au vu de ce qui précède, c’est de ne pas encore pouvoir rompre avec le modèle capitaliste, dans la mesure où les changements sont extrêmement complexes.

Le domaine éducatif

La défense de l’enseignement public est aujourd’hui la principale devise des éducateurs populaires, des intellectuels et des communautés, étant donné que l’enseignement public se trouve sous la menace des politiques de privatisation: des politiques qui nient le droit à l’éducation en tant que bien public, produits de la montée d’un néolibéralisme mondial qui impose ses règles et mercantilise l’éducation.

L’éducation des jeunes et des adultes enregistre un pourcentage alarmant de personnes sans instruction, soit au total 34 millions d’adultes ne sachant ni lire, ni écrire. les chiffres les plus alarmants se manifestent dans les pays suivants: Haïti 50,6%, Guatemala 42%, nicaragua 32,8%, el salvador 25,9%, Honduras 24%, république dominicaine 16%, Bolivie 14,4%, Brésil 14,6% et Jamaïque 13,6%.2

Toutefois, et en dépit de progrès réalisés dans les domaines de la législation, du développement de politiques et de plans, des systèmes de reconnaissance et de validation de formes d’apprentissage, de la gouvernance, du financement, des programmes et du suivi, il reste encore un long chemin à faire avant que le droit à l’éducation de cette importante tranche de population ne soit visible.

C’est dans ces espaces et en coopération avec d’autres réseaux qu’agit le Ceaal, parce que changer la face de notre amérique est une tâche de grande envergure qui requiert des liens et des noeuds nombreux.

Fondation d’un espace de rencontre

Francisco vio Grossi, premier secrétaire général du Ceaal, a fait un compte rendu à l’occasion du 25e anniversaire 3 de la fondation du Ceaal. J’ai choisi de le présenter tel quel afin de réaffirmer ce que j’ai dit plus haut, à savoir le besoin de continuer à réviser, au travers de la voix de ses membres, le parcours de notre cher réseau.

C’est bien entendu avec joie que nous célébrons les 25 ans de la création du Conseil d’éducation des adultes d’amérique latine (Ceaal), mais il est indéniable que cet espace de rencontre est né quelques années plus tôt. en effet, le Conseil international d’éducation des adultes (Ciea), avec son siège à Toronto, Canada, avait été fondé dès 1973 et se composait d’organismes régionaux en europe, en amérique du nord, en afrique, en asie et aux Caraïbes. en amérique latine néanmoins, aucun organisme suffisamment solide n’était capable d’intégrer les différents courants de l’éducation des adultes, ni la vitalité et le dynamisme de l’éducation populaire conçue par l’éminent éducateur brésilien Paulo Freire. le Ciea a commencé à agir dans la région en mettant sur pied le réseau actif de recherche participative, coordonné depuis le venezuela; ce réseau a appuyé diverses rencontres régionales à Caracas, ayacucho, Pátzcuaro et dans d’autres endroits. Ces rencontres ont articulé un mouvement croissant d’éducateurs et de spécialistes en sciences sociales, adeptes du rapprochement entre la personne qui enseigne et celle qui apprend, la personne qui fait de la recherche et celle qui fait l’objet de la recherche, bref, la personne qui pense et celle qui agit sur le plan des transformations sociales. au cours de ce processus se sont dégagées des personnalités telles que le Canadien Budd Hall, le Mexicain anton de schutter, les Péruviens Ton de neT, vera Gianotten et alfredo Prado, le Colombien Orlando Fals Borda, et j’en passe.

Le réseau s’avérait suffisamment mûr pour créer un Comité de planification pour l’amérique latine (COPral) du Ciea, ayant pour principale mission de préparer la mise en place d’un organisme régional pour notre région. Ce comité a fonctionné pendant un certain temps, jusqu’à ce que soit proposée la création du Conseil d’éducation des adultes pour l’amérique latine (Ceaal). Ce dernier, présidé pendant des années par l’éducateur brésilien Paulo Freire, est devenu un organisme autonome en 1982. son mandat consistait à réunir les organisations nationales d’éducation des adultes et les organisations non gouvernementales d’éducation populaire. au cours de ce processus, un petit bulletin qui – en dépit de ressources financières très limitées – était publié périodiquement et distribuait des informations entreŸ les membres et non auxŸ membres, comme c’est généralement le cas, a joué un rôle majeur. Ce bulletin, la Lettre mensuelleŸ, a été publié pendant plus de dix ans, il a articulé des centaines d’organisations d’amérique latine qui voyaient dans le Ceaal un point de rencontre, d’échange et de développement.

L’idée centrale du Ceaal était d’établir un lien entre l’éducation populaire et les mouvements sociaux. des réseaux se sont ainsi formés et se sont mis à travailler activement dans ce sens, par exemple le réseau d’eP avec les femmes, avec les indigènes, les adultes âgés, les syndicats, les alphabétiseurs, les mouvements pour la paix et les droits de l’homme, etc. Ces réseaux ont donné au Ceaal une vitalité insoupçonnée, créant des liens entre le travail à la base et les luttes des mouvements populaires.

En 1985, le Ceaal a participé activement à l’organisation de l’assemblée mondiale de l’éducation des adultes, tenue à Buenos aires et inaugurée par le président raúl alfonsin, fraîchement élu et premier chef d’état plébiscité depuis la dictature militaire. des assemblées latino-américaines ont eu lieu plus tard à Guanajuato, Mexique, à santiago du Chili et dans d’autres villes.

Le Ceaal est rapidement devenu le principal espace de rencontre, de discussion et de débat pour le mouvement d’éducation populaire d’amérique latine, et reconnu comme tel par diverses instances. Puis l’auteur de ces lignes et ancien secrétaire général du Ceaal a été élu président du Conseil international d’éducation des adultes lors de son assemblée mondiale.

Durant tout ce processus, il importe de souligner l’engagement d’un groupe de latino-américanistes qui a contribué de façon notoire au développement du conseil. On retiendra les noms d’Orlando Fals Borda, antón de schutter, Félix Cadena, Jorge Osorio, rodriguez Brandao, raul leis et bien d’autres, qui grâce à leurs efforts et à leur travail, ont encouragé la création de cet espace de rencontre humaine et de combat social.

Aujourd’hui, jour de notre 25e anniversaire, nous pouvons affirmer sans peur de nous tromper, que le rêve des fondateurs du Ceaal s’est grandement réalisé. nous sommes aujourd’hui un mouvement solide et actif qui, dirigé par des leaders nouveaux dans des localités nouvelles, continue à brandir les anciennes et les nouvelles bannières de la justice sociale, du développement et de la place centrale qu’occupent les hommes et les femmes d’amérique latine dans le développement du continent.

Notre identité

L’identité du Ceaal et de ses membres se reflète sans équivoque dans la mission qu’il s’est donnée:

Nous sommes un mouvement d’éducation populaire qui, en tant que réseau, agit et accompagne les processus de transformation éducative, sociale, politique, culturelle et économique des sociétés d’Amérique latine et des Caraïbes dans des environnements locaux, nationaux et régionaux, prônant le dialogue avec le monde, la souveraineté de l’intégration des peuples, la justice sociale et la démocratie dans une perspective de droits humains, d’égalité entre les sexes, d’interculturalité critique et d’option éthique, pédagogique et politique émancipatrice.

Cette identité se construit dans le dialogue avec les acteurs sociaux et leurs contextes; elle n’est pas linéaire, même si elle conserve des traits identitaires et distinctifs; elle exige de grands débats et un travail de réflexion, entre nous et avec les éducateurs populaires et les spécialistes en sciences sociales de divers pays.

Le Ceaal est un épi de maïs au grains multicolores vers lequel confluent des organisations et des individus qui ont des parcours différents, qui émergent à des moments historiques différents et qui font ensemble le pari de la justice sociale, du respect des droits politiques, économiques, sociaux, culturels, environnementaux; le pari, en particulier, d’une éducation populaire transformatrice, promotrice de l’autonomisation des acteurs sociaux et axée sur la suppression de toutes les conditions d’exploitation, d’oppression et de discrimination qui prévalent dans nos sociétés.

Ce choix en faveur de l’éducation populaire est un choix formel qui se traduit par la création d’un dialogue critique et créatif. Tout au long de l’histoire du Ceaal, nous nous sommes enrichis au contact de divers courants critiques de pensée politique et pédagogique, de la théologie de la libération et des aspects de genre, interculturels et environnementaux qui remettent en question, avec juste raison et dans un esprit de rébellion, les bases de sociétés injustes, antidémocratiques et discriminantes.

Nous avons misé, et continuons à miser sur des modèles de développement qui rendent la vie plus digne et plus humaine, sur des modèles basés sur la justice, qui valorisent le vivre-bien en tant que paradigme éthique et de vie tout en refusant la pensée réductionniste qui limite la vie aux règles du marché. Pour toutes ces raisons, nous observons une attitude critique vis-à-vis du modèle néolibéral prédominant. nous exigeons des droits humains pour toutes et pour tous, nous récusons la mercantilisation de la santé, de l’éducation, de la culture, et demandons des politiques publiques élaborées de manière participative et garantes du bien commun.

Au cours des dernières années, nous avons concentré nos efforts, par le biais de notre action au sein du Ceaal, sur la construction de paradigmes nouveaux, ancrés dans les droits humains, la durabilité, la justice et le savoir ancestral de nos peuples; des propositions qu’il importe d’accompagner de contenus adéquats et d’actions.

Nous sommes des éducateurs et des éducatrices populaires

Paulo Freire fait partie de notre arbre généalogique, de notre identité, et nous faisons partie du courant des éducateurs et des éducatrices populaires.

Pour nous, cette approche n’est pas un cadre conceptuel achevé, mais un courant politique et pédagogique qui se construit en fonction du contexte. Cette manière de voir est fondamentale si l’on veut comprendre la manière dont convergent les différentes pratiques et les différents discours.4 Cette corrélation entre l’éducation populaire et le contexte a exigé, dans les années 80, que soient élaborés d’autres référents théoriques permettant d’interpréter la réalité et d’orienter les projets de changement politique et social.

La conception du sujet protagoniste du changement social, qui se centrait auparavant sur les secteurs populaires en tant que classes, a suivi le même parcours. Cette façon d’analyser la réalité s’est propagée sur notre continent face aux millions de personnes exclues, discriminées en raison de leur sexe, de leur ethnie, de leur condition sociale et générationnelle. le travail avec les femmes et les populations indigènes en est l’exemple, de même que le travail avec les classes moyennes appauvries, les enseignants, les familles, la jeunesse, etc.

d’autres catégories interviennent ainsi dans le développement de la pensée sociale, culturelle et scientifique. les catégories de sexe, d’ethnie, de génération, s’ajoutent à celles de classe et servent de référents supplémentaires pour comprendre et transformer la réalité. l’action dans le domaine des droits humains, l’éducation interculturelle et le respect de l’environnement sont liés à la justice et à une démocratie participative s’accompagnant d’un développement humain dans un monde durable.

Pour nous, l’éducation populaire est une éducation qui permet de résoudre les problèmes de la vie, elle est contestataire, elle vise la transformation sociale et exige par conséquent un nouveau type d’éducation favorisant non pas l’individualisme et la compétence, mais la solidarité et la coopération, qui sont la base de l’organisation. elle aspire à la démocratisation et rejette par conséquent l’autoritarisme. elle est liée à l’action. C’est une éducation politique qui lie le politique à la valeur du savoir en tant que forme de pouvoir.

À son tour, la méthodologie sur laquelle s’appuient le pouvoir et la connaissance est avant tout un processus de dialogue. Ceci a constitué un point fondamental de la pensée de Freire, que certains associent aux théories de Jaspers:5 je ne peux pas être moi-même si l’autre n’est pas lui-même, je ne peux pas être sûr de moi si je ne suis pas d’abord sûr de l’autre (Jaspers, 1958a:458). Pour Freire, la situation existentielle est un concept dynamique qui implique un dialogue éternel de l’homme avec l’homme; de l’homme avec le monde; de l’homme avec son Créateur (Freire, 1989:53).6

Le processus éducatif est par conséquent un processus solidaire et coopératif, respectueux de l’individu, tenant compte de la subjectivité lors de la création du savoir, axé sur des processus interdisciplinaires, revalorisant le microniveau en tant qu’élément fondamental de la construction du macroniveau.

L’éducation prônée par Paulo Freire est également une éducation basée sur l’éthique:7

L’éthique dont je parle n’est pas l’éthique mineure et étroite du marché qui se plie, obéissante, aux intérêts du lucre. On voit peu à peu émerger, dans le monde actuel, une tendance à considérer les mécanismes du nouvel ordre mondialŸ comme naturels et inévitables. ( ) Ce n’est bien évidemment pas de cette éthique que je parle. Je parle bien au contraire de l’éthique universelle de l’être humain. De l’éthique qui condamne le cynisme du discours que je viens de citer, qui condamne l’exploitation de la force de travail de l’être humain, qui condamne ceux qui falsifient la vérité, trompent le naïf, frappent le faible et le sans-défense, occultent le rêve et l’utopie. (Freire, 1996:17-18)

Le besoin impérieux d’apprendre le monde, tel que l’affirme Freire, constitue un autre aspect important de l’éducation. C’est la raison pour laquelle il soulignait, pendant les activités d’alphabétisation, que l’éducation ne se limite pas à apprendre le ba be bi bo bu.

Il y a par conséquent de nombreux points communs entre l’ePJa et l’eP, pour les raisons ci-dessous:

  • l’approche éducative de l’ePJa tend à bouleverser, grâce à l’autonomisation des acteurs sociaux, l’ordre exploiteur, injuste et discriminant; elle aspire pleinement à la démocratie.
  • l’ePJa vise la transformation sociale, elle exige par conséquent un nouveau type d’éducation favorisant non pas l’individualisme et la compétence mais la solidarité et la coopération, qui sont la base de l’organisation.
  • C’est une éducation centrée sur la démocratisation, qui rejette par conséquent l’autoritarisme.
  • sa méthodologie s’appuie sur la réalité des personnes exclues, sur leur contexte historique et sur l’analyse du contexte, afin d’encourager l’enga

Gement en faveur du changement; elle conçoit le pouvoir et la connaissance comme un processus de dialogue, d’écoute active et de critique.

Au Ceaal, nous nous efforçons par conséquent de renforcer le caractère contestataire, alternatif et altératif de l’ePJa et du mouvement d’éducation populaire dans la région, considérant que ceci fait partie d’un modèle d’éducation en général et de formes de vie dans nos sociétés.

L’action en réseau: de noeud à noeud

De nombreux dictons populaires expriment l’importance de l’action en réseau. Par exemple: Ensemble, le chemin n’est pas si long; L’union fait la force, Unissons-nous, non pour être ensemble mais pour agir ensemble; Un pouvoir non fondé sur l’union est un pouvoir faible et bien d’autres encore, qui évoquent la valeur du travail collectif.

Toutes ces expressions soulignent combien il est important de travailler en commun, de créer des liens, de s’organiser, de réunir les volontés. il s’agit ici d’un processus profond qui réaffirme la valeur du travail en réseau, qui conçoit une manière de construire une société fondée sur la solidarité et la coopération.

Précisons que nos rêves ne sont ni petits, ni dérisoires. nous voulons changer des structures, des formes d’organisation sociale, surmonter la crise que nous traversons. C’est le moment de dire: Ensemble, le chemin n’est pas si long.

Les exemples illustrant la force et l’importance du travail réseau au sein du Ceaal sont nombreux. Ce travail, qui se traduit par les efforts des collectifs nationaux dans les 21 pays pour mettre en place des démocraties radicales, des économies au service des individus et des états de droit, nous le réalisons grâce à notre engagement en tant qu’éducateurs et éducatrices populaires.

Ceci se reflète dans notre forme d’organisation en collectifs nationaux et régionaux, en groupes de travail. Cette optique de la vie et du travail s’exprime dans la multiplicité des stratégies qui rendent visible le travail collectif, à savoir: positionnements collectifs, élaboration de propositions, organisation de campagnes, influence politique, interventions éducatives aux côtés et avec les acteurs sociaux et populaires, dans le but de construire des sociétés démocratiques, justes et humaines.

Oscar Jara,8 dont je résumerai les principales idées, fait remarquer que le travail en réseau est a) une façon de faire les choses qui implique le tissage de relations, d’apprentissages, de complicités, en avançant noeud par noeud jusqu’à ce que soit créé un espace commun, ouvert et diversifié propice à l’apparition d’initiatives, de propositions et de défis nouveaux. et b) suppose que l’on mette l’accent sur le processus de construction d’espaces de rencontre et d’action commune… il ne s’agit donc pas de créer des réseaux pour les lancerŸ et aller à la pêcheŸ pour attraper d’autres personnes ou d’autres institutions, mais au contraire d’inviter à participer, à l’aide d’initiatives créatrices, au processus de construction du réseau.

Le CEAAL: des membres du Rio Bravo et de la mer des Caraïbes jusqu’à la Patagonie

Le Ceaal, sa force, son coeur, ses noeuds, son réseau, ses ailes, ce sont ses membres, ses éducateurs et éducatrices populaires, du sud au nord, des Caraïbes jusqu’à la Patagonie. notre réseau est constitué de 150 organisations civiles qui agissent dans les pays en tant que collectifs nationaux. Chaque collectif national fait partie d’un collectif régional: le collectif régional du Cône sud regroupe l’argentine, le Chili, le Paraguay et l’uruguay; le collectif régional du Brésil, vu sa taille, ne regroupe que des organisations brésiliennes; c’est également le cas du Mexique. le collectif de la région andine regroupe la Bolivie, le Pérou, l’équateur, la Colombie et le venezuela; le collectif régional d’amérique centrale se compose du salvador, du Honduras, du nicaragua, du Costa rica et du Guatemala. enfin, le collectif des Caraïbes regroupe la république dominicaine, Cuba, Puerto rico et Haïti.

Nous nous regroupons également autour d’axes thématiques tels le genre, l’interculturalité, l’économie solidaire, l’incidence politique en matière d’éducation, les jeunesses, les pouvoirs locaux; et enfin, autour du Programme latino-américain de systématisation et du réseau pour l’éducation aux droits humains. Tout cet ensemble contribue à créer des savoirs qui se traduisent par des propositions et par l’échange d’expériences, par l’incidence politique, par la mise en oeuvre d’actions éducatives, par la systématisation de l’expérience et par l’articulation à des mouvements sociaux. Ces axes thématiques étant traités avec une attention plus ou moins grande selon les groupes, il faut rechercher un équilibre entre tous. Mais ce qu’il faut surtout c’est continuer, depuis la perspective de l’éducation populaire, à nous développer en nous positionnant sur ces thèmes, puis utiliser notre force pour nous joindre à d’autres réseaux.

En ce qui concerne les membres, un débat a été lancé lors de notre dernière assemblée en mai 2012, pour savoir si nous ouvrons notre réseau à des personnes individuelles qui partagent l’objectif du Ceaal, ainsi qu’à d’autres organisations participant éventuellement à des mouvements sociaux. Ce débat a lieu à la demande de ces acteurs, situation dont nous débattons actuellement et sur laquelle nous prendrons une décision lors de notre prochaine assemblée intermédiaire; nous regrouper, nousincorporer, comme l’expriment nos frères et soeurs mexicains, c’est notre identité.

Comme dans toute organisation, les associés ont des droits et des responsabilités, et doivent participer de manière aussi intense que possible afin que le Ceaal soit un réseau bien représenté, décentralisé et puissant.

Chaque institution apporte son savoir et son engagement politique, éthique et pédagogique, de même que des axes programmatiques: questions de genre, interculturalité, économie solidaire, droits humains, jeunesses, paradigmes émancipatoires; mouvements sociaux; incidence politique; droit à l’éducation et à l’ePJa; sans compter les autres axes sur lesquels travaillent les acteurs avec lesquels nous coopérons; ceci peut donner l’impression d’une certaine dispersion thématique, mais ce qui nous unit, c’est l’éducation populaire comme horizon.

Le réseau tout entier engendre une action collective qui donne à l’action dans chaque pays une force à l’échelle du continent; à cette échelle, tout nous importe, toutes les luttes sont les nôtres, et c’est ce qui nous aide à poursuivre la construction de notre réseau. Ce qui nous anime, c’est le pour quoi, mais comme nous venons de le voir, il y a multiples façons de le faire. le plus précieux, c’est le fait que le travail en réseau transgresse les frontières entre les pays et les continents, entre les langues et entre les cultures. la Carta, la revue Piragua, le web et d’autres publications sont les outils de communication dont se sert le Ceaal pour l’action en réseau.

Le Ceaal s’appuie sur le travail de volontaires qui versent une cotisation annuelle symbolique. il est clair que, suite à la crise, nos institutions sont fortement réduites en matière budgétaire. Cependant, grâce à son travail et à ses actions de représentation, mais aussi grâce à ses formes d’articulation, le réseau affiche une meilleure présence au niveau local, national et continental. l’une de nos tâches consiste à chercher d’autres formes de financement; dans ce contexte, nous citerons ici les résultats d’une évaluation du travail des réseaux9 réalisée par la dvv:

Lorsque les réseaux et les associations ont des structures organisationnelles efficaces et remplissent certaines conditions, ils doivent aussi recevoir un appui institutionnel à long terme, que ce soit de la part de DVV International ou d’un autre organisme de développement. L’appui à long terme permet de mettre en place des structures organisationnelles, de les consolider, et facilite l’accès aux ressources.

L’action en réseau pour le droit à l’éducation des jeunes et des adultes

Depuis la COnFinTea v, le Ceaal a déployé de nombreux efforts pour mettre en place, dans chaque pays, des initiatives visant à contrer les processus d’exclusion qui affectent les jeunes et les adultes. des interventions plurielles plus particulièrement axées sur les femmes et promotrices d’une éducation des adultes tenant compte des aspects de genre, d’autonomisation et de leadership citoyen, ont été développées; d’autres actions ont été consacrées aux populations indigènes dans une approche interculturelle; d’autres sont axées sur les migrants des zones urbaines et rurales, dans le but d’élaborer des propositions d’éducation des adultes promotrices de l’inclusion sociale. Certaines institutions se consacrent aux enfants travailleurs et ont une conception intergénérationnelle de l’éducation des jeunes et des adultes; d’autres s’engagent en faveur d’une éducation de base de bonne qualité, et de politiques égalitaires permettant de garantir le droit à l’éducation de toutes et de tous; généralement, les institutions associent à leurs actions éducatives des processus de leadership, d’éducation citoyenne et d’éducation politique, afin d’avoir une influence sur les transformations et les changements aux niveaux local, régional et national.

En ce qui concerne notre action politique en faveur du droit à l’éducation, et plus particulièrement l’éducation des jeunes et des adultes, nous nous articulons avec la Campagne latino-américaine pour le droit à l’éducation et au Ciea, avec qui nous entretenons des rapports fraternels; nous nous articulons également avec le Forum social mondial et des amériques ainsi qu’avec son groupe de travail sur l’éducation, dans le but de contribuer au renforcement d’un mouvement social, politique, culturel et éducatif dans la perspective d’un autre monde possible.

Le parcours du Ceaal en tant que réseau est long: en amont de la COnFinTea v, il a préparé un processus de réflexion et de positionnement présenté dans le 29enuméro de sa revue Piragua. la revue signalait dans son éditorial qu’entre la COnFinTea v, organisée en 1997 à Hambourg (allemagne) et la COnFinTea vi, de nombreux défis n’ont pas été résolus en ce qui concerne l’éducation des jeunes et des adultes.

Le suivi de la conférence de Hambourg a été marqué par de nombreux processus de consultation et de dialogue, et par de multiples stratégies, notamment la réalisation de trois rencontres sous-régionales auxquelles ont participé près de 260 spécialistes d’organismes gouvernementaux et de la société civile. Ces rencontres ont permis à la fois de concevoir des modèles pour l’éducation des jeunes et les adultes dans la région, et d’identifier les réalités et les défis à relever. le documentÉducation des jeunes et des adultes en Amérique latine et aux Caraïbes. Priorités d’action pour le 21e siècle, publié par l’unesCO, le Ceaal, le CreFal et l’inea en 2000, formule une vision prospective de l’ePJa dans la région qui se caractérise par le dilemme face auquel elle est confrontée, et par le défi consistant à construire une modernité sans exclusion et à renforcer les droits humains en garantissant une éducation pertinente.

Des priorités, des contenus et des stratégies multiples ont été définis. un rapprochement sans précédent a eu lieu entre les instances gouvernementales – ministères de l’éducation – et les organisations civiles, grâce aux changements intervenus dans la conjoncture régionale. Ceci a constitué un grand enrichissement pour le processus, dans la mesure où une alliance s’est créée entre des organismes divers partageant le même objectif: l’intérêt commun envers une éducation des jeunes et des adultes qui cherche à la fois à se rénover et à répondre à des millions d’hommes et de femmes, pas seulement les analphabètes mais tous ceux et toutes celles qui se voient refuser l’accès à une éducation de qualité; une éducation que nous revendiquons aujourd’hui en tant que droit fondamental ouvrant à ces personnes la porte à d’autres droits, entre autres le droit à un travail décent.

Nous nous trouvons aujourd’hui dans le processus de suivi de la COnFinTea vi; le Ceaal, aux côtés du Ciea, du rePeM et de la Campagne latino-américaine pour le droit à l’éducation, y participe; en tissant des réseaux.

Notre articulation avec d’autres institutions soeurs a toujours été essentielle; cheminer aux côtés de la dvv a toujours été crucial et l’est encore, dans la mesure où nous partageons la même vision du changement, les mêmes aspirations, et où nous nous articulons avec d’autres réseaux et d’autres mouvements.

Pouvoir poursuivre la construction de notre réseau

L’action partagée a été mise en route, le chemin n’est pas facile. Mais nous sommes déterminés à approfondir notre travail en réseau, à nous aérer, à nous débarrasser de ce qui entrave notre engagement en tant que réseau en promouvant et en consolidant les transformations de tous types. nous avons entrepris la rénovation du Ceaal; ceci ne s’est pas fait de manière linéaire, mais au travers de processus complexes, différenciés comme l’est elle-même la vie, et nous sommes ensemble, accumulant des rêves pour nous délester de ce qui entrave l’action politique, éducative et éthique engagée. nous sommes là, toutes et tous. les autres ont confiance en nous; relevons le défi et construisons-nous, ensemble.

Notes

1 viiie assemblée générale du Ceaal, 28 au 31 mai 2012. lima, Pérou. Educación Popular y dinámicas de construcción del poder en América latina y el Caribe.
2 Torres, rosa María. De la alfabetización al aprendizaje a lo largo de toda la vida. Tendencias, temas y desafíos de la educación de personas jóvenes y adultas en América Latina y el Caribe. México 2009.
3 la Carta 241. Panamá 16 de octubre del 2007.
4 dans le cône sud, elle a accompagnée les processus de lutte contre les dictatures et les processus de démo cratisation; dans les pays andins comme la Bolivie ou le Pérou, elle est nettement axée sur tout ce qui est de nature ethnique ou indigène; en amérique centrale, elle a été associée aux processus insurrectionnels; au Mexique, elle s’est nichée dans les initiatives indépendantes qui cherchaient des alternatives au parti au pouvoir. Torres Carrillo, alfondo (2000), Ires et venires de la Educación Popular en América Latina. in: la Piragua. revista latinoamericana de educación y política. educación Popular: nuevos horizontes y renovación de compromisos, nº18, México, Ceaal, p. 19.
5 Jaspers, Karl (1958a): Filosofía. volume 1, Madrid: revista de Occidente- éditions de l’université de Puertorico.
6 Freire, Paulo (1989): La educación como práctica de la libertad. Madrid siglo XXi.
7 Freire, Paulo (2006), Pedagogía de la Autonomía. siglo XXi, México.
8 Président du Ceaal, dans l’article intitulé: Travailler en réseau: tisser des complicités, affirmer nos forces.
9 Promotion des réseaux et des associations d’éducation des adultes par DVV International. Janvier 2012. Présenté par Meike Pasch, institut allemand de développement.

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