K. O. Ojokheta

Cette étude a été menée dans le but d’examiner la mise en œuvre de la méthode d’alphabétisation de Paulo Freire dans trois centres d’alphabétisation de base soigneusement choisis, organisés et parrainés respectivement par une organisation religieuse, l’université d’Ibadan et l’AANFE, un organisme parapublic. Elle a été conçue pour savoir si, dans la pratique, cette méthode permettait vraiment d’atteindre ses deux objectifs majeurs: la conscientisation politique et l’alphabétisation. Quatre étudiants de troisième cycle qui avaient suivi des cours sur la philosophie de l’éducation des adultes ont assisté les recherches et travaillé comme animateurs dans les centres d’alphabétisation sélectionnés dans le cadre de l’étude.

La méthode d’alphabétisation de Paulo Freire: sa mise en œuvre et ses implications dans des cours d’alphabétisation de base organisés à Ibadan, dans l’État d’Oyo, au Nigeria

Les résultats de celle-ci ont révélé que trois problèmes saillants, à savoir la mauvaise gestion des ressources de la nation, la corruption des leaders et les crises politiques des États, prédominaient dans les discussions avec les apprenants durant la première phase. Dans la seconde phase, les animateurs découvrirent les mots générateurs suivants: pétrole brut, vol, poche, mendicité, pauvreté, souffrance, pleurs, faim, crise, mourir. Ces mots furent ensuite décrits plus en détail par des images illustrant l’essentiel des situations dans lesquelles ces gens vivent. Enfin, arrivés à la troisième phase, les apprenants avaient été minutieusement conscientisés et sensibilisés au moyen des images que nous venons de mentionner, mais leur propre alphabétisation ne les intéressait plus. En d’autres termes, l’étude a atteint le premier des deux objectifs de la méthode freirienne (la conscience politique). Ce résultat implique que les animateurs désireux d’appliquer la méthode d’enseignement de Freire doivent être prudents dans leurs activités ou disons plutôt qu’ils doivent faire preuve de circonspection durant les deux premières phases pour ne pas vouer la troisième à l’échec. Le processus d’alphabétisation en soi risque d’être avorté si les apprenants n’ont pas été dirigés vers une pleine prise de conscience politique.

Introduction

Au Nigeria, on a reconnu depuis longtemps que l’éducation pour tous est une clé essentielle du développement de la société. Pour cette raison, l’éradication de l’analphabétisme dans le pays est considérée avec tout le sérieux qu’elle mérite par tous les dépositaires d’enjeux associés à la promotion de l’alphabétisation: établissements gouvernementaux, organisations non gouvernementales, organisations de proximité, etc. Une foule de centres d’alphabétisation a été mise sur pied et nombre continuent de se créer dans beaucoup d’États de la Fédération grâce aux activités de l’AANFE (Agence d’éducation des adultes et d’éducation non formelle), un organisme parapublic du gouvernement, et de la NMEC (Commission nationale chargée de l’éducation des masses). De même, des organisations non gouvernementales, notamment religieuses, créent de plus en plus de centres d’alphabétisation, donnant la possibilité à leurs fidèles illettrés de s’alphabétiser de façon à améliorer leur fonctionnalité au sein de l’Église et à les débarrasser de leur complexe d’infériorité vis-à-vis des autres fidèles. Il convient de noter que la méthode traditionnelle d’alphabétisation est largement employée dans l’ensemble de ces centres d’alphabétisation. Dans cette méthode d’enseignement, on considère que l’enseignant détient le monopole du savoir tandis que les apprenants ne savent rien. Ces derniers apprennent au moyen de la méthode de lecture et de récitation, jouant principalement un rôle passif dans le processus d’enseignement et d’apprentissage.

Toutefois, cette méthode traditionnelle a souvent été critiquée par les philosophes radicaux de l’éducation des adultes pour qui elle domestique les apprenants en insistant sur le transfert d’un savoir existant à des objets passifs (les apprenants) qui doivent mémoriser et répéter les connaissances ainsi acquises. La méthode traditionnelle est souvent accusée d’imposer des curriculums, des idées et des valeurs aux apprenants, envahissant de ce fait leur conscience. Pour remplacer cette méthode, Paulo Freire, l’un des plus grands philosophes radicaux de l’éducation des adultes, a proposé une éducation libertaire, reposant sur le dialogue et engageant à formuler des problèmes. Dans ce type d’éducation, un groupe de personnes prend conscience par le dialogue de la situation dans laquelle il vit, des raisons de cette situation et des solutions possibles pour y remédier. Grâce à ce procédé, les apprenants participent davantage à l’acte véritable de savoir au lieu de recevoir un point de vue tout fait de la réalité sociale. Pour réaliser une telle éducation, Freire a conçu différentes phases d’alphabétisation de base.

«Une éducation à laquelle échappe le rôle éminemment éducatif d’une colère justifiée dirigée contre l’injustice… -contre l’indifférence, contre l’exploitation et la violence a tort.» Freire

La méthode d’alphabétisation freirienne

La méthode d’alphabétisation proposée par Paulo Freire s’articule autour de trois phases. la première s’intitule étude du contexte. Durant cette phase, une équipe se penche sur la situation dans la-quelle vivent les gens dans une région particulière. Pour le savoir, l’équipe de recherche est chargée de retirer certains mots d’une conversation décontractée avec les gens et de faire un relevé fidèle de ces mots ainsi que du langage employé.

La seconde phase est qualifiée de sélection de mots à partir du vocabulaire découvert. À ce stade, l’équipe note soigneusement les mots suggérés durant les conversations décontractées avec les gens, et choisit ceux qui sont les plus existentiels dans la vie de ces derniers et la caractérisent de la manière la plus pertinente. L’équipe s’intéresse non seulement aux expressions typiques, mais aussi aux mots qui ont un impact émotionnel important pour les gens. Ces mots, que Freire appelait MOTS GÉNÉRATEURS, ont le pouvoir de produire d’autres mots chez les apprenants. Pour être sélectionné par l’équipe, il est essentiel qu’un mot s’inscrive dans la réalité sociale, culturelle et politique des gens. Il doit évoquer et signifier quelque chose d’important pour les apprenants, et les stimuler mentalement et émotionnellement.

la phase trois est appelée processus réel d’alphabétisation. Elle se divise en trois volets: les séances de motivation, le développement de matériels d’enseignement et l’alphabétisation (décodification).

Durant une séance de motivation, le coordinateur montre des images dépourvues de légendes. L’objectif consiste à provoquer une discussion sur les conditions de vie des gens. Grâce à cela, les apprenants illettrés se voient eux-mêmes dans le processus d’apprentissage et de réflexion, ce qui contribue à promouvoir l’esprit de groupe.

Le développement de matériels d’enseignement doit s’effectuer en adéquation avec la situation des apprenants. Les matériels à concevoir sont de deux types: premièrement, une série de cartes ou de diapositives illustrant la décomposition des mots; deuxièmement, une série de cartes dépeignant des situations en rapport avec les mots et conçues pour produire des impressions diverses dans l’esprit des apprenants. Ces images sont faites de façon à inciter les apprenants à réfléchir sur les situations que ces mots dépeignent. Freire appelle codification ce processus qui consiste à produire des impressions à partir de réalités concrètes. Des images diverses servent à codifier des situations de la vie des gens ou à les représenter sous forme illustrée. C’est ce procédé qui distingue la méthode d’alphabétisation freirienne des autres. D’une part, il constitue une aide dans le processus d’enseignement et d’autre part, il contribue à engager un processus de réflexion critique chez les apprenants, et à le stimuler.

Durant l’alphabétisation (décodification), chaque séance s’articule autour de mots et d’images. Les mots générateurs sont imprimés sur fond d’une image qui leur correspond. Le cours d’alphabétisation commence par la décomposition du mot et de l’image. Les apprenants s’entretiennent sur la situation existentielle correspondant au mot et sur le rapport entre ce mot et la réalité qu’il couvre. Ensuite, on projette une diapositive montrant la décomposition de ce mot en syllabes. On montre la première famille de syllabes. Par exemple, le mot «poverty» (pauvreté) se compose de trois syllabes. On présente par conséquent la famille de la première syllabe po de la manière suivante: pa, pe, pi, po, pu, etc. On procède ainsi de suite pour les autres syllabes. On demande ensuite aux apprenants de créer d’autres mots en utilisant ces syllabes et leurs familles. En même tant, ils poursuivent leur discus-source: la carta 225 sion et analysent d’un œil critique le contexte réel représenté dans les codifications. Dans l’essentiel, l’alphabétisation est étroitement liée à la vie culturelle et politique des apprenants.

En conclusion, l’approche freirienne de l’alphabétisation peut être considérée comme une philosophie et comme une méthode permettant d’alphabétiser les opprimés et de les conscientiser politiquement. Pour tenter de déterminer dans quelle mesure ces phases peuvent être appliquées à l’enseignement dans des centres d’alphabétisation au Nigeria, le chercheur et son équipe d’étudiants du troisième cycle décidèrent de mener une étude dans des centres d’alphabétisation sélectionnés dans l’État d’Oyo.

Cadre de l’étude et méthode choisie pour la mener

Pour utiliser la méthode d’alphabétisation freirienne dans la pratique, une approche quasi-expérimentale fut adoptée. Trois centres d’alphabétisation situés au centre d’Ibadanland, capitale de l’État d’Oyo, et deux villes d’Afrique subsaharienne, furent choisi au hasard. Le premier centre est géré par une organisation religieuse, la mission baptiste, le second par le département d’éducation des adultes de l’université d’Ibadan et le troisième, situé dans la commune d’Iddo, est organisé et parrainé par l’AANFE (Agence d’éducation des adultes et d’éducation non formelle de l’État d’Oyo). Trois équipes furent formées. Chacune se composait de quatre étudiants de troisième cycles qui avaient suivi des cours sur la philosophie de l’éducation des adultes et servirent d’assistants et d’animateurs pour cette étude.

Mise en œuvre de la méthode freirienne dans les centres d’alphabétisation sélectionnés

Avec l’aide des équipes d’assistants de recherche, les trois phases furent efficacement mises en œuvre dans les centres d’alphabétisation sélectionnés.

Première phase: étude du contexte

À l’université d’Ibadan, le département d’éducation des adultes mit sur pied un centre d’alphabétisation de base. Les groupes d’apprenants formés à cette occasion se composaient de vingt personnes issues de divers milieux ethniques et culturels, choisies pour participer à la discussion sur le contexte. Ce furent les apprenants eux-mêmes qui déclenchèrent la discussion, qui porta principalement sur la mauvaise gestion des ressources de la nation. Les participants à la discussion remarquèrent que le pays est des plus richement dotés de ressources: pétrole brut, or, bitume, terres arables fertiles, etc. Ils déplorèrent la situation car malgré cette abondance de ressources, la majorité des gens souffrent encore de l’absence de routes en bon état et d’équipements de santé performants, du chômage massif, de la pénurie d’électricité et d’eau potable, etc. Ils étaient extrêmement furieux que les ressources de la nation aient été si massivement mal gérées par ses leaders successifs, ce qui contraint des gens à mendier alors qu’ils vivent dans une terre d’abondance.

Au centre d’alphabétisation baptiste Agbowo, dirigé par l’Église baptiste, une discussion similaire se déroula entre les dix-huit participants du cours d’alphabétisation de base, issus d’horizons culturels et ethniques divers. Le débat s’articula autour de la corruption des leaders. Les participants étaient presque émus aux larmes durant la discussion du fait que la nation a gagné beaucoup d’argent grâce à la vente du pétrole brut, mais que ça ne lui a rien apporté. Une majorité écrasante de participants s’accorda à dire que la pauvreté dans le pays est due au fait que «les leaders passés et présents se sont remplis les poches avec cet argent».

«C’est pour cela qu’il n’y a pas d’argent pour permettre d’avoir de bonnes routes, de l’électricité, des denrées alimentaires, des médicaments dans les centres médico-sociaux et dans les hôpitaux, des emplois et des maisons bien construites: tout l’argent a été volé par les fonctionnaires du gouvernement.»

Dans l’un des centres d’alphabétisation mis sur pied par l’AANFE dans la commune d’Iddo, vingt participants aux cours d’alphabétisation de base constituèrent le groupe. La discussion s’articula ici autour de la crise politique dans les états. Les participants étaient d’avis que la majorité des personnes briguant des fonctions politiques le font en ayant dans l’esprit «l’argent qu’elles veulent voler une fois élues». Ainsi les participants soutinrent-ils que c’est la raison pour laquelle les politiciens se battent pour obtenir des fonctions. Ils se demandèrent pourquoi ils sont si nombreux à se disputer les mêmes postes si ce n’est pas parce «qu’ils veulent voler». Ils conclurent que la crise politique se poursuivra dans le pays tant que «les gens accèdent à des fonctions politique parce qu’ils ont en tête de voler».

Seconde phase: sélection de mots à partir du vocabulaire découvert

À partir des discussions avec les apprenants, l’équipe d’animateurs nota les mots générateurs: ressources, argent, abondance, pétrole brut, vol, poche, mendier, en abondance, pauvreté, souffrance, frustration, pleurs, faim, crise, mourir, mort.

Ces mots furent ensuite traduits sous forme d’images illustrant les réalités et situations concrètes dans lesquelles vivent les gens. Ces illustrations suscitèrent de la pitié et de la colère chez les participants à la discussion. Certains n’étaient plus en état de parler, mais la plupart d’entre eux, émus aux larmes, demandaient: «Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi?»

Troisième phase: processus réel d’alphabétisation

Au terme de la seconde phase, les animateurs furent très surpris de constater que les participants ne voulaient pas prendre part au processus d’alphabétisation. Ils se sentaient anéantis. Ils étaient furieux, en colère et agités; ils vociféraient. Ils criaient: «Changement! Changement! Changement!», maudissant avec férocité ceux qui, d’une manière ou d’une autre, contribuent à la souffrance du peuple.

Conclusion: acquérir des bases d’alphabétisation ne signifiait rien à leurs yeux, ils n’en voyaient même pas l’utilité, certains demandant aux animateurs: «Qu’avez-vous fait, vous qui êtes instruits, pour changer la situation? Vous avez plutôt contribué à l’aggraver une fois que vous avez réussi vous-mêmes à obtenir un poste.»

Implications de la méthode

La mise en œuvre de la méthode d’alphabétisation freirienne a révélé que la première phase, celle de l’étude du contexte, était la plus importante. Elle détermine ce qui va suivre durant les autres phases. À ce stade, l’utilisation de la méthode freirienne implique que quand ont permet aux apprenants de discuter librement de la situation dans laquelle ils vivent afin de cerner les problèmes qu’ils affrontent, ils risquent de se laisser emporter par la discussion et de ne plus s’intéresser ultérieurement aux activités éducatives.

En outre, si les animateurs s’y connaissent suffisamment pour savoir sélectionner des mots générateurs d’émotions, traduits sous forme d’images, les apprenants se retrouvent véritablement associés à la prise de conscience de la situation dans laquelle ils vivent. Il se peut que, dès lors, les apprenants ne désirent plus acquérir les bases de l’alphabétisation, comme l’a révélé l’étude. La réaction naturelle des apprenants, après avoir vu les illustrations, pourrait être la suivante: plutôt que de vouloir s’alphabétiser, il se pourrait qu’ils posent la question suivante: «Quelles solutions pourrions-nous trouver pour changer la situation?» Par conséquent, les alphabétiseurs désireux d’employer la méthode freirienne doivent être extrêmement prudents durant la première phase d’étude du contexte. Mise en œuvre selon les directives de Freire, cette première phase, tout comme la seconde, risque de faire avorter la troisième qui constitue le volet essentiel de toute la méthode. Il est important de noter que la méthode d’alphabétisation freirienne poursuit deux objectifs: premièrement, éviter de donner aux gens des points de vue tout faits de la réalité sociale en les associant à l’acte de la prise de connaissance par le dialogue et la discussion; deuxièmement, aider les gens à s’alphabétiser pour qu’ils puissent contribuer à opérer des changements sociaux, politiques et économiques dans leur société. En d’autres termes, la méthode freirienne a pour objectifs la conscientisation politique et l’alphabétisation des gens. Néanmoins, les deux premières phases risquent, tout en permettant de réaliser le premier objectif, comme nous l’avons expliqué plus haut, de réduire à néant le second.

«Mon témoignage éthique dans l’enseignement du sujet est aussi important que son enseignement.» Freire

Conclusion

Aussi importantes que soient les deux premières phases de la méthode freirienne, les animateurs doivent faire preuve de circonspection lorsqu’ils les mettent en œuvre durant les cours d’alphabétisation. Une fois que la conscience politique des apprenants a été éveillée, ceux-ci risquent de ne pas avoir la patience de s’alphabétiser ou de ne pas s’intéresser à ce type d’activité s’ils ont été profondément conscientisés et sensibilisés à la situation réelle dans laquelle ils vivent. C’est l’un des principaux résultats que l’étude a révélés.

Remerciements

Je salue particulièrement les efforts et l’engagement de mes étudiants de troisième cycle qui ont travaillé dans l’équipe d’animateurs de cours d’alphabétisation à laquelle j’ai eu recours pour cette étude. Leur dévouement a permis de la mener rapidement à bien. Je les en remercie tous.

Bibliographie

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