Évaluer l’impact de l’éducation des adultes : un exemple avec le projet EduMAP

De gauche à droite :

Francesca Endrizzi
DVV International
Allemagne

Beate Schmidt-Behlau
DVV International
Allemagne

 

RésuméComment évaluer l’efficacité, les résultats et les lacunes des initiatives éducatives ? Telle est la question clé étudiée dans le cadre du projet européen EduMAP – L’éducation des adultes en tant que moyen de citoyenneté participative active. Cet article décrit la manière dont le projet a été conçu afin d’identifier l’impact de l’éducation des adultes, et présente les premières conclusions.


L’éducation des adultes est un domaine complexe. Il peut s’avérer extrêmement difficile d’identifier les facteurs qui influencent la transformation, les changements et même l’autonomisation des personnes en situation à risque. Le gain potentiel vaut bien l’effort. À condition de réussir, un projet comme EduMAP peut nous aider à comprendre comment s’articulent les différents éléments d’un système composé de décideurs, de fournisseurs institutionnels, de professionnels et d’apprenants. Autrement dit, le projet nous aide à analyser l’impact de l’éducation des adultes au niveau des politiques et des pratiques.

Poser les bonnes questions

Le projet de recherche intitulé « L’éducation des adultes en tant que moyen de citoyenneté participative active (EduMAP) » fait l’examen des politiques et des pratiques d’éducation des adultes qui offrent des services aux jeunes Européens de 16 à 30 ans menacés d’exclusion sociale1. Il se compose d’équipes de recherche de Finlande, d’Estonie, de Hongrie, du Royaume-Uni, d’Allemagne, de Grèce et de Turquie ; un groupe développe un prototype de système d’aide à la décision intelligente. Nous, les auteures, appartenons à l’une des organisations menant la phase de collecte et d’analyse des données, et sommes impliquées dans le développement de la conception globale et dans la réalisation de la recherche.

Comment l’éducation des adultes peut-elle contribuer à accroître la résilience des individus et des communautés à risque, comment les jeunes peuvent-ils devenir plus actifs et plus participatifs dans la société ? Le projet examine une série de programmes qui s’adressent notamment aux NEET (« celles et ceux qui ont quitté l’école, sont sans emploi ni formation »), aux migrants et aux réfugiés, aux Roms et à d’autres minorités ethniques, aux décrocheurs scolaires, aux sans-abri et aux détenus.

Questions de recherche

Q.R. 1. Dans le domaine de l’éducation des adultes, de quelles pratiques a-t-on besoin pour inclure les jeunes menacés d’exclusion sociale dans la citoyenneté participative active en Europe ?

Q.R. 1.2 Dans le domaine de l’éducation des adultes, de quelles politiques a-t-on besoin pour inclure les jeunes menacés d’exclusion sociale dans la citoyenneté participative active en Europe ?

Q.R. 2 Comment faire en sorte que les programmes et les pratiques d’éducation des adultes soient mieux connus aux fins de :

  • toucher les jeunes menacés d’exclusion sociale et établir des liens solides avec eux ;
  • renforcer l’interaction et l’engagement des apprenants ;
  • renforcer l’engagement et la collaboration au sein des organismes d’éducation des adultes et avec des acteurs externes pertinents ?

Q.R.3 De quel type d’information les décideurs, les autorités éducatives et les professionnels de l’éducation des adultes ont-ils besoin pour mieux concevoir ou mieux élaborer les politiques et les programmes, de façon à pouvoir répondre aux besoins des jeunes vulnérables ?

Élaboration de la collecte de données

Le projet de recherche est organisé en différentes phases de travail. La première étape a consisté à se faire une idée générale en créant un inventaire des politiques d’éducation des adultes relatives aux jeunes vulnérables dans 28 États membres de l’Union européenne (UE) et en Turquie. La disponibilité et l’accessibilité des données ont également été explorées aux fins de mieux pouvoir justifier la création de la base de données. L’étude de la disponibilité, de l’accessibilité et de l’exploitabilité des données a révélé des pratiques et des politiques diverses qui font apparaître des divergences au niveau des processus de collecte de données. Des pratiques éducatives réussies ont été identifiées dans 20 pays2 en sélectionnant des cas. Quarante cas de ce type au total ont été étudiés à l’aide d’interviews individuelles auprès de plus de 800 répondants et groupes représentatifs parmi les décideurs, les professionnels de l’éducation des adultes et les jeunes participant aux programmes éducatifs. Parallèlement, les « écologies de la communication » des prestataires et des bénéficiaires potentiels des pratiques éducatives ont été examinées et cartographiées dans le but d’identifier les flux d’information, les besoins de communication et les canaux utilisés par certains groupes de jeunes (plus de détails plus loin).

Le processus de recherche

Le processus de recherche doit faire face aux défis de la recherche sociale et effectuer un examen du domaine de l’éducation des adultes, qui est à la fois varié et intersectoriel. Il est apparu dès le début qu’il existe des paramètres propres à chaque pays, mais aussi des paramètres contextuels, en commençant par l’identification de politiques et de pratiques d’éducation des adultes pertinentes. Face aux politiques très divergentes et aux fortes divisions en matière de données statistiques dans les membres de l’UE et en Turquie, dues à la complexité de notre sujet, nous avons décidé d’adopter une approche d’investigation inductive pour le travail de terrain.

Pour faire une étude de l’impact, on a besoin de données comparables. Du fait que l’on travaille dans des cadres et des pays différents, la conception de la recherche et les documents de référence sont particulièrement importants. Ceux-ci ont été développés au sein d’EduMAp afin de permettre une collecte conjointe de données pour toutes les questions de recherche (voir encadré à gauche). Le but des interviews semi-structurées utilisées dans le travail de terrain était d’une part, d’examiner l’efficacité, les résultats et les lacunes des initiatives éducatives visant à faire participer les apprenants à la vie sociale, politique et économique, d’autre part de cartographier et d’étudier les diverses écologies de la communication qui prévalent entre les prestataires d’initiatives éducatives et les jeunes vulnérables. Le concept de recherche avait préalablement été expérimenté en Roumanie. L’expérimentation était nécessaire non seulement pour affiner le concept de recherche et les questions posées dans les interviews, mais aussi pour se faire une idée des problèmes potentiels auxquels les équipes de recherche allaient se heurter sur le terrain. Afin d’avoir une vision et une approche communes, un atelier de formation supplémentaire a été organisé avec tous les chercheurs en amont de la phase de travail de terrain en avril 2017.

Conception de la recherche, outils et analyse

La conception finale de la recherche se composait de trois volets.

Volet #1 Analyse du contexte. Cette phase a été essentielle dans la mesure où elle a permis de bien situer le contexte et de valider les programmes éducatifs identifiés. Elle a également permis d’explorer l’accessibilité à des fins de recherche et d’obtenir l’accès à la recherche.

Volet #2 Recherche ciblée sur des cas déterminés. C’est dans ce volet que le projet est entré sur le terrain, que des interviews individuelles semi-structurées ont été menées et que des groupes de discussion entre trois catégories de répondants ont été organisés :

  1. décideurs3, y compris les autorités éducatives, les politiciens, les offres politiques, les experts politiques et les coordinateurs de programmes nationaux,
  2. professionnels de l’éducation des adultes, c’est-à-dire enseignants et éducateurs, assistants sociaux, conseillers et coaches,
  3. participants aux programmes d’éducation des adultes (âgés de 16 à 30 ans).

Volet #3 Recherche ciblée sur les jeunes à risque : cartographie des écologies de la communication.  Ce volet de recherche était ciblé sur les jeunes plutôt que sur les programmes éducatifs, et incluait des personnes qui ne participaient pas à ce moment-là – voire n'avaient jamais participé – à des actions d’éducation des adultes. L’intention était de comprendre leur situation, leurs pratiques de communication et leurs modes de regroupement, leurs expériences, leurs barrières, leurs attitudes et leurs aspirations vis-à-vis de l’éducation des adultes et de la citoyenneté active. Les données ont été collectées au moyen d’une cartographie des écologies de la communication.

La cartographie des écologies de la communication est un outil conceptuel et méthodologique utilisé pour comprendre comment les jeunes en situation particulière de risque ont accès à l’information générale sur l’éducation des adultes. Intégrée dans une approche ethnographique, cette cartographie nous aide à étudier les pratiques et les besoins de communication dans le contexte de vie et des structures sociales et culturelles des personnes (Lennie & Tacchi 2013). Cette méthode a permis de faire la lumière sur les interconnexions et les déséquilibres entre les volets prestataires et les volets utilisateurs de l’éducation des adultes, mais également d’identifier les possibilités de communication inexploitées.

Au moment où nous écrivons, nous nous trouvons à mi-parcours de la phase d’analyse des données. L’analyse des données a été réalisée à l’aide d’une approche hybride combinant le codage déductif et inductif avec les cycles interactifs (voir figure 1). Ceci veut dire que les éléments marquants, les résultats des études pilotes et notre cadre conceptuel nous ont incités à développer une bibliothèque de codes (livre-code directeur) pour tout le consortium des partenaires (voir figure 2 à titre d’exemple). Sur la base du livre-code directeur, nous avons codé les données collectées à l’aide d’un logiciel d’analyse qualitative des données, puis sélectionné et partitionné les données nécessaires pour répondre aux questions de recherche.

Les données vont être analysées au niveau des pays tout en mettant l’accent sur les particularités et l’impact de chaque cas étudié. Les résultats finaux vont aider à tirer des conclusions afin de mettre en place des politiques habilitantes et des conditions de terrain favorables, mais aussi pour concevoir des programmes d’éducation des adultes axés sur l’inclusion des jeunes menacés d’exclusion sociale dans la citoyenneté participative, visant ainsi à renforcer l’impact de l’éducation des adultes.

Bien que n’étant pas un outil direct de recherche, le processus de communication permet aux chercheurs de participer au développement de la conception de la recherche et de créer un sentiment d’appropriation, crucial si l’on veut tenir tout le monde au courant. Des discussions et des réflexions sur les données marquantes, ainsi qu’un partage de connaissances et d’expériences, ont eu lieu dans le cadre de réunions virtuelles au sein de l’équipe. Des notes ont été prises sur un carnet au cours du travail de terrain afin de retenir les éléments et les conversations concrètes, mais aussi les impressions et les interprétations de ce qui se passait et se disait. Ces notes prises sur le terrain ont fortement contribué à mieux comprendre les données et à théoriser peu à peu sur la recherche.

Défis et leçons apprises

Des défis multiples ont certes surgi au cours du processus, mais ils ont renforcé la motivation à effectuer des recherches sur le rôle et l’impact, à la fois complexes et utiles, de l’éducation des adultes. On en mentionnera les trois ci-dessous.

1. Problèmes conceptuels

Le premier problème concernait la définition et l’utilisation des termes vulnérabilité, en ce qui concerne le groupe cible de la recherche, et citoyenneté participative active, qui sont tous deux étroitement liés.

Le groupe s’est clairement opposé à l’utilisation de l’expression « groupes vulnérables ». Regrouper les gens de cette manière contribue à les stigmatiser et à leur apposer une étiquette. La vulnérabilité pourrait être considérée comme faisant partie de la condition humaine, affectant potentiellement chaque individu d’une manière particulière en fonction de sa situation personnelle et sociale. Nous avons adopté cette perspective et avons décidé de la définir comme étant une restriction des choix et des capacités des personnes (Abrisketa et al. 2015). Dans ce sens, le concept utilisé dans le projet EduMAP est étroitement lié à celui de « personnes défavorisées » présentant certains désavantages ou manquant éventuellement d’opportunités.

Nous avons défini la citoyenneté participative active en fonction de trois dimensions : la dimension politico-­juridique – qui comprend la participation civique et politique, le fait de se présenter aux élections de comités et de conseils similaires, de s’engager activement dans des activités de proximité oude diriger des projets communautaires – la dimension socioculturelle – qui comprend le développement de compétences sociales et/ou du capital social, la participation active à des réseaux et des activités culturelles, la promotion d’activités artistiques – et la dimension économique liée au développement de tous types de compétences favorisant l’employabilité et les connaissances sur les droits et les aides disponibles, en se concentrant sur le secteur de l’emploi. Au sein du projet EduMAP, nous considérons que l’éducation contribue à consolider la cohésion sociale et la citoyenneté active. Tout en adhérant au concept de résilience humaine, qui est l’opposé de la vulnérabilité, nous tentons de comprendre comment la promotion de la citoyenneté participative active aide les jeunes à mieux faire face aux risques et aux échecs4.

Les premiers résultats

  • Les besoins des apprenants sont importants. Il s’avère que les programmes éducatifs qui utilisent une approche centrée sur l’apprenant ont un impact significatif et sont plus efficaces lorsqu’il s’agit de mieux satisfaire les besoins des jeunes et d’accroître le développement de leurs compétences pour pratiquer une citoyenneté participative active.
  • Un réseau de services de soutien, qu’il soit intégré ou non aux pratiques éducatives, renforce l’impact de l’éducation des adultes. Soutenir les participants pendant le processus d’apprentissage en leur offrant des services sur mesure comme le soutien financier, psychologique et social, les aide à mieux gérer les situations difficiles auxquelles ils sont confrontés.
  • Les équipes professionnelles impliquées dans l’éducation des adultes devraient être pluridisciplinaires. Outre les formateurs techniques et les enseignants traditionnels, d’autres spécialistes du domaine tels les psychologues, les coaches et les conseillers d’orientation travaillant pour ou collaborant avec les prestataires de services éducatifs, contribuent au succès.
  • Les compétences relationnelles font toute la différence. Les professionnels de l’éducation des adultes reconnaissent tous que l’empathie, l’écoute et les compétences de communication, l’attitude positive, la flexibilité et l’expérience préliminaire dans le secteur sont des compétences clés qui permettent d’améliorer l’impact et les résultats.

2. Le problème de l’accessibilité

Un problème plus concret consistait à explorer l’accessibilité des cas et à garantir l’accès à la recherche. À cet égard, la phase d’analyse du contexte a été fondamentale. Nous sommes partis de contacts et de réseaux existants tels les organismes éducatifs et les professionnels de l’éducation, qui ont proposé des bonnes pratiques basées sur leurs connaissances et leur expérience dans le secteur. Une fois le contact établi avec les « contrôleurs d’accès », en l’occurrence un directeur d’organisme ou un coordinateur de programme, l’accès a été garanti. D’autres acteurs importants ont été identifiés à l’aide de la méthode boule de neige, tandis que les professionnels identifiaient des répondants potentiels parmi les jeunes.

3. Problèmes méthodologiques

L’interaction avec les jeunes s’est également avérée difficile. Le recours à des interviews semi-structurées pour collecter les données n’est pas apparu comme étant la méthode la plus efficace pour recueillir des informations auprès de jeunes en situation particulièrement défavorisée. En outre, on n’avait pas le temps d’établir une relation de confiance, voire même de réaliser une interview, vu que la plupart des jeunes étaient soumis à des contraintes de temps. L’utilisation de la cartographie des écologies communicatives a été une expérience positive, et il s’est avéré que la participation des personnes à l’élaboration de la cartographie est un outil plus approprié du fait qu’il est interactif et plus pratique, ce qui a aidé les jeunes répondants à surmonter la situation d’interview qui les mettait mal à l’aise.

Conclusion

L’analyse qualitative des données s’est avérée être un outil efficace de recherche approfondie sur les programmes d’éducation des adultes. L’étude des différentes expériences et des différents points de vue des principaux acteurs impliqués, y compris les bénéficiaires directs, nous a permis d’avoir une vision globale de la nature systémique de chaque cas et de mieux évaluer leur impact.

Plus d’informations sur le project

Les résultats et les activités du projet EduMAP peuvent être consultés sur le site web du projet : www.uta.fi/edumap


Notes

1 / Le projet de recherche est financé dans le cadre du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne.

2 / Les études de cas ont été réalisées en Allemagne, en Autriche, à Chypre, au Danemark, en Espagne, en Estonie, en Finlande, en France, en Grèce, en Hongrie, en Irlande, en Italie, en Lettonie, à Malte, aux Pays-Bas, au Portugal, en Roumanie, en Suède, au Royaume-Uni et en Turquie.

3 / Nous avons adopté la définition du décideur présentée dans l’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire (2003), qui définit un décideur comme « une personne ayant le pouvoir d’influencer ou de déterminer les politiques et les pratiques au niveau international, national ou local ».

4 / Pour se faire une meilleure idée de la conceptualisation de la vulnérabilité et de la citoyenneté participative active dans le cadre du projet EduMAP, voir Adult Education as a Means to Active Participatory Citizenship: A Concept Note. https://bit.ly/2pWyBT2


Références

Abrisketa, J.; Churruca, C.; de la Cruz, C.; Garcia, L.; Marquez, C.; Morondo, D.; Nagore, M.; Sosa, I. et Timmer, A. (2015) : Human rights priorities in the European Union’s external and internal policies : An assessment of consistency with a special focus on vulnerable groups. FRAME Project Fostering Human Rights among European Policies : Lot No. 12 – Produit No. 2. https://bit.ly/2ujWnef

Lennie, J. et Tacchi, J. (2013) : Evaluating communication for development : A framework for social change. Londres : Routledge.

Millennium Ecosystem Assessment (2003) : Ecosystems and Human Well-Being. https://bit.ly/2mbhGu2


Les auteures

Dr. Beate Schmidt-Behlau a une formation en sciences de l’éducation et a occupé divers postes chez DVV International depuis 2002. Elle est actuellement responsable principale Amérique du Sud et coordinatrice locale de recherche au sein du projet EduMAP.

Contact :
schmidt-behlau@dvv-international.de

Francesca Endrizzi travaille depuis 2017 en tant que jeune chercheuse chez DVV International. Auparavant, elle a fait de la recherche dans les domaines du développement institutionnel et de la politique d’innovation sociale.

Contact :
endrizzi@dvv-international.de

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