Comment faire de la Serbie une communauté apprenante

Nikola Koruga
Société d’éducation des adultes
Serbie

 

 

 

 

Résumé – La Serbie se dirige vers l’adhésion à l’Union européenne. Ceci affecte différentes populations dans le pays, de même que le système d’éducation de proximité. Cet article se penche sur l’importance et le développement de l’éducation élémentaire des adultes, des universités populaires et ouvrières, et des projets de la société civile destinés à améliorer la vie au sein de la communauté. Le développement futur de l’éducation de proximité est tributaire d’organisations en mesure de gérer des subventions de l’UE et capables d’assurer la mobilité des apprenants et du savoir au plan international. 



Commençons par les liens qui existent entre l’éducation et la communauté. L’apprentissage informel se déroule au quotidien par le biais des différents rôles que nous assumons en tant qu’adultes ou qui nous sont tout bonnement imposés (grand-père, mère, patron, soldat, etc.). Deux courants majeurs marquent notre société : notre monde est en effet dominé par les moyens électroniques de communication et les migrations massives. Ces deux tendances font surgir des défis particuliers du fait que les spectateurs et les images sont en constant mouvement simultané. Les populations ne répondent pas toutes au changement par une demande d’éducation. Le récent afflux de demandeurs d’asile en Serbie, installés dans des abris à proximité de petites villes, a attisé des craintes et des protestations parmi les habitants de ces localités. Cet exemple illustre le fait que, souvent, les gens ne font pas preuve d’ouverture d’esprit face au changement ni ne voient la nécessité d’apprendre et d’élargir leur horizon culturel. Apprendre au sein d’une communauté est un problème complexe, hautement contextualisé du fait que cela exige de nous d’harmoniser les objectifs et l’objet de l’apprentissage en fonction des différences individuelles et situationnelles, de la croissance sociétale et des principes andragogiques de l’éducation.

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Dans les Balkans, peuplés par les Slaves depuis le neuvième siècle, l’alphabétisation est liée à l’expansion de la chrétienté dans la langue slave, ce qui, à l’époque, était un acte politique. Des centaines d’années plus tard, au dix-neuvième siècle, le réformateur de la langue Vuk Stefanović Karadžić facilita l’utilisation de l’écriture et fit pression pour que la langue populaire courante devienne la langue officielle de la littérature serbe. Ceci marqua la première vraie démocratisation de l’écriture dans la mesure où ce qui avait été transmis oralement pendant des siècles était à présent mis par écrit.

 

 

Des adultes montrent et partagent leurs compétences au Festival de l’apprentissage des adultes à Backa Palanka en 2013.

 

 

 

 

Le recoupement des besoins des individus et de la société s’illustre à merveille dans la lutte contre l’analphabé-
tisme menée en République fédérale populaire de Yougoslavie après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le régime
considérait l’alphabétisation comme la clé de la pleine inclusion sociale par le biais de l’adoption de l’idéologie courante
à l’époque. L’alphabétisation fut d’abord encouragée au moyen de vastes campagnes, puis, un système d’éducation des adultes fut créé, qui proposait, entre autres, des cours du soir pour permettre aux adultes d’acquérir des compétences de base.

Dans les années 90, la guerre entraîna non seulement l’effondrement du système d’éducation, mais aussi la ruine du cadre de références des valeurs. Durant le conflit et juste après, les compétences de base étaient les suivantes : stratégies de survie, réconciliation avec les voisins, travail de mémoire, résolution non violente de conflits, transformation
des relations, etc. Ces processus ne sont toujours pas achevés et les anthropologues nous préviennent que l’histoire constitue une forme très spécifique de « savoir » qui peut certes se baser sur des faits réels, mais qui peut tout aussi bien reposer sur des faits « romancés », voire même sur des incidents « inventés ».

L’apprentissage de compétences de base au sein des populations ayant survécu aux plus cruelles atrocités de la
guerre doivent s’accompagner des éléments d’éducation permanente nécessaires à une cohabitation paisible et sans jamais oublier que beaucoup de vies ont été injustement perdues. Toute forme (formelle, religieuse, au sein de la famille, etc.) d’éducation et d’apprentissage est l’occasion d’entretenir l’amour et le respect mutuel au sein de la communauté et peut avoir une influence décisive pour former l’environnement et créer un espace public ouvert.

La reconstruction des « ponts brûlés » a conduit les gens à se poser des questions. Qu’est-il advenu de nos emplois ? Pourquoi l’économie de notre région continue-t-elle de stagner? Quels sont les compétences dont j’ai besoin pour recouvrer ma propriété ? Les changements économiques et démographiques ont posé de nouveaux défis à de
nombreuses communautés. Selon le dernier recensement en Serbie, l’âge moyen de la population est de 42,2 ans.
13,68 % de la population n’ont pas terminé leur scolarité élémentaire et 51,01 % ne savent pas se servir d’un ordinateur (Office des statistiques de la République de Serbie, 2011). Les écarts sont particulièrement grands quand il s’agit des femmes, des Roms et des personnes âgées résidant hors des grands centres urbains.

En ce qui concerne l’éducation élémentaire des adultes, la transition rigoureuse et les changements de direction fréquents des réformes ont mis en péril différentes écoles qui n’étaient pas efficaces pour éduquer les adultes en Serbie.

Cette situation de même que la nécessité de disposer des compétences exigées par les investisseurs étrangers et le processus d’adhésion à l’UE ont conduit à une vaste coopération de tous les intervenants au sein de la communauté (l’État, l’UE, les ONG, les collectivités locales, les employeurs, etc.). Ensemble, ils ont créé le projet « Second Chance », un programme de développement systémique de l’éducation des adultes élémentaire axé sur la pratique.

Ce projet était soutenu par l’EAEA (Association européenne de l’éducation des adultes) et DV V International, ce dernier ayant continué de fournir son soutien après la fin du projet qui fait désormais partie du système d’éducation en
 Serbie.

Exposition de photos dans l’espace public du projet intitulé « L’âge d’or de la vie », Belgrade, 2012.

Le système d’éducation non formelle : une victime de la transition ou de l’ignorance ?

Les origines de l’éducation non formelle des adultes et de la promotion du savoir remontent au début du vingtième siècle
à Belgrade. C’est l’époque à laquelle cette ville était la capitale du royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes. Ilija Milosavljević Kolarac, un négociant, légua alors une somme considérable destinée à créer une université. Après de vastes consultations avec le recteur de l’université de Belgrade, il fut décidé que le futur établissement d’enseignement aurait une fonction complémentaire. Ainsi devint-il une branche de l’université avec pour mission de promouvoir l’utilisation des connaissances scientifiques dans la vie quotidienne et l’économie. La Seconde guerre mondiale éloigna la nation de l’éducation et contribua également au déclin global de l’alphabétisation au sein de toute la population.

Après la guerre, tout un système non formel d’éducation des adultes vit le jour sous le nom d’universités populaires et ouvrières. Juste une partie de l’enseignement était institutionnalisée au sein de ces établissements, car les participants définissaient eux-mêmes les besoins éducatifs. Ces établissements d’enseignement nouvellement créés se montèrent dans tous les coins du pays ; ils complétaient le système d’enseignement formel et professionnel. Il est clair que la nature idéologique du programme fut mise en exergue – sous-entendant ainsi un désir de former et développer les
populations en s’appuyant sur une idéologie. Par conséquent, avec l’effondrement de la Yougoslavie, seul survécut un pâle reflet de l’ancien système d’éducation des adultes. La transition économique laissa les universités populaires et
ouvrières livrées à elles-mêmes et au marché. La réforme de l’éducation de la République de Serbie a complètement négligé l’éducation des adultes et quand le processus de démocratisation a commencé, les seuls à avoir tenté de la préserver étaient le secteur non gouvernemental et la collectivité.

La solution, c’est d’apprendre

La Société d’éducation des adultes a été créée en 2000, à une époque où la Serbie était en prise à ses plus grandes difficultés. Elle partait de l’idée selon laquelle l’éducation des adultes – avec l’aide de tous les secteurs pertinents – pouvait contribuer à démocratiser la société plus rapidement.
Le problème essentiel de l’apprentissage au sein des populations serbes est le savoir existant sous forme de mythe ou d’Histoire « inventée », ce qui est souvent la raison pour laquelle une partie de la communauté est frappée d’ostracisme. Ce savoir est imposé et gêne par conséquent la poursuite du développement. Pour opérer des mutations, il est nécessaire d’instaurer le dialogue avec la communauté. La Société d’éducation des adultes collabore avec des campagnes de sensibilisation encourageant la mise en œuvre d’activités éducatives accessibles à tous. Par exemple, le Festival de l’éducation des adultes est organisé depuis 2001. Ses différentes éditions ont accru l’intérêt – cependant pas de tout le monde au sein de la société – à l’égard de l’apprentissage et l’éducation.

La crise économique, les mesures d’austérité, le taux de chômage élevé, notamment au sein de la jeunesse et de la population vieillissante, ont accentué les préjugés vis-à-vis des personnes âgées et la marginalisation sociale de ces dernières. Les premières mesures visant à accroître la participation des seniors à l’éducation des adultes en Serbie consista à créer en 2004 le réseau des universités du troisième âge grâce à l’aide de DV V International et au soutien professionnel de l’institut de pédagogie et d’andragogie de la faculté de philosophie à Belgrade. Ce réseau fut intégré dans l’ancien système des universités populaires et ouvrières. Dans la foulée, on se pencha sur de nombreux problèmes comme l’incapacité des établissements à se consacrer à l’éducation des seniors.

En réalité, l’éducation de proximité n’est pas inconnue en Serbie, mais il faut inciter les gens à s’y inscrire. Il y toujours un manque d’aide institutionnelle, financière et logistique, bien que l’on puisse venir à bout de cette situation en rassemblant les ressources actuellement disponibles. Le développement futur de l’éducation de proximité est tributaire d’organisations en mesure de gérer correctement des subventions de l’UE et capables de maintenir la mobilité des apprenants et du savoir au plan international. Il est également nécessaire de plaider et de faire pression en faveur de projets durables, émergeant des besoins des populations.

L’apparition en ligne du festival, avec la création du portail web Je suis venu, j’ai vu, j’ai appris, a marqué un tour-nant dans la promotion de l’éducation des adultes et de  l’éducation de proximité en Serbie. Ce portail a pour but d’éveiller le processus d’apprentissage en chacun. La coopération avec des partenaires locaux, une vaste campagne d’une semaine et l’association du festival avec d’autres évènements permet finalement aux idées d’atteindre tous les objectifs pertinents. En promouvant non seulement les apprenants qui réussissent, mais aussi ceux qui souhaitent partager leurs compétences avec d’autres gens, il existe à présent un système de suivi permettant de détecter des compétences cachées au plan local en vue d’encourager les échanges. Ce revirement dans la promotion de l’apprentissage et de l’éducation des adultes est le premier pas pour rendre les populations plus enclines à apprendre. En même temps, il permet à des prestataires de formation de se mettre à l’écoute des besoins des populations.

Les populations apprenantes en marche vers l’UE

Quand la Serbie négociera son adhésion à l’Union européenne, il n’y aura pas de difficultés majeures dans le domaine de l’éducation des adultes. Des problèmes pourraient survenir dans la pratique, au niveau d’une éducation de proximité focalisée sur la pleine participation au processus démocratique par le biais de la coopération de toutes les parties prenantes. Redonner confiance dans l’administration à tous les niveaux fait aussi partie des objectifs. Ces processus exigent une approche holistique de toutes les mutations survenues jusqu’à présent, provoquant un certain décalage culturel. Ceci est dû au fait que le système culturel tout entier ne se transforme pas à la même cadence, mais que divers secteurs et éléments changent à des vitesses différentes. La seule façon d’accomplir ces choses est d’adopter une approche ouverte du développement des populations apprenantes, en respectant les caractéristiques spécifiques aux différents milieux et personnes. Le rôle du secteur non gouvernemental consiste à encourager les populations à communiquer et à apprendre pour définir leurs propres besoins et exprimer leurs idées quant à la meilleure façon pour elles de se développer.

 


Références

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Giordano, C. (2001): Ogledi o interkulturnoj komunikaciji. Belgrade: Biblioteka XX vek.

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Kranjc, A. (1985): The system of Adult Education in Yugoslavia.
In: Šoljan, N.N. (Eds.): Adult Education in Yugoslav Society, 63– 67. Zagreb: Andragoški centar.

Nikolić – Maksić, T. & Maksimović, M. (Eds.) (2012): Ideas for an enjoyable and active old age. Examples of good practice. Belgrade: Adult Education Society.

Roth, K. (2012): Od socijalizma do Evropske unije. Ogledi o svakodnevnom životu u jugoistočnoj Evropi. Belgrade: Biblioteka XX vek.

Schirch, L. (2004): The Little Book of Strategic Peacebuilding. Pennsylvania: Good Book.

Stanisavljević, T. (2013): Kolarčev narodni univerzitet (1932–1941).Zbornik Matice srpske za istoriju, 87, 35– 65.

Statistical Office of the Republic of Serbia (2011): Educational Attainment, Literacy and Computer Literacy. Available at http://bit.ly/1mrMYGv

Živanić, S. (2004): University of the Third Age. Belgrade: Adult Education Society.

 


 

L’auteur

Nikola Koruga est diplômé en andragogie de la faculté de philosophie de l’université de Belgrade. En tant que chef de projet à la Société d’éducation des adultes, il coordonne les activités nationales et régionales liées au réseautage et à la promotion de l’éducation des adultes en Serbie. Ces trois dernières années, il a été membre du comité d’organisation du Festival serbe de l’éducation des adultes. Nikola travaille actuellement sur sa thèse de maîtrise qui a pour thème les festivals de l’éducation des adultes (caractéristiques et fonction).

Contact
Adult Education Society

Kolarčeva 5

11000 Belgrade
Serbie
nikola@aes.rs

 

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